Chine en Question

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Archives de Tag: Philosophie chinoise

La conception chinoise du hasard


 


Rediffusion de l’émission du 06/12/1988, France Culture.

Lire aussi :
Dossier documentaire Yi Jing, Monde en Question.
Dossier documentaire Chine, Monde en Question.
Veille informationnelle 中國 Chine, Monde en Question.

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Traduire en chinois les concepts philosophiques européens


 

François Jullien, philosophe et sinologue, a ouvert et développé, depuis une trentaine d’années, un chantier où il a élaboré, en passant par le dehors de la Chine, des concepts permettant de relancer la pensée européenne. Quand on veut présenter ou traduire en chinois une telle œuvre, on est confronté, sinon toujours du moins fréquemment, à ce problème : comment traduire en chinois les concepts de F. Jullien. Cette communication proposera une solution s’appuyant sur des expériences de traducteur. Ce n’est qu’en remontant aux sources de sa pensée et en tenant compte de son cheminement qu’on peut rendre en chinois une telle réflexion, sans la trahir.

Lire la suite… Conférence : Esther Lin, Traduire en chinois les concepts philosophiques : prise en compte génétique 演讲:卓立,“哲学概念的中文翻译:概念之生成”, Chaire sur l’altérité

Lire aussi :
Dossier documentaire Pensée chnoise, Monde en Question.
Dossier documentaire François JULLIEN, Monde en Question.
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La pensée asiatique construite en France


Voici un livre qui paraît séduisant, mais qui se révèle plus que décevant sur la forme comme sur le fond [1].

La forme est purement journaliste, c’est-à-dire des articles très courts qui ne rendent pas compte de la complexité du sujet abordé. Que Le nouvel Observateur parraine ce type de publications est normal, mais que le CNRS se prête à cette pratique réductionniste est désolant.

Le fond comporte de graves erreurs qui révèlent une méconnaissance de la pensée asiatique, trop souvent interprétée selon les préjugés de la pensée occidentale.
Ainsi, de nombreux auteurs projettent le concept occidental de transcendance qui est totalement absent de la pensée asiatique [2] :

Tian (Ciel), qui possède quatre ou cinq significations à l’époque classique, correspond à la nature, mais recouvre aussi tout le domaine de la transcendance religieuse. p.15

Mille ans avant l’ère chrétienne le « Shujing » (Classique des documents), que tous les lettrés connaissaient par cœur jusqu’au début du XXe siècle, évoquait la Voie du Ciel et la Voie royale, préludes aux dimensions métaphysique et morale du terme. p.26

L’homme conçoit alors, cela est connu [selon la philosophie occidentale], un monde intermédiaire entre le monde sensible et le monde transcendant. p.53

À travers tant ses idéaux de culture de soi ou de transformation de l’autre qu’une partie de ses méthodes, l’éducation confucéenne est empreinte, et de façon très concrète, de religiosité. p.146

Quelques auteurs savent lire les textes :

[…] la morale confucianiste n’est pas de nature transcendante. p.31
Philosophiquement, Confucius fut un des premiers penseurs de l’histoire humaine à proposer une morale « immanente », une morale qui ne se fonde pas sur le surnaturel, mais sur la nature humaine telle qu’elle est, sur l’homme avec ses sentiments et ses faiblesses. p.32

[…] parallèlement au raisonnement de type mécaniste qui envisage les liens de cause à effet [philosophie occidentale], les Chinois ont développé, au service d’une explication globale du monde, la pensée corrélative : elle permet d’expliquer le macrocosme, le microcosme et leurs interactions. p.35

Le bouddhisme du Grand Véhicule (Mahayana), qui pénètre au Japon par la Corée, est fortement marqué par l’immanentisme de la pensée chinoise. p.102

Claude Weill introduit les textes en prétendant que «les grands sages qui ont marqué l’orient dit « extrême » sont tous nés à la même époque : autour du Ve siècle avant notre ère.» L’ignorance de tous les penseurs antérieurs à cet âge d’or lui permet de faire croire que la pensée asiatique serait née après la philosophie grecque (socle de la pensée occidentale).

15/03/2012
Serge LEFORT
Citoyen du Monde

Lire aussi : Dossier documentaire & Bibliographie Chine, Monde en Question.


[1] Claude WEILL (sous la direction de), La pensée asiatique, CNRS Editions, 2010 [Cafés Géographiques].
[2] Voir les travaux de François JULLIEN, Monde en Question.
Sélection bibliographique :
• François JULLIEN, Procès ou Création – Une introduction à la pensée des lettrés chinois, Seuil, 1989 réédition Points Seuil, 1996 [Chine en Question]
Que toute réalité soit conçue comme processus en cours, relevant d’un rapport d’interaction ; que tout réel ne soit donc jamais analysable comme entité individuelle mais comme relation ; qu’il y ait, par conséquent, à l’origine de tout phénomène non pas une mais toujours deux instances fonctionnant corrélativement, c’est là une rerésentation de base de la culture chinoise.
• François JULLIEN, Figures de l’immanence – Pour une lecture philosophique du Yi King, Grasset, 1993
De tous les livres qu’ont pu produire, ou rêver, les diverses civilisations, le Yi king est certainement le plus étrange. Au départ, celui-ci se réduit à deux sortes de traits, ou plein, ou brisé, servant à exprimer la polarité à l’oeuvre au sein du réel, et dont le jeu des superpositions permet de produire une série de figures – 64 au total – qui donnent à voir la variation du cours des choses. Sur cette combinatoire, ensuite, est venu se greffer un ensemble du jugements et de commentaires, qui ont fini par former le texte que nous connaissons désormais sous le nom de Classique du changement : depuis plus de deux millénaires, la principale référence de la pensée chinoise.

Revue de presse Chine 03/08/2011


03/08/2011, Pékin juge sévèrement l’accord sur la dette publique américaine, France 24

Pour la Chine, l’adoption du texte permettant aux États-Unis d’éviter un défaut de paiement ne parviendra pas à « désamorcer la bombe de leur dette ». Dans la foulée, l’agence de notation chinoise Dagong a abaissé la note de la dette américaine.

01/08/2011, Vladimir PETROVSKY, L’Asie dans l’attente du 2 août, RIA Novosti

Les principaux détenteurs d’obligations américaines, avant tout la Chine (plus de 1.150 milliards de dollars) et le Japon (890,3 milliards de dollars), qui se partagent 40% de la dette publique américaine, s’attendent à des temps difficiles. On voit les mêmes dispositions dans d’autres pays, par exemple en Corée du Sud ou en Inde, qui conservent la majeure partie de leurs réserves monétaires en dollars américains.

La Chine n’a pas l’intention de suspendre les achats d’obligations du Trésor américain dans un avenir proche, en dépit du risque de défaut de paiement des Etats-Unis. Comme l’a récemment écrit le journal Renmin Ribao en se référant au centre gouvernemental de recherche, « Pékin n’a pas d’autre choix que de continuer à acheter de la dette américaine, car la Chine veut que le dollar soit stable. Et les obligations américaines demeurent l’un des produits d’investissement les plus liquides sur le marché, compte tenu des immenses réserves de change de la Chine ».

Le Japon, dont la dette publique a atteint 200% du PIB, est également conscient qu’il n’existe pas d’alternative aux obligations américaines. Or, le pays devra dépenser beaucoup d’argent pour éliminer les conséquences de l’ouragan et du tsunami qui ont frappé le Japon en mars, laissant dans leur sillage des dommages estimés entre 16.000 et 25.000 milliards de yens, soit 195-305 milliards de dollars.

23/07/2011, Le concret, creuset de la pensée, movitcity

Cette petite histoire d’une lanterne à tenir élevée pour qu’elle diffuse mieux sa lumière souligne surtout que la pensée chinoise cherche (ou cherchait) toujours à s’inspirer de situations concrètes en se méfiant des « concepts purs » en se souvenant que c’est depuis notre existence concrète que nous sommes capables de penser. Cette attitude est à l’opposé de la pensée judéo-chrétienne qui tente de s’approcher de Dieu et qui se sent engluée dans la réalité.

Lire aussi :
Revue de presse Chine 2011, Monde en Question.
Dossier documentaire & Bibliographie Chine, Monde en Question.
Dossier documentaire & Bibliographie Tibet, Monde en Question.
Dossier documentaire & Bibliographie Xinjiang, Monde en Question.

Y a-t-il une philosophie chinoise ?


« Y a-t-il une philosophie chinoise ? » Cette question, issue de l’institution philosophique européenne du XIXe siècle, revient encore de manière plus ou moins implicite près de deux siècles plus tard dans ce qui se dit et se lit actuellement sur la Chine. Il est donc temps d’en dresser un état des lieux.

C’est elle qui a servi de fil rouge aux travaux, menés de manière collégiale et internationale depuis plusieurs années, qui constituent la matière de ce volume. Il s’agit ici d’un chantier qui s’est constitué dans un échange continu et vivant entre des auteurs français, mais aussi européens et chinois, qui leur a permis au fur et à mesure d’affiner leurs réflexions respectives. Le volume qui en résulte se présente donc sous la forme originale d’un réseau de renvois internes entre les différents textes. On obtient ainsi un effet de prisme qui a l’avantage de démultiplier les points de vue, sans jamais se départir d’une perspective critique ni verser dans des réponses dogmatiques ou réductrices qui sont encore trop souvent monnaie courante en la matière.

Y a-t-il une philosophie chinoise ? – Un état de la question, Extrême-Orient, Extrême-Occident n°27, 2005 [Textes en ligne].

Lire aussi :
• La philosophie chinoise moderne, Revue internationale de philosophie n°232, 2005.
• Y a-t-il une philosophie chinoise ?, Biblioweb, 20/06/2010.
Dossier documentaire & Bibliographie Pensée chinoise, Monde en Question.
Revue de presse Chine 2011, Monde en Question.

Réflexions chinoises


À travers les parcours exemplaires d’excentriques et de rebelles de la Chine ancienne, Jean Levi interroge les deux dimensions essentielles de la civilisation chinoise, wen, lettrée, et wu, militaire, dans leur rapport ambigu au langage.
Des Entretiens de Confucius aux traités de stratégie et d’art de la guerre et de la politique de Sunzi et Han Fei, en passant par les poème de l’anarchiste Xi Kang, il aborde les questions de la relation maître-disciple, la transmission, la traduction ou encore la philosophie comme mode d’expression littéraire. Partant d’exemples concrets, de dialogues allégoriques, ironiques, aporétiques, Jean Levi fait vivre la pensée chinoise.
Et, par un subtil jeu de miroirs, ces réflexions sur des phénomènes intellectuels et idéologiques propres à la culture chinoise renvoient une image qui nous invite à réfléchir sur nous-mêmes : les relations de similitude et d’écart entre la Chine et l’Occident s’approfondissent ici d’un reflet spéculaire, sans que jamais la figure de l’Occident soit réellement présente ; elle n’existe que comme absence à interroger.

Jean LÉVI, Réflexions chinoises – Lettrés, stratèges et excentriques de Chine, Albin Michel, 2011.

Écouter aussi :
• Entretien avec Jean Lévi, Quinzaine Littéraire
• Entretiens avec Jean Lévi, France Culture

Lire aussi :
• L’actualité des livres
Centre National du Livre
Veille littéraire CNL
Revue de presse Chine 2011, Monde en Question.
Dossier documentaire & Bibliographie Chine, Monde en Question.

Cette étrange idée du beau


Quelques soient ses critères ou les variations dans la manière de le concevoir, il y a en occident un « impérialisme » du beau auquel la création, l’œuvre ou la réception se soumettent. On peut faire l’archéologie de cet impérialisme pour en dégager les partis pris théoriques et travailler l’écart avec la pensée chinoise qui, elle, n’a pas isolé ou abstrait le beau. D’autres possibles s’ouvrent alors, donnant un autre accès à l’art et singulièrement à l’art contemporain.
Conférence de Jean-Jacques Melloul, Citéphilo, 21/11/2010.

Lire aussi :
• L’actualité des podcasts
DKPOD
Tous les podcasts
RSS One
• François JULLIEN, Cette étrange idée du beau, Grasset, 2010.
François Jullien offre une mise en regard de la pensée chinoise et de la pensée européenne sur le concept de beau, afin de le sortir des lieux communs et de le rendre à son étrangeté.
Dossier documentaire & Bibliographie François JULLIEN, Monde en Question.
Dossier documentaire & Bibliographie Chine, Monde en Question.

Hommage à François JULLIEN


Qui s’intéresse à la Chine et plus particulièrement à la pensée chinoise rencontre sur son chemin l’œuvre en cours – se faisant – de François Jullien qui, philosophe et sinologue, occupe une « position incongrue » :

[…] la difficulté qui dès lors la mienne à m’insérer. Du côté de la sinologie : dont l’ambition est le connaître ; et de celui de la philosophie, en raison du compartimentage qui est le sien en rubriques institutionnalisées, plus ou moins complexes, et qui se tiennent sagement les unes et les autres […].
JULLIEN François et MARCHAISSE Thierry, Pensée d’un dehors (la Chine) – Entretiens d’Extrême-Occident, Seuil, 2000 p.13-14

En porte-à-faux avec le discours politiquement correct dominant, François Jullien fait le détour par la Chine pour questionner les fondements de la philosophie occidentale : l’Être, Dieu, la Liberté (op. cit. p.264-281). Que ces concepts, qui nous semblent « universels », soient absents de la pensée chinoise et que les mots pour les dire fassent défauts questionne le pli de la pensée grecque. Dit autrement, le détour par la Chine est nécessaire pour questionner le parti pris par la Grèce.

La Chine dérange car son étrangeté nous oblige à penser les présupposés de nos certitudes. Et, contrairement à ce que prétendent ses détracteurs [1], François Jullien ne fait pas l’apologie de la Chine, mais déconstruit pierre par pierre l’universalité de la civilisation européenne et par extension de la civilisation occidentale. Cette prétention à l’universalité fut le socle idéologique de la colonisation des Amériques, de l’Afrique et de l’Asie [2].

La lecture François Jullien n’est pas toujours facile car elle nécessite des connaissances philosophiques voire linguistiques en grec et en chinois. La sélection bibliographique qui suit propose donc les ouvrages les plus abordables parmi lesquels chacun pourra faire son propre chemin.

14/11/2010
Serge LEFORT
Citoyen du Monde

Sélection bibliographique :
• JULLIEN François, Procès ou Création – Une introduction à la pensée des lettrés chinois, Seuil, 1989 réédition Points Seuil 1996.

Que toute réalité soit conçue comme processus en cours, relevant d’un rapport d’interaction ; que tout réel ne soit donc jamais analysable comme entité individuelle mais comme relation ; qu’il y ait, par conséquent, à l’origine de tout phénomène non pas une mais toujours deux instances fonctionnant corrélativement, c’est là une rerésentation de base de la culture chinoise.

• JULLIEN François, Traité de l’efficacité, Grasset, 1996.

François Jullien enrichit notre conception de l’efficacité en confrontant la notion occidentale et la notion chinoise. A la difficulté européenne à penser l’efficacité s’oppose l’approche chinoise de la stratégie : quand l’efficacité est attendue du potentiel de la situation et non d’un plan projeté d’avance, qu’elle est envisagée en termes de conditionnement et non de moyens à fin, de transformation et non d’action, de manipulation et non de persuasion, « l’occasion » à saisir n’est plus alors que le résultat de la tendance amorcée et, comme le dit un sage chinois, le plus grand général ne remporte que des victoires « faciles », sans même qu’on songe à l’en louer.

• JULLIEN François et MARCHAISSE Thierry, Pensée d’un dehors (la Chine) – Entretiens d’Extrême-Occident, Seuil, 2000.

Entreprenant ici un premier bilan de son travail, et l’ouvrant ainsi aux non-spécialistes, François Jullien nous promène à travers le foisonnement des interrogations que fait lever la Chine face à l’Europe et nous confronte à l’expérience que, loin de nous, durant des millénaires, elle a accumulée.
En choisissant de dialoguer avec un philosophe, il entend proposer une introduction vivante, parce que questionnante, et sans facilités, à ce que nous entrevoyons trop vaguement comme la « Sagesse de l’Orient » et, chemin faisant, dégager de nouvelles intelligibilités.

• JULLIEN François, Conférence sur l’efficacité, PUF, 2005.

Il oppose la conception européenne de l’efficacité, liée à la modélisation comme à la finalité et une action se prolongeant en héroïsme, à la pensée chinoise de l’efficience, indirecte et discrète, qui prend appui sur le potentiel de situation et induit des transformations silencieuses sans éclat ni même événement.

• JULLIEN François, Chemin faisant – Connaître la Chine, relancer la philosophie [réplique à ***], Seuil, 2007.

Une réponse à « Contre François Jullien » de Jean-François Billeter, une réflexion critique sur l’image de la Chine que véhiculent les ouvrages de François Jullien. A l’occasion de cette « réplique », François Jullien récapitule le chemin parcouru, ou sa « méthode », et les résultats acquis. Il montre du même coup comment, à partir du dévisagement réciproque des cultures, ouvrir la voie d’un auto-réflechissement de l’humain qui nous délivre de l’humanisme mou et de sa pensée faible.

• JULLIEN François, De l’universel, de l’uniforme, du commun et du dialogue entre les cultures, Fayard, 2008.

Comment continuer à donner sens à l’idée d’universalité, et notamment à l’universalité des droits de l’homme, sans rien négocier de son exigence, alors qu’il faut bien reconnaître que cette quête de l’universel est la préoccupation singulière de la seule Europe, et que le contenu des droits de l’homme, inséparable de l’histoire européenne, semble en lui-même difficilement universalisable ? Et comment penser ce qu’il y a de commun entre les hommes tout en tenant compte de la pluralité des cultures, elle-même menacée aujourd’hui par l’uniformisation du monde ?
La pensée chinoise (entendons par là, la pensée qui s’est exprimée en chinois, sans la figer dans une quelconque identité), nous dit Jullien, offre ceci de passionnant, qu’elle s’est développée, au moins jusqu’au XVIe siècle, dans l’indifférence à la pensée européenne, à la différence de la pensée arabe ou même de la pensée indienne (à travers les langues indoeuropéennes). Alors que la philosophie européenne s’est déployée dans le pli de l’Être, les penseurs chinois ne se sont pas trouvés confrontés au problème si crucial de l’unité des sens de l’être ; on trouve de même une toute autre approche du temps, ou un autre rapport à l’exigence de vérité, etc. Une telle extériorité du point de vue nous permet en retour de prendre conscience de la singularité des choix effectués par la pensée européenne et des voies qu’elle a empruntées. Par là même, l’exploration de la pensée chinoise, dans toute ses richesses, vient ébranler l’autoconfort de la philosophie et l’ouvrir à d’autres possibles.

• JULLIEN François, Les transformations silencieuses, Grasset, 2009 réédition Livre de Poche, 2010.

La culture chinoise accorde une place centrale aux transitions. Pas l’Occident. On ne voit rien. Pourtant, heure par heure, jour par jour, tout change. L’enfant grandit, le corps vieillit, la montagne s’érode, le climat change, ou bien le couple, lentement, se délite. Ces modifications minimes et constantes, inaperçues mais essentielles, forment le cours du monde et la trame de l’existence. Elles progressent à bas bruit, partout présentes, invisibles toutefois, à force d’être minimes et graduelles. « Un beau jour », comme on dit, le résultat saute aux yeux, avec la soudaineté apparente et trompeuse d’un événement nouveau : cet amour est mort, la planète est en danger, je suis vieux, l’enfant est grand. Comment cela s’est-il fait ? Sur le coup, nous voilà pantois : nous voyons soudain ce qui était là, patent, en dehors pourtant de notre regard.
A partir de ce constat, aussi banal que philosophique, François Jullien a construit un livre en tous points remarquable. Il montre en effet combien « les transformations silencieuses » constituent ce que la métaphysique européenne a le plus de mal à saisir, alors que la culture chinoise leur accorde, au contraire, une attention soutenue. Depuis les Grecs, l’Occident a privilégié les délimitations : il pense par arêtes vives, par bords tranchés, par formes nettes, par idées « claires et distinctes », comme disait Descartes. Ce qui le rend inapte, en fin de compte, à concevoir les transitions, le passage graduel d’une forme à une autre.

• JULLIEN François, Penser entre la Chine et l’Europe, CNRS, 2010.

Impossible, aujourd’hui, de penser la Chine sans un détour par l’œuvre de François Jullien. C’est en esprit libre, et en érudit passionné, que l’auteur présente ici la synthèse de ses travaux, le bilan de trente ans de recherche.

Lire aussi :
Dossier documentaire & Bibliographie Chine, Monde en Question.
Dossier documentaire & Bibliographie François JULLIEN, Monde en Question.


[1] Lire :
• CHENG Anne (sous la direction de), Histoire de la pensée chinoise, Seuil, 1997 réédition Points Seuil 2002.
• BILLETER Jean François, Contre François Jullien, Allia, 2006.
• Information & désinformation sur la Chine de François Guizot à François Jullien, Monde chinois n°11, 2007.
Jean-François Billeter attaque François Jullien sans lui donner l’occasion de répondre. Procédé classique de la désinformation.
[2] Lire :
• JULLIEN François, De l’universel, de l’uniforme, du commun et du dialogue entre les cultures, Fayard, 2008.
• WALLERSTEIN Immanuel, L’universalisme européen : de la colonisation au droit d’ingérence, Démopolis, 2008.

 

Les transformations silencieuses


La culture chinoise accorde une place centrale aux transitions. Pas l’Occident. On ne voit rien. Pourtant, heure par heure, jour par jour, tout change. L’enfant grandit, le corps vieillit, la montagne s’érode, le climat change, ou bien le couple, lentement, se délite. Ces modifications minimes et constantes, inaperçues mais essentielles, forment le cours du monde et la trame de l’existence. Elles progressent à bas bruit, partout présentes, invisibles toutefois, à force d’être minimes et graduelles. « Un beau jour », comme on dit, le résultat saute aux yeux, avec la soudaineté apparente et trompeuse d’un événement nouveau : cet amour est mort, la planète est en danger, je suis vieux, l’enfant est grand. Comment cela s’est-il fait ? Sur le coup, nous voilà pantois : nous voyons soudain ce qui était là, patent, en dehors pourtant de notre regard.

A partir de ce constat, aussi banal que philosophique, François Jullien a construit un livre en tous points remarquable. Il montre en effet combien « les transformations silencieuses » constituent ce que la métaphysique européenne a le plus de mal à saisir, alors que la culture chinoise leur accorde, au contraire, une attention soutenue. Depuis les Grecs, l’Occident a privilégié les délimitations : il pense par arêtes vives, par bords tranchés, par formes nettes, par idées « claires et distinctes », comme disait Descartes. Ce qui le rend inapte, en fin de compte, à concevoir les transitions, le passage graduel d’une forme à une autre.

La neige qui fond, par exemple. C’est encore de la neige, ce n’en est déjà plus. Avec ce genre de passage, Platon a bien du mal, et Aristote aussi. Car leur outillage conceptuel est, si l’on peut dire, composé de blocs : ou bien c’est de la neige, ou bien ce n’en est pas. Au coeur de leur pensée se tient en effet la question de l’identité stable, et non ce qui transite, mue ou flue.

Ces transitions incessantes sont pourtant au coeur de la réalité. La pensée chinoise, pour sa part, leur accorde une place centrale. Elle conçoit l’existence entière comme une transformation continue : vie organique et vie politique, monde naturel comme monde social ne sont que jeux de transitions ininterrompues. Sur ce versant de la réflexion, il s’agira avant tout de saisir la logique de la situation, sa dynamique interne, ses capacités propres de développement.

Dans cet horizon disparaissent, purement et simplement, certaines interrogations majeures qui ont obsédé la pensée européenne. Par exemple, la question du commencement (aucun début au vieillissement, pas plus qu’au cycle des saisons), celle du but (la transition ne vise pas le résultat comme un objectif à atteindre), ou même – plus surprenant – celle du temps. Attentive aux calendriers, aux annales, aux datations exactes, la culture chinoise n’a cependant jamais thématisé « le temps » comme notion générale et unique. Cette grande abstraction serait-elle, sur le versant occidental, la contrepartie de l’incapacité à rendre compte des transformations silencieuses ? C’est une des hypothèses de ce livre.

Comme toujours avec François Jullien, il ne s’agit nullement de proclamer la supériorité globale d’une culture sur une autre, de valoriser ou bien de déprécier soit l’Europe soit la Chine. Le geste de ce philosophe est différent : discerner des écarts entre univers mentaux, souligner des évidences dissemblables et faire bouger, par ce détour, nos conceptions ossifiées. Ainsi, nous croyons le plus souvent que l’histoire se construit par des dates clés, et la politique par des événements – révolutions, ruptures, grands ébranlements. Prendre en considération les transformations silencieuses fait voir autrement le même paysage : ce qui émerge sous forme d’un « événement » – unique, radical et brusque – ne serait-il pas le résultat d’une longue et lente accumulation de transitions infimes ?

Ce court volume incite donc, une fois de plus, à cette réflexion nouvelle que François Jullien poursuit de texte en texte. Mais c’est avec une souveraineté à la fois désinvolte et allègre qu’il y parvient désormais. Car ce livre appartient à l’espèce, somme toute assez rare, des textes à la fois limpides et pourvus d’un contenu. Certains auteurs les engendrent, à maturité, quand ils ont assez lu, assez pensé, assez peiné pour pouvoir poursuivre leur chemin d’un pas net et sûr. Heureux effet des lents processus.

03/04/2009
Roger-Pol Droit
Le Monde

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