Chine en Question

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Tout (ou presque) sur le Xinjiang


À l’heure où les médias dominants martèlent la même propagande contre la Chine et en faveur des révoltes des provinces chinoises du Tibet et du Xinjiang, il est utile de lire d’autres sources pour comprendre la nature réelle des événements en cours et la complexité de leurs enjeux géopolitiques.

Tout (ou presque) sur le Xinjiang et les Ouïghours dans les revues

Synthèses actuelles (ordre chronologique) :

Frédérique-Jeanne BESSON et Françoise AUBIN (sous la direction de), Les Ouïgours au vingtième siècle, Cahiers d’Études sur la Méditerranée orientale et le monde turco-iranien n°25, 1998.

Le Xinjiang au bord de l’embrasement », « Le dragon chinois gronde chez les Ouïgours » titre la presse française. Les émeutes qui ont agité la ville de Yining, ou Kouldja, au mois de février 1997, la vague de répression qui les a suivies, les trois attentats à la bombe à Pékin qui paraissent y répondre, bref l’ensemble des événements de cette dernière année au Xinjiang ont été largement couverts et répercutés par les médias occidentaux. Suivis de près par une agitation de même nature au Tibet, ces événements ont placé au coeur de l’actualité la province séparatiste de l’Ouest. Survenus au moment de la mort de Deng Xiaoping, ils ont alimenté la tendance qui, en Chine comme à l’extérieur, cherche à prédire l’éclatement de l’Empire. Les événements de Tian-an-men en 1989, la fragilisation du centre par rapport aux riches provinces côtières, la fin de l’URSS analysée comme le glas des empires, la mutation entamée sous l’effet de l’économie de marché et enfin la mort du dirigeant sont des éléments invoqués à l’appui d’un scénario de désintégration de la Chine, qui complèterait ce bouleversement radical que le continent eurasiatique a connu dans les dernières années du XXe siècle. Dans la mesure où l’hypothèse du « séparatisme économique » des provinces côtières du Sud-Est semble avoir fait long feu, surtout depuis le retour de Hong Kong dans le giron chinois, l’attention se porte tout à coup sur les trois provinces frondeuses du limes, la Mongolie, le Tibet et le Xinjiang/Turkestan Oriental.

Rémi Castets, « Le nationalisme ouïghour au Xinjiang : expressions identitaires et politiques d’un mal-être. », Perspectives chinoises n°78, 2003.

Au cours des vingt dernières années, les troubles au Xinjiang se sont multipliés et le sentiment national ouïghour s’est renforcé. Cette étude se propose de mettre en évidence les causes et les formes de la montée du nationalisme ouïghour. Nous soulignerons l’impact déterminant d’un contexte sociopolitique largement sous tendu par des logiques coloniales pour expliquer le renforcement de cette idéologie visant à redonner aux Ouïghours, ou plus largement aux populations turcophones du Xinjiang, les rênes du pouvoir politique que ce soit au sein d’une entité véritablement autonome ou indépendante. Nous soulignerons aussi le rôle joué par les inflexions récentes du contexte politique en Chine et en Asie centrale.

Elisabeth Allès, « Iredale Robyn, Bilik Naran et Guo Fei (éds.), China’s Minorities on the Move. Selected Case Studies / Godement François (dir.), « La Chine et son Occident. China and its Western Frontier », Les Cahiers d’Asie », Perspectives chinoises n°81, 2004.

Les disparités régionales, entraînées par les réformes entreprises depuis ces vingt dernières années, ont accentué la situation parfois désastreuse des populations de la moitié ouest de la Chine. Retard de développement économique, migrations Han renforçant les tensions politiques en particulier au Xinjiang et au Tibet, et grands projets gouvernementaux ont incité les chercheurs chinois et occidentaux à porter une attention plus soutenue à ces régions sensibles en raison de leur position stratégique de zones frontières. Le premier ouvrage présenté ici traite d’un thème encore peu abordé, la migration des minorités ; le second, plus politique, analyse les stratégies en œuvre dans les provinces occidentales de la République populaire de Chine (RPC).

Guillemette Pincent, « Les empreintes spatiales de la sinisation dans les petites et moyennes villes du Xinjiang », Géocarrefour, volume 84-1-2/2009.

Le Xinjiang est une région autonome située à l’ouest de la Chine. Sa population se compose de 41% de Han et de près de 45% d’Ouïgours, musulmans et turcophones qui réclament depuis des décennies leur indépendance. Le gouvernement chinois tente alors de contrôler fortement ce territoire. Cet article analyse les marques spatiales de la sinisation en cours dans les villes petites et moyennes du Xinjiang. L’emprise du pouvoir central sur ces espaces urbains se caractérise par la fragmentation des cités historiques ouïgoures et par la folklorisation de l’héritage bâti traditionnel. La ville devient un espace de pouvoir, elle symbolise les tensions politiques entre populations locales et État chinois.

Alain Cariou, « Introduction au dossier « L’Asie centrale » », EchoGéo n° 9, juin 2009 / août 2009.

Alain Cariou, « Le nouveau Xinjiang : intégration et recompositions territoriales d’une périphérie chinoise », EchoGéo n°9, juin 2009 / août 2009.

Le Xinjiang est généralement présenté comme l’archétype de la périphérie chinoise en raison de son enclavement, de son retard de développement et de son peuplement constitué de minorités nationales. Pourtant, depuis peu, cette périphérie présente le paradoxe d’un développement accéléré qui la singularise des autres provinces intérieures de la Chine par son premier rand pour son IDH et son PIB. Cette évolution s’explique par son rôle géostratégique dû à sa richesse en ressources naturelles et à sa position frontalière ce qui lui confère la fonction de « tête de pont » commerciale de la Chine en Asie centrale. L’achèvement du réseau routier et ferroviaire transcontinental porteur de migrations Han participe de la politique nationale de sécurisation et d’intégration économique et culturelle du Xinjiang ce que traduit le rapide déclin des minorités nationales.

Pour aller plus loin (ordre chronologique) :

  • Jean Chesneaux, Reconstruction et réorientation dans la vie économique de la Chine nouvelle, Annales de Géographie, Année 1951, Volume 60, Numéro 319, pp. 88-109.
  • Alfred Sauvy, La population de la Chine. Nouvelles données et nouvelle politique, Population, Année 1957, Volume 12, Numéro 4, pp. 695-706.
  • Owen Lattimore, Frontières russo-chinoises, Politique étrangère, Année 1958, Volume 23, Numéro 4, pp. 365-375.
  • Stuart R. Schram, La politique de la Chine, Revue française de science politique, Année 1966, Volume 16, Numéro 6, pp. 1162-1173.
  • Jean-Paul Roux, Les astres chez les Turcs et les Mongols, Revue de l’histoire des religions, Année 1979, Volume 195, Numéro 195-2, pp. 153-192.
  • Jean-Paul Roux, Les religions dans les sociétés turco-mongoles, Revue de l’histoire des religions, Année 1984, Volume 201, Numéro 201-4, pp. 393-420.
  • Jean Tricart, Où en est l’agriculture chinoise ?, Annales de Géographie, Année 1985, Volume 94, Numéro 525, pp. 569-586.
  • Liu Chang Hong, Jean-Claude Chesnais, Mariage et régulation démographique : le cas de la Chine, Population, Année 1986, Volume 41, Numéro 6, pp. 979-1004.
  • Jean-Paul Roux, La tolérance religieuse dans les Empires turco-mongols, Revue de l’histoire des religions, Année 1986, Volume 203, Numéro 203-2, pp. 131-168.
  • Jean-Paul Roux, Sacerdoce et empires universels chez les Turco-Mongols, Revue de l’histoire des religions, Année 1987, Volume 204, Numéro 204-2, pp. 151-174.
  • Marcel Bazin, Identité ethnique et identité régionale en Iran et en Asie centrale, Revue du monde musulman et de la Méditerranée, Année 1991, Volume 59, Numéro 59-60, pp. 101-116.
  • Iris Choi-Bellanger, Le transfert de technologie en Chine, Revue internationale de droit comparé, Année 1994, Volume 46, Numéro 3, pp. 845-888.
  • Thierry Pairault, Les régions chinoises : industrialisation inégale et développements divergents, Tiers-Monde, Année 1996, Volume 37, Numéro 147, pp. 549-568.
  • Jean-Luc Domenach, Réflexions sur l’avenir du système politique chinois, Tiers-Monde, Année 1996, Volume 37, Numéro 147, pp. 713-724.
  • Jacques Lemoine, Dialectique des ethnicités et des identités en Chine, L’Homme, Année 1998, Volume 38, Numéro 148, pp. 231-249.
  • Elisabeth Allés, Des oulémas femmes : le cas des mosquées féminines en Chine, Revue du monde musulman et de la Méditerranée, Année 1999, Volume 85, Numéro 85-86, pp. 215-236.
  • I. Attané, a fécondité chinoise à l’aube du XXIe siècle : constats et incertitudes, Population, Année 2000, Volume 55, Numéro 2, pp. 233-264.
  • Geneviève Boyreau-Debray, Politique économique locale et inflation en Chine, Revue économique, Année 2000, Volume 51, Numéro 3, pp. 713-724.
  • Pierre-Arnaud Chouvy, « Les Chinois d’outre-mer des Tchou à Deng Xiaoping : des origines historiques et géographiques d’un phénomène migratoire plus que millénaire », Cybergeo, 2000.
  • John Lagerwey, « Jun Jing, The Table of Memories. History, Power and Morality in a Chinese Village », L’Homme, 156, octobre-décembre 2000.
  • Dominique Simard, « La Chine au bord du gouffre, la désertification gagne du terrain », VertigO, 2004.
  • Rémi Castets, « Michael Dillon, Xinjiang-China’s Muslim Far North West », Perspectives chinoises n°89, 2005.
  • Catherine Mayeur-Jaouen, « Papas Alexandre, Soufisme et politique entre Chine, Tibet et Turkestan, Librairie d’Amérique et d’Orient, Jean Maisonneuve, 2005, 291 p. », Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée.
  • Rémi Castets, « S. Frederick Starr (éd.), Xinjiang. China’s Muslim Borderland », Perspectives chinoises n°94, 2006.
  • Hugues Bissot, « Lothaire Fanny, La Chine et ses minorités : Les Ouïghours entre incorporation et répression, Paris, L’Harmattan, 2006, 196 p. », Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée.
  • Abdulla Arslan, « Aspects de la langue ouïgoure au Xinjiang », Annuaire de l’École pratique des hautes études (EPHE), Section des sciences historiques et philologiques, 139, 2008.
  • Sebastian Veg, « Les intellectuels chinois et le problème du Xinjiang », Perspectives chinoises n°3, 2008.

Lire aussi : Dossier documentaire & Bibliographie Xinjiang, Monde en Question.

Yoghourts ou Ouïghours


Bernard Kouchner, ministre des Affaires étrangères, invité de France Info mercredi, confond les Ouïghours du Xinjiang et les yoghourts…

Révolte sociale au Xinjiang


Les médias dominants se répètent inlassablement dès qu’il s’agit de la Chine. Ils plaquent la même analyse idéologique sur les révoltes des provinces chinoises du Tibet ou du Xinjiang. Cet amalgame ne permet pas de comprendre la nature réelle des événements et encore moins leurs enjeux.

Contrairement aux anciens maoïstes (Libération, Rue89) qui brûlent l’idole qu’ils ont adorée ou aux anciens trotskystes (Mediapart) qui sont devenus des maccarthystes, Martine Bulard rappellent opportunément que :

1) «Avec une célérité inhabituelle, le gouvernement chinois a rendu publiques les images de manifestations violentes qui se sont déroulées dimanche 5 juillet à Urumqi, la capitale de la province du Xinjiang.»
2) «Visiblement […], les manifestants ouïgours ont attaqué et parfois même lynché les Han, ethnie majoritaire en Chine et minoritaire au Xinjiang, qui se trouvaient sur leur passage.»
3) «Il est impossible de savoir» qui a allumé l’incendie à Urumqi.
4) «La fracture s’avère plus sociale et ethnique que religieuse.» [1]
Les blogs du Diplo

Les questions sociales sont aujourd’hui totalement escamotées du discours médiatique au profit des questions ethniques ou religieuses. Présenter les événements sous cet angle relève d’une propagande idéologique – la même que celle du gouvernement chinois – pour ne pas parler des discriminations sociales au Tibet, au Xinjiang ou ailleurs dans le monde [2].

Les médias dominants parlent «violentes émeutes ethniques qui ont opposé Ouïghours, musulmans turcophones, et Hans, l’ethnie majoritaire en Chine» alors que «les émeutes ont éclaté dimanche, en marge d’une manifestation de 1.000 à 3.000 musulmans ouïghours qui demandaient justice pour deux membres de leur communauté» [AP-Yahoo! Actualités].

Les médias dominants soutiennent sans réserves les moines tibétains et, plus curieusement, les musulmans ouïghours. Mais peu de médias rappellent que «tout au long des années 90, l’Arabie saoudite a investi dans des écoles coraniques et payé des équipements publics au Xinjiang» [3].

11/07/2009
Serge LEFORT

Lire aussi :
• Turkestan Oriental ou le Xinjiang entre Ouïgour, sunnisme et pétrole, Seriatim article bien documenté.
• Xinjiang : l’énergie attise le conflit, Usine nouvelle article utile pour les données chiffrés.
• Dossier sur la situation au Xinjiang, Aujourd’hui la Chine.
• Nouveau dossier sur la situation au Xinjiang, Aujourd’hui la Chine.
• Au Xinjiang, la Chine s’essaye à une nouvelle communication de crise, Aujourd’hui la Chine.
• Dossier documentaire & Bibliographie Xinjiang, Monde en Question.


[1] La fracture s’avère plus sociale que ethnique ou religieuse.
[2] Les Ouïghours, oubliés du développement économique du Xinjiang, Aujourd’hui la Chine
[3] Le Xinjiang n’est pas le Tibet, Slate.

La Chine rompt le silence sur l’Afghanistan


Dans l’environnement violent et létal dans lequel il a vécu et survécu pour conduire au bout du compte la marche de Pékin vers un socialisme aux caractéristiques chinoises, Deng Xiaoping avait de très grandes raisons d’être prudent. Eu égard à l’approche internationale de la Chine, voici ce que Deng disait : «Observons calmement ; assurons notre position ; faisons face aux affaires avec calme ; cachons nos capacités et attendons le bon moment ; faisons tout pour maintenir un profil bas ; et ne revendiquons jamais de leadership.»

Ainsi, la Chine n’a jamais fait connaître sa pensée sur le problème afghan. L’organe du Parti Communiste Chinois (PCC), le Quotidien du Peuple, vient à présent de rompre avec ce principe de base dans un commentaire hautement nuancé.

Aujourd’hui, alors que l’atmosphère menace de devenir très vite sulfureuse dans la région qui entoure l’Afghanistan, la situation devient très critique. Mais cela seul n’explique pas le moment choisi pour ce commentaire chinois, intitulé «Les ajustements de la stratégie anti-terroriste américaine seront-ils couronnés de succès ?»

Le contexte est particulièrement justifié. La Secrétaire d’Etat US, Hillary Clinton, vient juste de terminer une visite décisive en Chine. Pékin pousse manifestement un soupir de soulagement à propos du «sens de la certitude» dans les relations sino-américaines sous la présidence de Barack Obama. Qui plus est, Pékin a été séduite par le fait que Clinton a cité l’antique aphorisme chinois tongzhou gongji – «Lorsque nous sommes dans le même bateau, nous devons nous entraider» – comme étant l’esprit de notre époque troublée. Là, cela dépasse largement l’amour musclé que George W. Bush a témoigné à la Chine afin qu’elle «prenne des risques» dans le système international.

L’Afghanistan a sûrement fait partie des discussions entre Clinton et les dirigeants chinois, surtout que sa visite a coïncidé avec l’annonce d’Obama concernant un accroissement des troupes en Afghanistan.

Pêcher en eau trouble

Cependant, il y a deux autres messages sous-jacents. Les États-Unis changent manifestement de vitesse sur leur politique en Asie du Sud, comme le prouve la décision d’Obama de nommer Richard Holbrooke comme représentant spécial pour l’Afghanistan et le Pakistan. Et Holbrooke n’est pas étranger à Pékin.

Il est clair que Pékin, juste après la récente visite d’Holbrooke dans la région, a jugé que les relations entre les États-Unis et l’Inde entraient dans une nouvelle phase qualitative, laquelle a montré quelques signes de friction. Il est payant pour Pékin de pêcher en eaux troubles et d’accumuler plus de pression sur son voisin méridional.

Deuxièmement, le ministre russe des affaires étrangères a annoncé la semaine dernière que les invitations avaient été lancées pour la conférence, attendue depuis longtemps, de l’Organisation de la Coopération de Shanghai (OCS) sur l’Afghanistan, qui se tiendra à Moscou le 27 mars prochain. Le moment approche pour Pékin de prendre position sur le problème afghan. Les tergiversations formulées dans des homélies pieuses pourraient ne plus suffire.

La Chine a-t-elle le sens de la solidarité avec la Russie – ou avec les observateurs de l’OSC, tels que l’Inde et l’Iran ? Mais Pékin ne peut pas non plus se permettre de dissiper l’élan naissant d’un partenariat avec l’administration Obama. Et les États-Unis (ainsi que ses alliés) boycottent la conférence de l’OCS.

Dans la période à venir, nous pourrions donc assister à quelques numéros de contorsion étonnants de la part de Pékin. Le commentaire du Quotidien du Peuple a virtuellement appelé à l’extension du mandat d’Holbrooke, pour inclure le «problème indo-pakistanais». Il est vrai que ce commentaire se retient de mentionner le Cachemire en tant que tel, mais il laisse peu à l’imagination que le Cachemire est précisément ce quoi il se référait – que les États-Unis devraient arbitrer une solution à ce que le Pakistan appelle la «question essentielle» dans ses relations tendues avec l’Inde.

Le commentaire chinois dit que le seul envoi de troupes américaines supplémentaires en Afghanistan ne peut aider Obama à atteindre ses «objectifs stratégiques», à moins que Washington ne stabilise l’Asie du Sud, en particulier le Pakistan et les relations indo-pakistanaises. L’éditorial se poursuit ainsi :

Il est clair que sans la coopération du Pakistan, les États-Unis ne peuvent pas gagner la guerre contre la terreur. Par conséquent, pour protéger ses propres intérêts dans la lutte contre le terrorisme en Asie du Sud, les États-Unis doivent garantir un environnement stable au Pakistan, à l’intérieur et à l’international, et apaiser les tensions entre le Pakistan et l’Inde. Vu sous cet angle, il est facile de comprendre pourquoi Obama a nommé Richard Holbrooke comme envoyé spécial pour les questions afghane et pakistanaise, et pourquoi l’Inde est incluse dans la première visite d’Holbrooke à l’étranger. En fait, le «problème afghan», le «problème pakistanais» et le «problème indo-pakistanais» sont tous liés. (italiques ajoutées).

Ces mots ont été clairement pesés et ces remarques inamicales ne risquent pas de passer inaperçues à New Delhi. Les diplomates indiens ont frappé un grand coup pour veiller à ce que le mandat d’Holbrooke n’inclut pas l’Inde, malgré l’ensemble des opinions, au sein des think-tanks et de l’establishment américains, qui insiste sur le fait que des tensions sous-jacentes dans les relations indo-pakistanaises se poursuivront tant que le problème du Cachemire n’aura pas été résolu. Pékin s’est maintenant jeté dans le débat et la Chine exprime ouvertement son soutien à la position pakistanaise.

Ce qui est intéressant est que Pékin ignore totalement la cause profonde de «l’anti-américanisme» qui prévaut au Pakistan et qui a beaucoup à voir avec l’interférence étasunienne dans les affaires intérieures de ce pays, en particulier le soutien des États-Unis aux dictatures militaires successives, ou avec la psyché blessée des Musulmans – ou avec la guerre brutale que mènent les États-Unis en Afghanistan. En effet, le commentaire chinois est resté silencieux sur la question centrale de l’occupation étrangère de l’Afghanistan.

Pékin ne peut pas ignorer que l’Inde verrait d’un mauvais œil une intervention au Cachemire par une tierce partie, tout comme la Chine est profondément allergique aux opinions mondiales concernant le Tibet ou le Xinjiang. Une explication possible pourrait être que Pékin redoute que l’Inde puisse jouer une fois encore la «carte tibétaine», alors qu’approche le 50ème anniversaire du soulèvement tibétain (le 10 mars prochain).

Dans la dernière ligne droite avant cet anniversaire, Pékin est en train sévir contre les nationalistes tibétains. La Chine aimerait sans doute avertir l’Inde qu’elle pourrait également sortir la «carte cachemirie». Somme toute, les stratèges indiens devront donc analyser soigneusement l’éventail des motivations chinoises, en appelant, à ce stade, à une médiation des États-Unis dans les disputes indo-pakistanaises, talonnant de près les discussions entre Clinton et les dirigeants chinois à Pékin.

En dehors de l’Inde, Pékin identifie la Russie comme une autre puissance régionale qui impacte négativement la stratégie des États-Unis en vue de stabiliser l’Afghanistan. (Soit dit en passant, ce commentaire ignore complètement l’Iran, comme s’il n’était pas un facteur important sur l’échiquier afghan.) Ce commentaire dit : «… Les États-Unis doivent s’assurer que la Russie est apaisée. La région d’Asie Centrale, où se trouve l’Afghanistan, avait l’habitude d’être l’arrière cour de la Russie… Tandis que les relations entre les États-Unis et la Russie montrent des signes de rétablissement après l’arrivée d’Obama au pouvoir, les réactions de la Russie vis-à-vis de la décision étasunienne d’accroître ses troupes en Afghanistan sont plutôt subtiles.»

Alors, que fait Obama ? Pékin fait la supposition suivante : «La détermination de la Russie de ne pas permettre que les États-Unis jouissent d’un contrôle dominant dans l’affaire afghane est plutôt visible. La façon dont les États-Unis feront face à la relation ‘coopérative et concurrentielle’ avec la Russie dans l’affaire afghane testera la capacité des États-Unis à réaliser ses objectifs stratégiques en Afghanistan.»

Mais alors, la Chine est également une partie intéressée dans les deux questions aujourd’hui controversées des relations américano-russes : l’expansion de l’OTAN près de ses frontières d’Asie Centrale et le déploiement du bouclier étasunien antimissile. La Chine abhorre l’expansion de l’Otan près de ses frontières et s’oppose au bouclier antimissile qui réduirait à néant sa capacité de frappe nucléaire de qualité relativement inférieure.

Mais, ainsi que Deng l’aurait dit, pourquoi revendiquer le leadership de l’opposition à ces manœuvres étasuniennes lorsque Moscou fait déjà un travail merveilleux ?

Le commentaire du Quotidien du Peuple fait la distinction concernant les intérêts de la Russie en Afghanistan. Il conseille implicitement à Washington de ne pas prendre la conférence de l’OCS à venir comme une sorte de coalition sino-russe. Une fois encore, en affirmant que la fermeture de la base aérienne de Manas par les autorités kirghizes fait partie d’un «jeu stratégique entre les États-Unis et la Russie», le Quotidien du Peuple a effectivement démystifié la conférence de l’OCS à venir. Après tout, la raison d’être de cette conférence est que la situation afghane pose une menace à la sécurité de l’Asie Centrale. Mais le commentaire chinois n’aborde pas une seule fois cet aspect.

Bref, ce qui émerge est que peu importe la détermination de Moscou à défier le «monopole étasunien sur la résolution du conflit» en Afghanistan, la Chine ne se laissera pas entraînée dans un tel calcul. Comme Deng l’aurait dit, la Chine observera calmement et gardera un profil bas. Après tout, la Russie force le passage sur son arrière-cour afghane et, si elle réussit, non seulement l’OCS, mais également la Chine, seront les bénéficiaires nets. D’un autre côté, si les États-Unis snobent la Russie, cela ne fera qu’entamer le prestige de Moscou, pas celui de Pékin.

La Chine est-elle irrité qu’il y ait de nouveaux signes positifs dans les relations russo-américaines ? Il y a de quoi à ce que Moscou médite sur la raison pour laquelle le Quotidien du Peuple aurait rabâché la même chose sur l’animosité de la Russie vis-à-vis de l’influence des États-Unis en Asie Centrale, à un tel moment aussi délicat où l’administration Obama a décidé de ne pas faire de la fermeture de la base aérienne de Manas un élément des relations russo-américaines. Moscou trouverait embarrassant de se voir dépeint comme un «saccageur» de la stratégie d’Obama sur l’Afghanistan.

Etablir un contact avec les Islamistes

Ce qui est vraiment extraordinaire à propos du commentaire chinois est ses références indirectes à la question centrale des Taliban. Il y a des indications que Pékin n’aurait aucun problème en tant que tel si les Taliban, dans le cadre d’un règlement politique, étaient impliqués dans la structure du pouvoir en Afghanistan. De façon intéressante, ce commentaire conseille aux États-Unis d’être «pragmatiques vis-à-vis des conditions réelles de l’Afghanistan». Il exprime également un soutien à l’argument selon lequel l’Afghanistan manque «pratiquement de toutes les préalables à la modernité». Par ailleurs, il suggère que l’Afghanistan ne puisse pas être un Etat unitaire.

Ces commentaires doivent être considérés à la lumière de la nouvelle pensée qui règne dans les milieux influents aux États-Unis et en Grande-Bretagne, selon laquelle une approche «de la base vers la hiérarchie», impliquant la diffusion de la puissance de l’Etat en faveur des leaderships locaux, pourrait être la réponse aux problèmes en Afghanistan et sera le meilleur moyen d’impliquer les taliban dans la structure du pouvoir dans les régions pachtounes.

Le PCC a innové en invitant une délégation de l’influent Djamaat-e-Islami (DI) pakistanais à visiter la Chine la semaine dernière. Durant cette visite qui a duré tout un week-end, les deux camps ont signé un protocole d’accord énonçant quatre principes pour les relations sino-pakistanaises, incluant l’indépendance, l’égalité, le respect mutuel et la non-interférence dans les affaires intérieures de chacun des deux pays.

Pendant ce temps, le DI a garanti le soutien total à l’unité nationale et géographique de la Chine et a complètement soutenu la position de la Chine concernant Taiwan, le Tibet et la question du Xinjiang. Pékin a ensuite rendu la pareille avec sa «position de principe» sur la question du Cachemire et a «réitéré que cette position et cette coopération vitale de la Chine se poursuivra».

Le socialisme – même avec les caractéristiques chinoises – ne se mélange pas facilement avec l’Islamisme. Il n’y a aucun autre moyen d’expliquer la coopération du PCC avec le premier parti islamique du Pakistan qu’un accord faustien ayant pour toile de fond l’ascendance dans la région des forces de l’Islam militant.

Le Quotidien du Peuple admet que la conséquence de la stratégie étasunienne de «montée en puissance» en Afghanistan reste incertaine. Il prend note que les États-Unis font également un pas vers «un compromis avec les modérés au sein des Taliban», puisque le Président Hamid Karzaï, autrement, ne se serait pas aventuré dans cette voie. Le commentaire fait l’éloge d’une telle pensée comme étant une manifestation de l’utilisation de la «puissance habile», une idée «souvent mentionnée» par Clinton. Cela revient à dire que, tandis que l’accroissement des troupes étasuniennes est une «mesure forte», «une politique telle qu’aider le gouvernement afghan à consolider son régime pour stabiliser progressivement le pays serait la ‘mesure douce’.»

Pareillement, Pékin a conscience que l’agenda réel des États-Unis pourrait être stratégique, dans la mesure où l’Afghanistan est situé «au carrefour de l’Eurasie». Tandis qu’écraser al-Qaïda constitue vraiment un objectif, la stratégie de Washington «accroîtra aussi la coopération et l’alliance de l’OTAN pour s’assurer que la première action militaire de l’OTAN hors de l’Europe n’échouera pas». En retour, cela permettra aux États-Unis «d’élever le statut de leur leadership parmi leurs alliés et de renforcer leur présence au cœur de l’Eurasie en utilisant ces moyens».

Il semble que la Chine n’ait aucun problème avec un tel agenda. La Chine «cachera ses capacités» – pour citer Deng – alors même que les États-Unis et la Russie entrent en collision et se contredisent mutuellement et que ces pays finiront par s’épuiser. Ainsi que le Quotidien du Peuple conclut, l’Afghanistan est connu comme le «tombeau des empires». Par conséquent, la Chine doit se concentrer à assurer sa position et à attendre le bon moment – une stratégie que Deng aurait sûrement appréciée.

25 février 2009
M K Bhadrakumar
Questions Critiques

La (périlleuse) métamorphose du monde


En février de cette année [2008], la revue nord américaine Forbes a publié un long article qui qualifiait la Chine de «pays le plus important de la planète», non seulement à cause de son énorme population, mais du développement accéléré de son économie, en citant comme exemple de sa puissance, le fait qu’une entreprise d’État, Petrochina, s’était convertie en la plus grande entreprise du monde, et que selon toute probabilité la Chine dépasserait, à la fin de 2008, l’Allemagne en devenant le plus grand pays exportateur du monde. Il aurait pu ajouter que les réserves de devises chinoises sont les plus grandes du monde (1.550.000 millions de dollars) et que de ses universités sortent chaque année plus de quatre millions de diplômés. De même la Chine compte la plus grande banque du monde (ICBC), la plus grande entreprise de téléphonie mondiale (China Mobile), le plus grand nombre d’internautes et de téléphones de la planète, elle est le principal fabriquant mondial de téléviseurs plats et d’ordinateurs, et elle a le plus élevé taux de croissance annuel du PIB. Si en 2007, l’économie nord-américaine dépasse 21,36% du PIB mondial et l’économie de la Chine 10,83% (toujours en parité de pouvoir d’achat), on calcule que dans cinq ans les États-unis produiront 19,22% du PIB mondial et la Chine 14,69%. Tandis que les États-unis déclinent, la Chine continue de croître.

Forbes a conclu sons article en affirmant que le XXIe siècle va être celui de la Chine. Cette conviction, qui fait son chemin dans la pensée politique nord-américaine, est très présente dans les objectifs stratégiques de Washington et s’accompagne de plaintes constantes de la part des États-Unis contre la puissance asiatique. Ainsi, le déficit commercial avec la Chine est utilisé pour justifier les problèmes croissants de l’économie nord-américaine et l’augmentation du chômage aux États-unis (bien que la Chine s’acquitte scrupuleusement de ses obligations envers l’OMC) ; l’augmentation du prix du pétrole est justifié par la croissance des importations chinoises, malgré l’évidence de l’auto-approvisionnement chinois. De plus, la Chine a cessé d’être exclusivement un pays exportateur de produits bon marché pour se convertir aussi en exportateur de biens de haute technologie.

Cette nouvelle réalité économique commence à avoir des répercussions politiques et elle induit des changements dans les relations internationales et dans la force militaire relative des grandes puissances planétaires. Ainsi le mois de juin dernier, le Stockholm International Peace Research Institute, SIPRI, a publié son rapport 2007 où il déclaré que le budget militaire chinois est le troisième en importance du monde. Le IISS (The International Institute For Strategic Studies, de Londres), avance des opinions similaires. De ce fait, en 2007, toujours selon le rapport du SIPRI, pendant que les États-unis consacrent 547.000 millions de dollars à leur budget militaire, suivi de la Grande Bretagne avec 59.700 millions, la Chine apparaît déjà derrière ces deux pays, en destinant à sa défense 58.300 millions. La conclusion la plus importante de ce rapport était l’émergence de la Chine était justement la nouvelle d’une Chine en troisième position des dépenses militaires mondiales. Il ne faut pas oublier que ces deux instituts forment la partie du conglomérat idéologique occidental que dirige Washington, et que sous couvert d’un langage académique, ils appuient la vision nord américaine du renforcement militaire chinois.

En 2000, les États-unis ont commencé à publier un rapport annuel sur la force militaire de la Chine (Annual Report to Congress, du secrétariat de la Défense, sur le Military Power of the People’s Republic of China), qui dans ses dernières éditions, s’emploie à souligner fortement l’augmentation du potentiel militaire et stratégique chinois, la modernisation et le développement de sa technologie spatiale. Robert Gates, secrétaire de la Défense nord-américaine, a souligné dans la présentation du rapport 2007 les risques de renforcement de Pékin, en donnant corps à la « menace supposée militaire chinoise », idée qui court toutes ces dernières années dans les rapports du Département de la Défense, dans les think tank conservateurs et dans beaucoup de publications académiques.

En effet, la Chine a augmenté son budget de la Défense et sa force militaire s’est renforcée, mais la « menace supposée militaire chinoise » est un mensonge total. Il est certain que les changements dans l’équilibre militaire en Asie, avec la consolidation de l’Organisation de Coopération de Shanghai et les sommets des pays d’Asie centrale et du sud-est asiatique avec la Chine, les accords de coopération avec Moscou et les efforts de la diplomatie chinoise jusqu’en Afrique, qui se sont concrétisés par un sommet sino-africain à Pékin, constituent des motifs d’alarme pour Washington, mais Pékin n’est absolument pas intéressé par l’idée de commencer un affrontement stratégique avec les États-unis et préfère suivre une politique internationale prudente qui vise à son renforcement économiques, ce qui nécessite des relations pacifiques et pas de tensions internationales et de guerres, bien que la Chine n’en néglige pas pour autant les impératifs défensifs du pays : rien à voir par conséquent, avec l’urgence d’une « menace militaire chinoise », dont les inventeurs ont objectifs politiques évidents en vue de la contention du géant asiatique.

Washington ne craint pas de critiquer la politique extérieure chinoise avec des mensonges grossiers en expliquant que, pour réussir à être approvisionné en ressources énergétiques, Pékin a des relations «avec les pays qui violent les droits de l’homme», qui «soutiennent le terrorisme international» et qui «impulsent la prolifération nucléaire». Avec une bonne dose d’hypocrisie, en passant sous silence la complicité évidente nord-américaine avec des dictatures féroces, comme l’Arabie saoudite, plus encore l’occupation militaire d’un pays riche en pétrole comme l’Irak, son appui aux organisations terroristes qui favorisent ses intérêts (comme les groupes des muyahidin iraniens), et sa complicité ou son acceptation tacite avec l’augmentation des arsenaux atomiques d’Israël ou du Pakistan, Washington se permet des références critiques aux accords énergétiques des Chinois avec l’Iran et de sa recherche de conventions avec les nations africaines. Malgré sa prudence, Pékin en est arrivé arrivé à dénoncer publiquement la « grossière ingérence [américaine] dans les affaires internes chinoises ». Hong Yuan, le responsable de l’agence qui contrôle la prolifération des armements dans l’Institut d’Études Nord-américaines de l’Académie chinoise de Sciences, a souligné que les États-Unis s’en prenaient avec véhémence aux « nouvelles armes chinoises », sans tenir en compte de la différence du potentiel militaire entre les deux pays, et le fait que la supposée «menace de la Chine» que décrit le rapport du Département de la Défense a omis de souligner que la Chine poursuivait la politique de ne pas être la première à utiliser les armes nucléaires.
À son tour, le gouvernement chinois a rappelé que, entre 2001 et 2007, les États-Unis avaient augmenté presque de soixante pour cent leurs dépenses militaires, et que celles-ci étaient passé de trente-six pour cent du total des frais militaires de la planète à presque moitié du total mondial. Pékin mettait le doigt sur la plaie après avoir remarqué que les États-Unis dépensent dans leur armement et leurs armées autant que presque le reste des deux cents pays du monde réunis. Il faut remarquer que la dépense militaire chinoise représente, à peu près, neuf pour cent du budget militaire américain, et que 1,4 pour cent du PIB chinois est consacré à la défense, en face d’une moyenne de 3 pour cent des pays principaux capitalistes [Dépenses militaires, WikipédiaSIPRI].

En novembre 2007, le secrétaire nord-américain de Défense, Robert Gates, a voyagé à Pékin pour aborder avec le gouvernement chinois la situation en Asie, les conflits internationaux et la relation bilatérale centrée sur les questions militaires. Sa mission n’a pas contribué faire baisser le ton des accusations nord-américaines. Au contraire, en mars 2008, Gates déclarait que le budget militaire chinois était plus élevé que ce que Pékin reconnaissait, sans autres précisions. Le journal The Washington Post, en arrivant à la rescousse de son gouvernement, répandait en même temps l’idée de ce que l’investissement chinois dans sa défense était « deux ou trois fois plus grand que ce qui était déclaré », bien qu’il s’abstînt d’offrir des preuves et de tirer des conclusions pertinentes, puisque même si la dépense militaire chinoise eut été le triple de celle déclarée par Pékin, et elle représenterait encore à peine trente pour cent du budget militaire nord-américain. C’est ainsi, qu’en utilisant comme preuve leurs propres chiffres et arguments, et en leur octroyant le rôle de juge et parti, les États-Unis proclamaient, de nouveau, le danger de la « menace chinoise ». La présentation d’un nouveau Rapport du Pentagone, en mars 2008, avec des idées similaires aux antérieures, suggérait à de plus que Pékin réalisait une politique d’intrusion dans les réseaux informatiques du gouvernement nord-américain et des occidentaux, et on a laissé filtrer dans la presse internationale des nouvelles qui spéculaient même sur l’idée que Pékin pourrait avoir engagé des pirates informatiques pour saboter les systèmes des pays occidentaux, accusation qui a amené le gouvernement chinois à présenter une protestation formelle à Washington, en insistant sur le fait que la Chine, comme cela peut être vérifié dans les relations internationales, ne représente une menace pour aucun pays. Le Ministre chinois des Affaires extérieures a fait publier un communiqué où il exhortait les États-unis à respecter l’idée de «Une seule Chine», de cesser la vente d’armes à Taiwan et d’abandonner sa politique erronée face au séparatisme taïwanais. Il n’y avait pas encore eu la dernière opération conçue à Washington pour nuire au prestige et aux relations de la Chine avec le reste du monde : la campagne internationale sur le Tibet, en mettant à profit la répercussion des Jeux Olympiques de Pékin.

Dans le même mois de mars dernier, à l’occasion de la réunion du parlement chinois, l’Assemblée populaire Nationale, le président Hu Jintao (qui dirige également la Commission centrale Militaire et qui portai, significativement pour l’occasion, un habit militaire Mao) s’est réuni avec la délégation de l’armée pour insister sur la nécessaire modernisation militaire de son pays pour «garantir le progrès du socialisme chinois» et pour «contribuer au maintien de la paix mondiale». Conscient des accusations nord-américaines, les références que Hu Jintao a faites à l’utilisation progressive d’une technologie plus moderne pour répondre aux menaces possibles contre son pays, étaient la conséquence de l’analyse chinoise des dernières guerres menées par les États-Unis, depuis la première guerre du golfe contre l’Irak, jusqu’à l’invasion de l’Afghanistan et de l’Irak, en passant pour l’agression contre la Yougoslavie, où l’ambassade chinoise elle-même a été détruite par les missiles nord-américain, conséquence d’une «erreur» supposée.

En avril, à partir de sources des services secrets nord-américains a filtré dans les médias une alarmante nouvelle, où, à partir d’une image obtenue par le satellite par la compagnie nord-américaine DigitalGlobe et reproduite sur des publications spécialisées en questions militaires, on spéculait sur l’agrandissement d’une base supposée de porte-avions et sur la construction de hangars et de quais pour des sous-marins nucléaires chinois dans l’île de Hainan, au sud de la Chine. La photographie, où à peine le profil de quelques quais était aperçu, était censée apporter la preuve du renforcement militaire chinois et l’émergence d’une nouvelle menace dans la mer de Chine méridionale. Ce n’était pas un hasard, si le mois précédent, les États-Unis et le Japon avaient organisé à Washington une réunion pour examiner le renforcement de leur déploiement militaire dans la zone … pour boucler les issues de la Chine dans l’Océan Indien depuis de la Mer de Chine Méridionale. Il faut rappeler que cette mer, qui baigne presque moitié des côtes chinoises, est fermée en grande partie par l’arc que forment Taiwan, les Philippines (les deux territoires facilitent le déploiement militaire nord-américain y compris avec des bases), la grande île de Bornéo et la péninsule de Malacca, où les États-unis sont en train de renforcer leur base dans Singapour. Par le Nord, la base nord-américaine de l’île japonaise de Okinawa et l’archipel japonais lui-même érigent une barrière pour le développement de la marine chinoise et le passage de ses sous-marins. Un des accords de la rencontre entre les États-unis et le Japon a porté sur l’établissement permanent dans l’archipel nippon du porte-avion nord-américain Washington et le renforcement des patrouilles de la VIIe flotte des États-Unis agissant dans la zone. Il est évident que Pékin observe avec préoccupation ces mouvements.

En mai, le directeur de la CIA, Michael Hayden, faisait remarquer à Washington que la Chine (un « pays communiste et une puissance nucléaire » selon ses mots) était un rival sérieux économique et politique des États-Unis et alertait sur le développement de sa puissance militaire, bien qu’il considérât que cela n’impliquait pas nécessairement un affrontement à court terme. Peu de jours après que Hayden ait prononcé ces paroles, le responsable du Commandement Stratégique nord-américain, le général Jeffrey Horne, dans la réunion de un des groupes d’étude du Congrès, accusait la Chine de développer «des technologies spatiales dans des buts agressifs». Horne a alerté sur la capacité chinoise d’abattre des satellites et de développer des systèmes militaires d’alerte pour « rendre aveugle » et « ensorceler » l’ennemi et il a suggéré la nécessité que les États-Unis « protègent ses unités spatiales ». Il était évident que les mots de Horne (avec en toile de fond de la preuve fournie par la Chine, en janvier 2007, qui avait alors abattu un satellite avec un missile balistique) n’étaient pas seulement la réflexion d’un général, outrepassant un peu son rôle militaire, mais un avis du gouvernement nord-américain à la Chine et une espèce de pression sur les alliés nord-américains en Asie orientale et en Europe, devant la nouvelle force chinoise. La délibérée et systématique pression nord-américaine s’est accompagnée, à la fin de mai, de la présentation publique du rapport du département d’État sur la démocratie et les droits humains, dans lequel Washington critiquait avec dureté la politique gouvernementale chinoise, décision qui a entraîné la réplique du Ministère des Affaires Etrangères Chinoise en recommandant aux États-unis qu’ils se préoccupent de la violation des droits humains sur leur propre territoire et qu’ils cessent de les utiliser comme prétexte à propagande pour intervenir dans les affaires internes d’autres pays.

Au milieu du dernier mois de juin, le vice-président lui-même, Richard Cheney, proclamait dans une séance de la Chambre nord-américaine de Commerce que la Chine extrayait du pétrole à soixante milles de la Floride, grâce à un accord avec Cuba. Avec son orgueil habituel, Cheney s’est permis de mépriser au Parti communiste Chinois et ses mots furent interprétés comme un sérieux avis sur la croissante agressivité chinoise, qui opérait déjà à proximité des côtes nord-américaines. Malheureusement pour Cheney, et devant l’évidence du caractère erroné de ses informations, étant donné qu’aucune compagnie chinoise n’est en train de perforé des puits pétrolifères dans cette zone des Caraïbes, le vice président s’est vu obligé de rectifier quelques jours après. Mais ses paroles furent révélatrices de l’attitude du gouvernement nord-américain face à la Chine. L’ancien secrétaire nord-américain à la Défense, Donald Rumsfeld, était partisan d’une politique agressive contre la Chine, qui a été suivi, pour l’essentiel, par son remplaçant, mais Pékin ne veut pas répéter les erreurs de l’URSS et n’a pas l’intention de se laisser entraîner dans une nouvelle course aux armements mais veut concentrer ses ressources dans son développement économique.

A l’ « hypothétique menace militaire chinoise » mise en circulation par Washington Pékin a répondu en parlant de la défense de la paix et de la collaboration internationale, et de son appui aux principes de sécurité et de confiance mutuelle. De fait, depuis les années de Deng Xiaoping, la Chine a impulsé une politique extérieure de coexistence pacifique, basée sur cinq principes : premièrement, le respect mutuel de la souveraineté et l’intégrité territoriale ; secundo, l’adoption d’une politique de non agression ; tertio, la non ingérence dans les affaires internes des autres pays ; quarto, l’égalité dans les relations ; et cinquo, le mutuel avantage. Le président Hu Jintao applique ces principes, qui, avec le renforcement du pouvoir économique global de Pékin, a porté la conception stratégique chinoise à formuler la thèse de «l’émergence pacifique» de la Chine. Si historiquement la naissance de nouvelles puissances planétaires est toujours allée avec la conquête, la guerre et du colonialisme, Hu Jintao nourrit la thèse de ce que la Chine a besoin d’un climat pacifique de concorde internationale pour assurer son développement économique, parce que, dans les relations avec les États-Unis, elle opte pour une politique qui a promu la confiance entre les deux pays, sur des bases égalitaires, dans une tentative de compréhension des intérêts stratégiques d’une autre partie. Au XVIIe Congrès du Parti communiste Chinois, Hu Jintao a répondu aux accusations sur la supposée «menace chinoise», en optant pour une politique de développement pacifique, en défendant le multilatéralisme, et en repoussant la tentation de chercher les seuls intérêts chinois.

Face aux accusations nord-américaines, il est certain que la Chine prend en compte les intérêts stratégiques étasuniens, dans la conviction qu’il s’agit là de l’unique chemin susceptible de consolider les relations pacifiques internationales (bien qu’elle n’ait cessé de répondre avec fermeté aux tentatives extérieures pour stimuler des processus d’indépendance au Taiwan, au Tibet et Xingjiang : ce sont les lignes rouges que Pékin ne permettra pas qui que ce soit de franchir). Elle continue de faire délibérément profil bas dans la politique internationale (malgré une plus grande présence diplomatique chinoise dans tous les forums) pour assurer la paix. C’est une évidence que face aux guerres nord-américaines de conquête et son expansion militaire constante dans le monde (de nouvelles bases pour son armée en Europe, en Asie et à l’Afrique, un agrandissement de l’OTAN, une augmentation du budget de Défense, etc.), mêmes les stratèges les plus durs de la «supposée menace militaire chinoise» ne peuvent alléguer un seul cas d’acte agressif (et encore moins militaire) de Pékin envers d’autres pays, puisqu’ils se voient obligé de recourir à la « question du Taiwan » qui, évidemment a une claire dimension interne chinoise a pour spéculer sur les propos de Pékin.

À la fin juin, lors de la réunion récente de Condoleezza Rice et de son homologue chinois, le ministre des Affaires Etrangères Yang Jiechi, Rice a déclaré publiquement l’opposition nord-américaine à l' »indépendance du Taiwan », mais les États-Unis ne renoncent pas à utiliser cette carte à leur convenance dans leurs relations avec Pékin. Tandis que, une fois de plus, Yang Jiechi démontrait l’effort chinois pour améliorer sa communication avec les États-Unis, en contribuant ainsi au développement de relations pacifiques internationales, Rice ne s’est pas privée de rappeler les différences qui subsistent entre Washington et Pékin. Cependant, la réalité têtue complique, bien qu’elle ne l’empêche pas, l’effort de propagande nord-américain. La CIA elle-même, qui élabore une partie des programmes de harcèlement vers la Chine (au Tibet, Xingjiang, en Afrique et dans d’autres lieux) s’est vu obligée d’admettre le budget de défense de Pékin pour 2008 (d’environ 65.000 millions de dollars, selon l’agence), est à peine la dixième partie du budget militaire nord-américain. Il n’y a pas il doute malgré tout que la grande lutte pour la supériorité entre les États-Unis et la Chine explique les différentes opérations de propagande (conçues par les services secrets nord-américains). Les accusations, portées contre la Chine pour sa responsabilité supposée dans la crise du Darfour au Soudan, occultent le fait Pékin a conseillé au gouvernement soudanais la pleine collaboration avec l’Union Africaine et avec l’ONU pour la résolution de la crise et qu’elle a nommé même un représentant spécial pour le Darfour avec une fonction semblable à la médiation que Tony Blair réalise sur la question palestinienne. Sans oublier que la présence croissante chinoise en Afrique trébuche sur des incidents confus et des provocations : en janvier 2007, neuf travailleurs chinois d’une entreprise pétrolière sont morts au Nigeria, et en avril de la même année, un groupe obscur querillero de Somali a attaqué les installations de la société pétrolière chinoise Zhongyuan Petroleum Exploration à Abole, Ogaden éthiopien, en causant soixante et quatre morts [Abole oil field raid]. Ce sont quelques exemples, mais il est évident que ces incidents et d’autres semblables d’origine confuse, cherchent à rendre difficile la présence chinoise en Afrique et la consolidation de sa présence internationale.

Washington a eu une réaction alarmiste contre l’essai d’un satellite météorologique réalisé par la Chine au début de 2007, sans se préoccuper du fait que les États-unis ont depuis plus de vingt ans fait la preuve, avec des armes similaires, qu’ils avançaient de fait dans la militarisation de l’espace, et en se refusant à considérer la proposition chinoise et russe de négocier un traité pour limiter la recherche en matière d’armement spatial et pour empêcher le déploiement de ces systèmes dans le cosmos. A la critique de l’essai chinois, lié au refus de négocier l’interdiction, Washington était en train d’exiger, de fait, de la Chine et de la Russie leur assentiment au monopole spatial nord-américain, ce qui évidemment était inacceptable pour Pékin et Moscou. Cette politique du fait accompli, poursuivi par Washington, cherche l’avantage stratégique sans se préoccuper des intérêts du reste des puissances mondiales. En février 2008, on a pu le constater à l’occasion de la destruction d’un satellite espion nord-américain par un missile lancé depuis un croiseur étasunien, dans l’océan pacifique à proximité de Hawaii. Pour réaliser le lancement, conçu comme un essai pour l’installation du système antimissile nord-américain, Washington a utilisé l’excuse de ce que son satellite espion courrait le risque de choir à terre. C’est-à-dire, qu’il exige que Pékin et Moscou s’abstiennent de faire la même chose que Washington considère légitime de développer.

Pour cela, les États-Unis poursuivent leurs plans pour déployer un système antimissile centré sur leur propre territoire, avec des bases en Europe centrale (la Pologne et Tchéquie) et en Asie orientale (le Japon et la Corée), et avec des installations pour le lancement de missiles stratégiques. Ce plan peut détruire l’architecture stratégique de contrôle des arsenaux atomiques et impulser une nouvelle course aux armements, qu’aussi bien Moscou que Pékin ne veut pas entamer. Dans le même temps, les États-unis se refusent à ratifier le Traité de prohibition des essais nucléaires et rejettent l’adoption de la résolution de ne pas être le premier pays à utiliser les armes nucléaires, à la différence de ce qu’ont proclamé la Chine et la Russie. Au contraire, ils se réservent le droit du «recours préventif» de l’utilisation de la bombe atomique. Face à cette réalité, lors du sommet entre la Chine et la Russie organisé en mai à Pékin, Hu Jintao et Dmitri Medvédev ont signé un communiqué en avertissant que «la création du système global de défense antimissile nord américain altérera l’équilibre stratégique et la stabilité dans le monde», alors qu’eux établissaient les relations internationales sur le respect des «buts et des principes de la Charte des Nations Unies» sur la coexistence pacifique. Le renforcement des noeuds entre Moscou et Pékin et leur exigence de respect de la souveraineté et de l’intégrité de tous les pays était une critique implicite faite aux États-Unis, sans les citer, étant donné qu’ils sont le seul pays, dans dernières années, qui a envahi et occupé d’autres pays. Parmi les questions sur lesquelles Hu Jintao et Medvédev Hu ont manifesté l’accord de leur gouvernement, il y avait aussi le rejet de ce que les droits de l’homme soient invoqués comme prétexte pour intervenir dans les affaires internes d’autres pays, leur appui au maintien de la politique de non prolifération nucléaire au monde, à l’utilisation pacifique de l’espace, et son opposition à ce que des systèmes d’armes se déploient dans le cosmos. Il était évident que ces positions sont contradictoires avec la thèse de la «menace militaire chinoise».

En dernière instance, la périlleuse métamorphose du monde cache la tentative nord-américaine d’arrêter sa décadence constante mais lente et de limiter l’avancement chinois. Par cela, ils perçoivent avec hostilité l’appui ouvert de Pékin à Cuba, ses relations avec le Venezuela et d’autres pays de l’Amérique latine, et le développement d’échanges avec l’Afrique, où la Chine s’est engagée à donner des aides de la valeur de dix milliards de dollars. A cela il faut ajouter, les difficultés nord-américaines avec l’Inde, où le gouvernement de Manmohan Singh n’a pas pu approuver l’accord de coopération nucléaire avec les États-Unis grâce à l’opposition communiste indienne (qui considère le dit accord comme contraire aux intérêts nationaux et à une politique extérieure indépendante), font douter de la viabilité du plan nord-américain d’être appuyé en Inde pour limiter la puissance chinoise.

La Chine bouge. Après les avancée sur la « question dite nucléaire dans la péninsule coréenne », où ils participent aux négociations la Chine, les États-Unis, la Russie, le Japon et les deux Corée, le gouvernement de Pékin a recommencé à avancer un pion. La proposition chinoise à Séoul d’ouvrir des conversations avec la Corée du Sud pour consolider la paix dans la région, a été accompagnée par le porte-parole chinois des Affaires Extérieurs de la considération de ce que la présence militaire nord-américaine dans la zone est «obsolète». Pékin poursuit l’amélioration des relations de la Chine avec le Japon (qui est son principal partenaire commercial) depuis la visite de Weng Jiabao a Tokyo en avril 2007.

Malgré tout, la Chine comprend qu’elle continue d’avoir un développement insuffisant de son industrie militaire et que ses ressources ne peuvent pas être comparées à celles des Nord-Américains et des Russes. Son Aviation et sa Marine ont peu d’ importance en regard d’un pays de la taille de la Chine, mais elle compte sur des sous-marins nucléaires et sur une force appréciable de missiles balistiques intercontinentaux, bien qu’en nombre beaucoup plus réduit que les arsenaux russes et nord-américains. Pékin dispose d’environ quatre cents ogives nucléaires, alors que les États-Unis possèdent environ cinq mille quatre cents, qui se réduiront à quatre mille cinq cents à la fin de 2012 (bien que celles qui sont retirées ne seront pas détruites mais seront stockées !). Au contraire du passé, quand elle considérait la collision inévitable, aujourd’hui la pensée stratégique chinoise ne table pas sur la possibilité d’affrontements militaires avec d’autres pays, sans que par autant Pékin perde de vue que le harcèlement en Iran, et la guerre secrète qui y a déjà commencé, peut altérer la situation mondiale.

La Chine représente un double défi pour les États-unis : par sa condition de pays émergent appelé à devenir, si Washington ne peut pas l’empêcher, l’économie la plus puissante de la planète, et par son pari, qui se maintient en vigueur, pour un « socialisme avec des caractéristiques chinoises ». Si la réforme initiée par Deng Xiaoping présente des risques évidents et des contradictions selon la théorie traditionnelle du socialisme que nous ne pouvons pas traiter ici on ne peut nier que son succès a porté le développement et la consolidation du pays et l’émergence de la Chine comme nouvelle grande puissance, dans un monde dangereux qui observe en retenant son souffre sa propre métamorphose.

20/10/2008
Higinio Polo
Rebelión
Traduit par Danielle BLEITRACH pour Changement de société
Traduction modifiée par Serge LEFORT pour Monde en Question.