Chine en Question

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Transformations silencieuses II


 

S’il y avait encore des doutes sur l’insondable bêtise des médias commerciaux occidentaux, sachez que le point culminant du sommet de la Coopération économique Asie-Pacifique (APEC) à Beijing a été présenté comme celui où le président russe Vladimir Poutine a prétendument « dragué » l’épouse du président chinois Xi Jinping – et la censure chinoise qui a suivi du geste de Poutine qui a posé un châle sur ses épaules dans l’air froid où les dirigeants étaient rassemblés. Et puis quoi encore ? Poutine et Xi présentés comme un couple gay ?

Oublions ces clowns et passons aux choses sérieuses. Dès le début, le président Xi a exhorté l’APEC à « ajouter du bois sur le feu de l’économie de l’Asie-Pacifique et mondiale ». Deux jours plus tard, la Chine a obtenu tout ce qu’elle voulait.

1) Beijing a vu l’ensemble des 21 états membres de l’APEC approuver la Zone de libre-échange de l’Asie-Pacifique (FTAAP) – la version chinoise d’un accord commercial « tout inclus et que des avantages » capable de faire progresser la coopération Asie-Pacifique – voir le quotidien South China Morning Post. Le perdant a été l’accord de Partenariat Trans-Pacifique (TPP) défendu par les Etats-Unis, rédigé par les multinationales, et farouchement combattue – en particulier par le Japon et la Malaisie. [Voir ici]

2) de Beijing a avancé son projet de « connectivité tous azimuts » (selon les termes de Xi) à travers l’Asie-Pacifique – qui implique une stratégie à plusieurs volets. Une de ses caractéristiques principales est la mise en place de la banque d’investissement Asian Infrastructure Investment Bank dotée de 50 milliards de dollars et basée à Beijing. C’est la réponse de la Chine à Washington qui refusait de lui accorder une voix plus représentative au Fonds Monétaire International que l’actuelle et maigre 3,8% des voix (une part plus faible que les 4,5% détenus par la France en stagnation).

3) Beijing et Moscou se sont engagés dans un second méga-accord sur le gaz – cette fois à travers le gazoduc Altaï en Sibérie occidentale – après un premier méga-accord « Puissance de la Sibérie » conclu en mai dernier.

4) Beijing a annoncé un investissement initial de pas moins de $40 milliards pour lancer la construction de la ceinture économique Route de la Soie et de la Route de la Soie maritime 21e siècle.

De manière prévisible, une fois de plus, cette vague vertigineuse d’accords et d’investissements devait déboucher sur la plus spectaculaire et ambitieuse infrastructure plurinationale jamais entreprise : les multiples Nouvelles Routes de la Soie – ce réseau complexe de trains à grande vitesse, de pipelines, de ports, de fibres optiques et du nec plus ultra en matière de télécommunications que la Chine est déjà en train de construire à travers l’Asie centrale, reliés à la Russie, l’Iran, la Turquie et l’océan Indien, et qui bifurque vers l’Europe jusqu’à Venise, Rotterdam, Duisburg et Berlin.
Maintenant, imaginez la terreur des élites de Washington et Wall Street qui observent Beijing interconnecter le « Rêve Asie-Pacifique » de Xi bien au-delà de l’Asie de l’Est et tous azimuts, vers le commerce pan-Eurasie – dont le centre sera, comme s’il pouvait en être autrement, l’Empire du Milieu ; dans un avenir proche, une Eurasie transformée en ceinture de Soie chinoise massive, dans certaines régions choisies, une sorte de plan urbain de développement avec la Russie.

Vlad ne fait pas des trucs stupides

En ce qui concerne ‘Don Juan’ Poutine, tout ce qu’il faut savoir sur la priorité économique / stratégique de l’Asie-Pacifique pour la Russie a été distillé dans son intervention au sommet de l’APEC.

C’était en fait une mise à jour économique de son désormais célèbre discours [version française ] lors de la réunion de Club Valdaï à Sotchi en octobre, suivi par de nombreuses questions/réponses, qui a également été dûment ignoré par les médias des sociétés occidentales (ou présenté comme une nouvelle « agression ») .

Le Kremlin est arrivé à la conclusion que les élites de Washington & Wall Street n’ont absolument aucune intention de permettre un minimum de multipolarité dans les relations internationales. Il ne reste que le chaos.

Il ne fait aucun doute que la réorientation de Moscou de l’Occident vers l’Asie de l’Est est un processus directement influencé par la soi-disant doctrine de politique étrangère « ne faites pas des trucs stupides » du président Barack Obama, une formule qu’il a trouvé à bord de l’avion présidentiel Air Force One en avril dernier lors de son retour d’un voyage en – devinez – Asie.

Mais la symbiose/partenariat stratégique entre la Russie et la Chine se développe à plusieurs niveaux.

En matière d’énergie, la Russie se tourne vers l’est parce que c’est là que la demande est la plus forte. Quant au financement, Moscou a mis fin à la parité du rouble avec le dollar américain et l’euro ; sans surprise, le dollar américain a immédiatement – même si brièvement – chuté contre le rouble. La banque russe VTB a annoncé qu’elle pourrait abandonner la bourse de Londres pour celle de Shanghai – qui est sur le point d’être directement connectée à Hong Kong. Et Hong Kong, quant à elle, attire déjà les géants énergétiques russes.

Mélangez à présent tous ces événements clés avec le double accord énergétique massif en yuans-roubles, et le tableau est clair ; La Russie se protège activement contre les attaques spéculatives & politiques des Occidentaux contre sa monnaie.

La symbiose/partenariat stratégique sino-russe se développe visiblement sur l’énergie, la finance et, inévitablement, dans le domaine de la technologie militaire. Ce qui inclut le point crucial de la vente par Moscou à Beijing du système de défense aérienne S-400 et, à l’avenir, du S-500 – contre lequel les Américains sont impuissants ; et cela alors que Pékin développe des missiles qui peuvent dégommer tout ce que l’US Navy est capable d’aligner.

Quoi qu’il en soit, à l’APEC, Xi et Obama ont au moins convenu d’établir un mécanisme de notification mutuelle sur les principales opérations militaires. Ce qui pourrait – et le mot clé est « pourrait » – éviter en Asie de l’Est une réplique des incessantes pleurnicheries de l’OTAN du genre « La Russie a envahi l’Ukraine ».

Tremblez, néo-conservateurs

Quand le petit Dubya Bush est arrivé au pouvoir au début de 2001, les néo-conservateurs étaient confrontés à une dure réalité : ce n’était qu’une question de temps avant que les Etats-Unis perdent de manière irréversible leur hégémonie géopolitique et économique mondiale. Il n’y avait donc que deux alternatives ; gérer le déclin, ou miser le tout pour le tout pour consolider l’hégémonie mondiale en recourant à – quoi d’autre – la guerre.

Nous connaissons tous le vœu pieux qui a accompagné la guerre « à moindre coût » contre l’Irak – de Paul Wolfowitz et son « Nous sommes la nouvelle OPEP » à l’illusion que Washington pouvait intimider de manière décisive tous les concurrents potentiels, l’UE, la Russie et la Chine.

Et nous savons tous de quelle manière spectaculaire tout a mal tourné. Et même si cette aventure de mille milliards de dollars, comme l’a analysé Minqi Li dans The Rise of China and the Demise of the Capitalist World (la montée de la Chine et la chute du monde capitaliste), « a dilapidé la marge de manœuvre stratégique de l’impérialisme US », les impérialistes humanitaires de l’administration Obama n’ont pas encore renoncé et refusent d’admettre que les États-Unis ont perdu toute capacité à fournir la moindre solution significative à l’actuel, comme dirait Immanuel Wallerstein, système-monde.

Il y a des signes sporadiques d’une vie géopolitique intelligente dans les milieux universitaires US, comme ici sur le site Web Wilson Center (même si la Russie et la Chine ne sont pas un « défi » à un prétendu « ordre » mondial : leur partenariat est en réalité orienté pour créer un peu d’ordre dans tout ce chaos.)

C’est pourtant un article comme celui-ci dans US News qui réussit à se faire passer pour une « analyse » académique dans les grand médias américains.

En plus de cela, les élites de Washington & Wall Street – par la myopie de leur Think Tanks – s’accrochent encore à des platitudes mythiques telles que le rôle « historique » des États-Unis en tant qu’arbitre de l’Asie moderne et garant incontournable de l’équilibre des pouvoirs.

Il n’est donc pas étonnant que l’opinion publique aux États-Unis – et en Europe occidentale – soit incapable ne serait-ce que d’imaginer l’impact fracassant qu’auront les Nouvelles Routes de la Soie sur la géopolitique en ce début du 21ème siècle.

Les élites de Washington & Wall Street – avec une arrogance digne de la guerre froide – ont toujours considéré comme acquis que Beijing et Moscou seraient irréconciliables. Désormais, c’est l’étonnement qui prévaut. Notez comment « le pivotement vers l’Asie » de l’administration Obama a été complètement effacé de la narration – après que Beijing l’ait reconnu pour ce qu’il était : une provocation belliqueuse. Le nouveau concept est « rééquilibrage ».

Quant aux entreprises allemandes, elles sont littéralement en train de péter les plombs de joie devant les Nouvelles Routes de la Soie reliant Beijing à Berlin – et, point crucial, via Moscou. Les politiciens allemands devront tôt ou tard comprendre le message.

Tout cela sera discuté à huis clos ce week-end lors des réunions clés en marge du G20 en Australie. L’alliance en cours entre la Russie, la Chine et l’Allemagne sera là. Les BRICS, avec ou sans crise, seront là. Tous les acteurs du G-20 qui travaillent activement à un monde multipolaire seront là.

L’APEC a une nouvelle fois démontré qu’en matière de géopolitique, plus ça change et moins c’est pareil ; tandis que les chiens de guerre, chantres de « l’exceptionnalisme », de l’inégalité et du diviser pour régner continuent d’aboyer, la caravane sino-russe pan-Eurasienne poursuit son chemin, toujours plus loin, et encore plus loin, sur la route (multipolaire).

18/11/2014
Pepe Escobar
Le Grand Soir

Lire aussi :
Dossier documentaire Chine, Monde en Question.
Veille informationnelle 中國 Chine, Monde en Question.

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La première puissance mondiale ébranlée


Le 3 février, Lianhe Zaobao a publié un article intitulé « Pourquoi Obama se soucie que les États-Unis perdent son titre de premier mondial ? ». Selon cet article, il s’agit de la première fois depuis le début du XXe siècle qu’un président américain s’avoue publiquement soucieux de la position mondiale de son pays. En effet, depuis qu’ils sont devenus la première économie mondiale, les États-Unis se maintiennent en tête de peloton, place qu’ils garderont pour encore longtemps. Alors, comment pourraient-ils passer du sommet à l’abîme ? Qu’est-ce qui a poussé Obama à jurer que son pays n’accepterait pas la deuxième place mondiale ? La situation mondiale et son évolution, qui leur devient défavorable.

Le 27 janvier, le président Obama a prononcé son discours sur l’État de l’Union dans lequel on a remarqué trois « premiers » :

1. C’est la première fois que le président américain place un discours sous le signe de la sauvegarde de l’économie, tout en éludant les questions diplomatiques internationales. Cela n’est pas sans rappeler le discours sur la crise économique de Roosevelt en 1933. Plus de 70 ans après, Obama emprunte le vocabulaire de son prédécesseur, en parlant des « fournisseurs de monnaies cupides » et des « banquiers de Wall Street, acteurs principaux de la crise financière »… Du début à la fin, Obama prie les Américains noyés dans les difficultés de garder confiance, et de soutenir leur président, afin de surmonter ensemble la crise.

2. C’est la première fois depuis l’établissement des relations diplomatiques avec la Chine en 1978 que le président américain parle de la Chine en termes admiratifs. Dans son discours, Obama a cité le développement du chemin de fer à haute vitesse et l’exploitation pionnière des énergies nouvelles en Chine, afin de motiver le peuple américain.

3. C’est la première fois depuis le début du XXe siècle que le président américain s’avoue publiquement soucieux de la chute des États-Unis.

Ces trois « premiers » sont interdépendants. Le déclin économique retarde le développement militaire et affaiblit l’hégémonie américaine. Et le seul pays capable de défier les États-Unis, c’est la Chine, pays au fort potentiel et à la croissance vertigineuse.

La première puissance mondiale ébranlée

En 1894, un pays composé de treize États indépendants, rafle au Royaume Uni la place de première économie mondiale. Ce pays ? Les États-Unis. En 1914, le revenu national américain atteint 37 milliards de dollars, soit 337 dollars par habitant, 50 % de plus qu’au Royaume Uni, et deux fois plus qu’en Allemagne et en France. Au début du XXe siècle, les États-Unis gagnent en puissance grâce au développement des chemins de fers, de l’électricité, des sciences et des technologies.

Certes, ils ne se sont pas hâtés dans leur hégémonie. Quand les puissances européennes se plongeaient dans la guerre, ils se contentaient d’observer, de l’autre côté de l’Atlantique. Mais alors l’Europe entière risquait d’être anéantie par les deux guerres mondiales, ils ont choisi d’intervenir. Le débarquement de Normandie a finalement conduit à la victoire des armées alliées sur l’Allemagne et l’Italie, et permis aux États-Unis de s’ériger en leader de l’Occident, par le biais de la fondation de l’Organisation du Traité de l’Atlantique nord (OTAN), bloc militaire contre l’Union soviétique.

Après la seconde guerre mondiale, les États-Unis sont devenus la première puissance militaire du monde, et contrôlaient la moitié du volume économique et de la réserve d’or du globe. Reliant l’Atlantique et le Pacifique, le territoire américain profite bien de ses avantages géographiques dans le commerce libre. De là, une grande variété de produits, gros comme les véhicules, les avions et les navires, petits comme les copies de films, les disques de Jazz et le chewing-gum, inondent les marchés mondiaux. Un hamburger et une canette de coca-cola peuvent apporter des centaines de milliards de profits.

Entrés dans l’ère de la mondialisation, les États-Unis ont inventé une nouvelle méthode pour faire de gros bénéfices avec un petit capital. En délocalisant les usines, les produits haut de gamme de marque américaine se vendent dans le monde entier pour un coût de revient très bas, et créent ainsi une fortune inépuisable. L’Oncle Sam demeure le plus riche du monde et distance de loin ses rivaux.

Selon le grand historien anglais Arnold Toynbee, l’Orient se cachait dans l’ombre de l’Occident. De l’Égypte à la Chine, le monde de l’Est avait été plus brillant que l’Ouest. Hélas, cette situation fut renversée plus tard. Face aux avantages absolus des États-Unis dans les domaines économique, militaire, culturel et social, Henry Luce, patron du Times et de Life, s’est exclamé que le XXe siècle était le siècle américain !

Aucun empire n’est éternel

Il n’y a jamais eu d’empire éternel dans l’Histoire. D’une petite ville à un empire qui s’étend en Europe, en Asie et en Afrique, Rome a fini par décliner après quatre siècles. Quand Napoléon a battu toute l’Europe pour devenir le roi des rois, il ne savait pas que sa gloire ne durerait qu’une génération. L’Empire britannique que l’on appelait au XIXe siècle l’« empire sur lequel le soleil ne se couche jamais » n’arrivait même plus à payer ses factures après la seconde guerre mondiale. Pour l’écrivain soviétique Ehrenbourg, la révolution d’Octobre 1917 en Russie a ouvert l’ère du socialisme mondial. Cependant, l’«empire rouge » s’est effondré avant même la fin du XXe siècle.

Un pays, une époque ou un système, s’il ne peut faire valoir les avantages ni remédier à ses faiblesses, finit par décliner. Quand la crise économique structurelle balayait le monde capitaliste dans les années 70 et 80, les États-Unis ont réajusté les politiques afin de se rétablir. Une révolution informatique a été lancée, allant de pair avec l’essor du marché boursier et de l’immobilier. Avec l’excès du nombre de cartes bancaires, la consommation gonflait dangereusement. Les produits bon marché provenant de la Chine satisfaisaient l’appétence de milliers de familles américaines. Il semblait que l’argent était inépuisable.

Pourtant, une crise financière surprenante a mis l’empire du dollar au tapis. Il était trop tard quand on a réalisé que le système était en panne et que la voracité des financiers de Wall Street était la source du mal. L’économie s’était déjà noyée. Endossant de lourds déficits budgétaires, les États-Unis d’aujourd’hui ne peuvent qu’émettre des emprunts nationaux auprès des pays étrangers et faire fonctionner la planche à billets. Le pouvoir d’achat en berne, la qualité des marchandises dans les centres commerciaux de Washington se dégrade.

Le 1er février, le président Obama a proposé un plan budgétaire de 3 830 milliards de dollars pour l’année 2011, qui prévoit que le déficit représentera 8,3 % du PNB. Selon l’Institution Brookings, « dans un avenir prévisible, l’administration Obama ne nous apportera que des déficits insupportables ». Bien que les États-Unis soient encore la première puissance économique mondiale, ils seront parallèlement le champion mondial du chômage, du déficit et de l’endettement.

Depuis la fin de la seconde guerre mondiale, l’économie, les forces militaires et les concepts constituent les trois piliers de la légende américaine. Aujourd’hui, le Trésor public américain souffre d’anémie et n’arrive pas à joindre les deux bouts. La NASA a déjà abandonné ses missions lunaires. Les deux guerres anti-terroristes coûteuses en Irak et en Afghanistan les maintiennent en grande difficulté. Quant au modèle américain caractérisé par la liberté et la démocratie, il ne s’est implanté avec succès qu’au Japon et en Allemagne, deux vaincus de la seconde guerre mondiale. Au regard de l’effritement de ses fondations, sur quoi s’appuiera l’Oncle Sam pour maintenir son hégémonie et propager ses valeurs et son modèle ?

Quand le président Obama jure qu’il n’acceptera pas une seconde place, on le comprend bien. Seulement, la tâche sera ardue. Les mesures économiques, comme la réduction du déficit, l’augmentation des revenus, le renforcement de la compétitivité ainsi que l’assistance aux pauvres, ne sont pas suffisantes. D’une part, il lui faut mettre fin à la situation affreuse causée par le néoprotectionnisme de l’administration Bush, d’autre part, il doit recourir à une nouvelle diplomatie emprunte de respect mutuel, d’égalité réelle et de coopération harmonieuse.

Quoiqu’il en soit, se plaindre et scruter le voisin ne permet pas de garder la première place mondiale. C’est en suivant le pas de l’époque que l’on remédie aux faiblesses et que l’on se perfectionne.

01/03/2010
CHEN Youwei
Beijing Information

Le Dalaï Lama et Obama


La nouvelle est à présent officielle. Sous peu le Dalaï Lama sera reçu par Obama à la Maison Blanche. La rencontre entre ces deux âmes jumelles était inévitable : à vingt ans d’écart l’un de l’autre (1989 et 2009), tous les deux ont reçu le Prix Nobel pour la paix, et tous les deux ont reçu cette distinction ad maiorem Dei gloriam, ou, pour plus d’exactitude, pour la plus grande gloire de la « nation élue » par Dieu. 1989 était l’année où les USA obtenaient le triomphe dans la guerre froide et s’apprêtaient à démanteler l’Union soviétique, la Yougoslavie et aussi – comme ils l’espéraient – la Chine. Dans ces conditions, celui qui allait être couronné champion de la paix ne pouvait être que le moine intrigant qui depuis trente ans déjà, encouragé et financé par la CIA, se battait pour détacher de la Chine un quart de son territoire (le Grand Tibet).

En 2009, la situation avait radicalement changé : les dirigeants de Pékin étaient arrivés à éviter la tragédie qu’on voulait infliger à leur pays ; au lieu d’être renvoyés aux décennies terribles de la Chine, opprimée, humiliée et souvent condamnée en masse à la mort par inanition, à la « Chine crucifiée » dont parle les historiens, un cinquième de la population mondiale avait connu un développement prodigieux, tandis que s’avéraient clairement le déclin et le discrédit qui frappaient la superpuissance solitaire qui en 1989 avait cru avoir le monde dans ses mains. Dans les conditions qui avaient émergé en 2009, le Prix Nobel pour la paix couronnait celui qui, grâce à son habileté oratoire et sa capacité de se présenter comme un homme nouveau et venant d’en bas, était appelé à redonner quelque lustre à l’impérialisme étasunien.

En réalité, la signification authentique de la présidence Obama est à présent sous les yeux de tous. Il n’est de zone au monde dans laquelle ne se soient pas accentués le militarisme et la politique de guerre des USA. Dans le Golfe Persique a été envoyée une flotte, équipée pour neutraliser la riposte possible de l’Iran aux bombardements sauvages qu’Israël prépare fébrilement grâce aussi aux armes fournies par Washington. En Amérique Latine, après avoir encouragé ou promu le coup d’état au Honduras, Obama installe sept bases militaires en Colombie, relance la présence de la IVème flotte, profite de l’urgence humanitaire en Haïti (dont la gravité est aussi la conséquence de la domination néocoloniale que les USA y exercent depuis deux siècles) pour occuper massivement le pays : avec un déploiement de forces qui est aussi un lourd avertissement aux pays latino-américains. En Afrique, sous prétexte de combattre le « terrorisme », les USA renforcent leur dispositif militaire par tous les moyens : sa tâche réelle est de rendre le plus difficile possible l’approvisionnement en énergie et matières premières dont la Chine a besoin, de façon à pouvoir l’étrangler au moment opportun. En Europe même, Obama n’a pas du tout renoncé à l’expansion de l’OTAN à l’Est, et à l’affaiblissement de la Russie ; les concessions sont formelles et ne visent qu’à isoler le plus possible la Chine, le pays qui risque de mettre en question l’hégémonie planétaire de Washington.

Oui, c’est en Asie que le caractère agressif de la nouvelle présidence états-unienne émerge dans toute sa clarté. Il ne s’agit pas seulement du fait que la guerre en Afghanistan a été étendue au Pakistan, avec un recours aux avions sans pilotes (et sa suite de « dommages collatéraux) nettement plus massif qu’à l’époque de l’administration Bush junior. C’est surtout ce qui arrive à Taïwan qui est significatif. La situation allait s’améliorant nettement : entre la Chine continentale et l’île, les contacts et les échanges ont repris et se développent ; les rapports entre le Parti Communiste Chinois et le Kuomindang ont été rétablis. Avec la nouvelle vente d’armes, Obama veut atteindre un objectif bien précis : si vraiment on ne peut pas démanteler le grand pays asiatique, du moins faut-il en empêcher la réunification pacifique.

Et c’est en ce point là qu’annonce son arrivée à Washington une vieille connaissance de la politique du containment et du démantèlement de la Chine. Voici qu’au moment opportun entre de nouveau en scène Sa Sainteté qui, avant même de mettre les pieds aux USA, bénit à distance le marchand de cannons qui siège à la Maison Blanche. Mais le Dalaï Lama n’est-il pas universellement connu comme le champion de la non-violence ? Je me permets, à propos de cette manipulation raffinée, de renvoyer à un chapitre de mon livre (La non-violence – Une histoire hors du mythe). Pour le moment je me borne à anticiper un seul point. Des ouvrages ayant pour auteur ou co-auteur des ex-fonctionnaires de la CIA révèlent une vérité qui ne doit jamais être perdue de vue : la non-violence est un « écran » (screen) inventé par le département des services secrets étasuniens majoritairement engagé dans la « guerre psychologique ». Grâce à cet « écran », Sa Sainteté était plongé dans une aura sacrée, alors que depuis longtemps, après sa fuite hors de Chine en 1959, il a promu au Tibet une révolte armée, alimentée par les ressources financières massives, par la puissante machine organisatrice et multi médiatique et par l’immense arsenal états-uniens ; révolte qui a cependant échoué à cause du manque d’appui de la part de la population tibétaine. Il s’agissait d’une révolte armée – écrivent encore les ex-fonctionnaires de la CIA – qui a permis aux USA d’accumuler de précieuses expériences pour les guerres en Indochine, c’est-à-dire pour des guerres coloniales – c’est moi qui ajoute, cette fois – qui sont à ranger parmi les plus barbares du XXème siècle.

Maintenant, le Dalaï Lama et Obama se rencontrent. C’était dans la logique des choses. Cette rencontre entre les deux Prix Nobel du mensonge sera plutôt affectueuse comme seule peut l’être une rencontre entre deux personnalités liées entre elles par des affinités électives. Mais elle ne promet rien de bon pour la cause de la paix.

Domenico Losurdo
Mondialisation Traduction : Marie-Ange Patrizio

Lire aussi :
• L’empire américain est ruiné par ses guerres, ContreInfo.
Les USA se ruinent à vouloir maintenir leur statut de super puissance par de coûteuses guerres et un budget militaire gigantesque financés à crédit. Pour Eric Margolis, le complexe militaro-industriel, contre lequel le président Eisenhower avait mis en garde lors de son discours d’adieu, entraîne le pays vers sa chute et Obama, comme son prédécesseur, abuse ses concitoyens en recourant à l’emprunt pour continuer à maintenir l’illusion d’un empire aujourd’hui vacillant.
Dossier documentaire & Bibliographie Chine, Monde en Question.
Dossier documentaire & Bibliographie USA, Monde en Question.

Double jeu en Afghanistan


A l’approche du deuxième scrutin afghan sous occupation étasunienne, impossible d’échapper au consensuel «constat d’échec» : huit ans après les attentats de New York et de Washington, Oussama Ben Laden et ses complices échappent encore et toujours à leurs poursuivants. Quant aux talibans, protecteurs honnis d’Al-Qaida qui, en 2001, s’étaient effondrés en quelques semaines, ils semblent aujourd’hui plus forts que jamais.

Un sombre tableau confirmé par les forces alliées elles-mêmes, qui ne cessent de demander des renforts. Comment expliquer ce fiasco ? Comment comprendre que la plus importante coalition politique et militaire de tous les temps ait échoué dans les missions qui lui étaient assignées ? Qu’elle se montre incapable de se débarrasser d’une milice détestée par les Afghans eux-mêmes ? Que des dizaines de milliers de soldats professionnels aux équipements les plus modernes, ayant le monopole des airs et le soutien des trafiquants d’opium soient ainsi ridiculisés ?

Le précédent de la défaite soviétique des années 1980 ne suffit pas à valider l’archétype grossier d’un Afghanistan terre sauvage livrée ad æternam aux chefs de guerre. Les «moudjahidine» étaient formés et financés par les États-Unis, l’Arabie saoudite et la Chine. Les talibans, eux, ne disposent plus d’aucun appui extérieur, si ce n’est de la nébuleuse djihadiste.

Plus pertinente est la critique de l’inadéquation des moyens mis en oeuvre par rapport aux objectifs déclarés. Si le but avait été d’arrêter Mohammad Omar et Ben Laden, des opérations armées limitées à la frontière pakistanaise auraient suffi. Si l’objectif était d’empêcher le retour d’un régime «terroriste», l’option militaire n’aurait dû être qu’un bref préalable à une solution politique. Même accueilli les bras ouverts, un occupant finit immanquablement par s’attirer les foudres de la population. D’autant plus s’il multiplie les bavures meurtrières !

A ce stade d’«incompétence», le doute s’insinue : et si l’opération n’était pas si ratée que cela ? D’un point de vue stratégique, en effet, le maintien de ce foyer belliqueux, voire son extension au Pakistan, garantit une présence occidentale sur le long terme en Asie centrale. «Pour trente ou quarante ans», a admis récemment le général britannique David Richards [1]. Une pierre dans les arrière-cours de la Russie et de la Chine, perçues par Washington comme ses principaux rivaux impériaux.

Paradoxalement, l’OTAN apparaît aujourd’hui comme le principal vainqueur du bourbier afghan. A force de réclamer des renforts pour sa croisade, l’ex-«Alliance atlantique» est parvenue à rassembler, sous mandat de l’ONU, près de 90 000 soldats provenant d’une cinquantaine de nations et de cinq continents. Le rêve d’un «gendarme global» sous contrôle occidental est en marche.

Le Courrier

L’Empire britannique est présent en Afghanistan depuis 200 ans. En 1809, son ambition était de contenir la Russie en Asie centrale et de protéger son Empire des Indes.
L’Empire américain est présent en Afghanistan depuis 1947 et plus activement depuis 1979.
Aujourd’hui, l’Afghanistan reste un enjeu stratégique entres les grandes puissances pour contrôler l’Asie centrale. Le peuple afghan paye au prix fort d’être situé au carrefour des rivalités pour la domination du monde. Pendant que les États-Unis rejouent un western dans les montagnes de l’Hindou Kouch, la Chine consolide son amitié et sa coopération avec les pays islamiques et prend en charge l’ensemble de l’économie de la Moldavie.

15/08/2009
Serge LEFORT


[1] The Times, 8 août 2009. Lire aussi :
• Afghanistan : la mission des troupes britanniques prendra près de 40 ans, RIA Novosti.
• Les Britanniques, en Afghanistan pour encore 30 à 40 ans, Le Monde.
• La guerre de 40 ans, est-ce un bon argument électoral ?, Dedefensa.
• Dossier documentaire & Bibliographie Afghanistan, Monde en Question.

 

La Chine rompt le silence sur l’Afghanistan


Dans l’environnement violent et létal dans lequel il a vécu et survécu pour conduire au bout du compte la marche de Pékin vers un socialisme aux caractéristiques chinoises, Deng Xiaoping avait de très grandes raisons d’être prudent. Eu égard à l’approche internationale de la Chine, voici ce que Deng disait : «Observons calmement ; assurons notre position ; faisons face aux affaires avec calme ; cachons nos capacités et attendons le bon moment ; faisons tout pour maintenir un profil bas ; et ne revendiquons jamais de leadership.»

Ainsi, la Chine n’a jamais fait connaître sa pensée sur le problème afghan. L’organe du Parti Communiste Chinois (PCC), le Quotidien du Peuple, vient à présent de rompre avec ce principe de base dans un commentaire hautement nuancé.

Aujourd’hui, alors que l’atmosphère menace de devenir très vite sulfureuse dans la région qui entoure l’Afghanistan, la situation devient très critique. Mais cela seul n’explique pas le moment choisi pour ce commentaire chinois, intitulé «Les ajustements de la stratégie anti-terroriste américaine seront-ils couronnés de succès ?»

Le contexte est particulièrement justifié. La Secrétaire d’Etat US, Hillary Clinton, vient juste de terminer une visite décisive en Chine. Pékin pousse manifestement un soupir de soulagement à propos du «sens de la certitude» dans les relations sino-américaines sous la présidence de Barack Obama. Qui plus est, Pékin a été séduite par le fait que Clinton a cité l’antique aphorisme chinois tongzhou gongji – «Lorsque nous sommes dans le même bateau, nous devons nous entraider» – comme étant l’esprit de notre époque troublée. Là, cela dépasse largement l’amour musclé que George W. Bush a témoigné à la Chine afin qu’elle «prenne des risques» dans le système international.

L’Afghanistan a sûrement fait partie des discussions entre Clinton et les dirigeants chinois, surtout que sa visite a coïncidé avec l’annonce d’Obama concernant un accroissement des troupes en Afghanistan.

Pêcher en eau trouble

Cependant, il y a deux autres messages sous-jacents. Les États-Unis changent manifestement de vitesse sur leur politique en Asie du Sud, comme le prouve la décision d’Obama de nommer Richard Holbrooke comme représentant spécial pour l’Afghanistan et le Pakistan. Et Holbrooke n’est pas étranger à Pékin.

Il est clair que Pékin, juste après la récente visite d’Holbrooke dans la région, a jugé que les relations entre les États-Unis et l’Inde entraient dans une nouvelle phase qualitative, laquelle a montré quelques signes de friction. Il est payant pour Pékin de pêcher en eaux troubles et d’accumuler plus de pression sur son voisin méridional.

Deuxièmement, le ministre russe des affaires étrangères a annoncé la semaine dernière que les invitations avaient été lancées pour la conférence, attendue depuis longtemps, de l’Organisation de la Coopération de Shanghai (OCS) sur l’Afghanistan, qui se tiendra à Moscou le 27 mars prochain. Le moment approche pour Pékin de prendre position sur le problème afghan. Les tergiversations formulées dans des homélies pieuses pourraient ne plus suffire.

La Chine a-t-elle le sens de la solidarité avec la Russie – ou avec les observateurs de l’OSC, tels que l’Inde et l’Iran ? Mais Pékin ne peut pas non plus se permettre de dissiper l’élan naissant d’un partenariat avec l’administration Obama. Et les États-Unis (ainsi que ses alliés) boycottent la conférence de l’OCS.

Dans la période à venir, nous pourrions donc assister à quelques numéros de contorsion étonnants de la part de Pékin. Le commentaire du Quotidien du Peuple a virtuellement appelé à l’extension du mandat d’Holbrooke, pour inclure le «problème indo-pakistanais». Il est vrai que ce commentaire se retient de mentionner le Cachemire en tant que tel, mais il laisse peu à l’imagination que le Cachemire est précisément ce quoi il se référait – que les États-Unis devraient arbitrer une solution à ce que le Pakistan appelle la «question essentielle» dans ses relations tendues avec l’Inde.

Le commentaire chinois dit que le seul envoi de troupes américaines supplémentaires en Afghanistan ne peut aider Obama à atteindre ses «objectifs stratégiques», à moins que Washington ne stabilise l’Asie du Sud, en particulier le Pakistan et les relations indo-pakistanaises. L’éditorial se poursuit ainsi :

Il est clair que sans la coopération du Pakistan, les États-Unis ne peuvent pas gagner la guerre contre la terreur. Par conséquent, pour protéger ses propres intérêts dans la lutte contre le terrorisme en Asie du Sud, les États-Unis doivent garantir un environnement stable au Pakistan, à l’intérieur et à l’international, et apaiser les tensions entre le Pakistan et l’Inde. Vu sous cet angle, il est facile de comprendre pourquoi Obama a nommé Richard Holbrooke comme envoyé spécial pour les questions afghane et pakistanaise, et pourquoi l’Inde est incluse dans la première visite d’Holbrooke à l’étranger. En fait, le «problème afghan», le «problème pakistanais» et le «problème indo-pakistanais» sont tous liés. (italiques ajoutées).

Ces mots ont été clairement pesés et ces remarques inamicales ne risquent pas de passer inaperçues à New Delhi. Les diplomates indiens ont frappé un grand coup pour veiller à ce que le mandat d’Holbrooke n’inclut pas l’Inde, malgré l’ensemble des opinions, au sein des think-tanks et de l’establishment américains, qui insiste sur le fait que des tensions sous-jacentes dans les relations indo-pakistanaises se poursuivront tant que le problème du Cachemire n’aura pas été résolu. Pékin s’est maintenant jeté dans le débat et la Chine exprime ouvertement son soutien à la position pakistanaise.

Ce qui est intéressant est que Pékin ignore totalement la cause profonde de «l’anti-américanisme» qui prévaut au Pakistan et qui a beaucoup à voir avec l’interférence étasunienne dans les affaires intérieures de ce pays, en particulier le soutien des États-Unis aux dictatures militaires successives, ou avec la psyché blessée des Musulmans – ou avec la guerre brutale que mènent les États-Unis en Afghanistan. En effet, le commentaire chinois est resté silencieux sur la question centrale de l’occupation étrangère de l’Afghanistan.

Pékin ne peut pas ignorer que l’Inde verrait d’un mauvais œil une intervention au Cachemire par une tierce partie, tout comme la Chine est profondément allergique aux opinions mondiales concernant le Tibet ou le Xinjiang. Une explication possible pourrait être que Pékin redoute que l’Inde puisse jouer une fois encore la «carte tibétaine», alors qu’approche le 50ème anniversaire du soulèvement tibétain (le 10 mars prochain).

Dans la dernière ligne droite avant cet anniversaire, Pékin est en train sévir contre les nationalistes tibétains. La Chine aimerait sans doute avertir l’Inde qu’elle pourrait également sortir la «carte cachemirie». Somme toute, les stratèges indiens devront donc analyser soigneusement l’éventail des motivations chinoises, en appelant, à ce stade, à une médiation des États-Unis dans les disputes indo-pakistanaises, talonnant de près les discussions entre Clinton et les dirigeants chinois à Pékin.

En dehors de l’Inde, Pékin identifie la Russie comme une autre puissance régionale qui impacte négativement la stratégie des États-Unis en vue de stabiliser l’Afghanistan. (Soit dit en passant, ce commentaire ignore complètement l’Iran, comme s’il n’était pas un facteur important sur l’échiquier afghan.) Ce commentaire dit : «… Les États-Unis doivent s’assurer que la Russie est apaisée. La région d’Asie Centrale, où se trouve l’Afghanistan, avait l’habitude d’être l’arrière cour de la Russie… Tandis que les relations entre les États-Unis et la Russie montrent des signes de rétablissement après l’arrivée d’Obama au pouvoir, les réactions de la Russie vis-à-vis de la décision étasunienne d’accroître ses troupes en Afghanistan sont plutôt subtiles.»

Alors, que fait Obama ? Pékin fait la supposition suivante : «La détermination de la Russie de ne pas permettre que les États-Unis jouissent d’un contrôle dominant dans l’affaire afghane est plutôt visible. La façon dont les États-Unis feront face à la relation ‘coopérative et concurrentielle’ avec la Russie dans l’affaire afghane testera la capacité des États-Unis à réaliser ses objectifs stratégiques en Afghanistan.»

Mais alors, la Chine est également une partie intéressée dans les deux questions aujourd’hui controversées des relations américano-russes : l’expansion de l’OTAN près de ses frontières d’Asie Centrale et le déploiement du bouclier étasunien antimissile. La Chine abhorre l’expansion de l’Otan près de ses frontières et s’oppose au bouclier antimissile qui réduirait à néant sa capacité de frappe nucléaire de qualité relativement inférieure.

Mais, ainsi que Deng l’aurait dit, pourquoi revendiquer le leadership de l’opposition à ces manœuvres étasuniennes lorsque Moscou fait déjà un travail merveilleux ?

Le commentaire du Quotidien du Peuple fait la distinction concernant les intérêts de la Russie en Afghanistan. Il conseille implicitement à Washington de ne pas prendre la conférence de l’OCS à venir comme une sorte de coalition sino-russe. Une fois encore, en affirmant que la fermeture de la base aérienne de Manas par les autorités kirghizes fait partie d’un «jeu stratégique entre les États-Unis et la Russie», le Quotidien du Peuple a effectivement démystifié la conférence de l’OCS à venir. Après tout, la raison d’être de cette conférence est que la situation afghane pose une menace à la sécurité de l’Asie Centrale. Mais le commentaire chinois n’aborde pas une seule fois cet aspect.

Bref, ce qui émerge est que peu importe la détermination de Moscou à défier le «monopole étasunien sur la résolution du conflit» en Afghanistan, la Chine ne se laissera pas entraînée dans un tel calcul. Comme Deng l’aurait dit, la Chine observera calmement et gardera un profil bas. Après tout, la Russie force le passage sur son arrière-cour afghane et, si elle réussit, non seulement l’OCS, mais également la Chine, seront les bénéficiaires nets. D’un autre côté, si les États-Unis snobent la Russie, cela ne fera qu’entamer le prestige de Moscou, pas celui de Pékin.

La Chine est-elle irrité qu’il y ait de nouveaux signes positifs dans les relations russo-américaines ? Il y a de quoi à ce que Moscou médite sur la raison pour laquelle le Quotidien du Peuple aurait rabâché la même chose sur l’animosité de la Russie vis-à-vis de l’influence des États-Unis en Asie Centrale, à un tel moment aussi délicat où l’administration Obama a décidé de ne pas faire de la fermeture de la base aérienne de Manas un élément des relations russo-américaines. Moscou trouverait embarrassant de se voir dépeint comme un «saccageur» de la stratégie d’Obama sur l’Afghanistan.

Etablir un contact avec les Islamistes

Ce qui est vraiment extraordinaire à propos du commentaire chinois est ses références indirectes à la question centrale des Taliban. Il y a des indications que Pékin n’aurait aucun problème en tant que tel si les Taliban, dans le cadre d’un règlement politique, étaient impliqués dans la structure du pouvoir en Afghanistan. De façon intéressante, ce commentaire conseille aux États-Unis d’être «pragmatiques vis-à-vis des conditions réelles de l’Afghanistan». Il exprime également un soutien à l’argument selon lequel l’Afghanistan manque «pratiquement de toutes les préalables à la modernité». Par ailleurs, il suggère que l’Afghanistan ne puisse pas être un Etat unitaire.

Ces commentaires doivent être considérés à la lumière de la nouvelle pensée qui règne dans les milieux influents aux États-Unis et en Grande-Bretagne, selon laquelle une approche «de la base vers la hiérarchie», impliquant la diffusion de la puissance de l’Etat en faveur des leaderships locaux, pourrait être la réponse aux problèmes en Afghanistan et sera le meilleur moyen d’impliquer les taliban dans la structure du pouvoir dans les régions pachtounes.

Le PCC a innové en invitant une délégation de l’influent Djamaat-e-Islami (DI) pakistanais à visiter la Chine la semaine dernière. Durant cette visite qui a duré tout un week-end, les deux camps ont signé un protocole d’accord énonçant quatre principes pour les relations sino-pakistanaises, incluant l’indépendance, l’égalité, le respect mutuel et la non-interférence dans les affaires intérieures de chacun des deux pays.

Pendant ce temps, le DI a garanti le soutien total à l’unité nationale et géographique de la Chine et a complètement soutenu la position de la Chine concernant Taiwan, le Tibet et la question du Xinjiang. Pékin a ensuite rendu la pareille avec sa «position de principe» sur la question du Cachemire et a «réitéré que cette position et cette coopération vitale de la Chine se poursuivra».

Le socialisme – même avec les caractéristiques chinoises – ne se mélange pas facilement avec l’Islamisme. Il n’y a aucun autre moyen d’expliquer la coopération du PCC avec le premier parti islamique du Pakistan qu’un accord faustien ayant pour toile de fond l’ascendance dans la région des forces de l’Islam militant.

Le Quotidien du Peuple admet que la conséquence de la stratégie étasunienne de «montée en puissance» en Afghanistan reste incertaine. Il prend note que les États-Unis font également un pas vers «un compromis avec les modérés au sein des Taliban», puisque le Président Hamid Karzaï, autrement, ne se serait pas aventuré dans cette voie. Le commentaire fait l’éloge d’une telle pensée comme étant une manifestation de l’utilisation de la «puissance habile», une idée «souvent mentionnée» par Clinton. Cela revient à dire que, tandis que l’accroissement des troupes étasuniennes est une «mesure forte», «une politique telle qu’aider le gouvernement afghan à consolider son régime pour stabiliser progressivement le pays serait la ‘mesure douce’.»

Pareillement, Pékin a conscience que l’agenda réel des États-Unis pourrait être stratégique, dans la mesure où l’Afghanistan est situé «au carrefour de l’Eurasie». Tandis qu’écraser al-Qaïda constitue vraiment un objectif, la stratégie de Washington «accroîtra aussi la coopération et l’alliance de l’OTAN pour s’assurer que la première action militaire de l’OTAN hors de l’Europe n’échouera pas». En retour, cela permettra aux États-Unis «d’élever le statut de leur leadership parmi leurs alliés et de renforcer leur présence au cœur de l’Eurasie en utilisant ces moyens».

Il semble que la Chine n’ait aucun problème avec un tel agenda. La Chine «cachera ses capacités» – pour citer Deng – alors même que les États-Unis et la Russie entrent en collision et se contredisent mutuellement et que ces pays finiront par s’épuiser. Ainsi que le Quotidien du Peuple conclut, l’Afghanistan est connu comme le «tombeau des empires». Par conséquent, la Chine doit se concentrer à assurer sa position et à attendre le bon moment – une stratégie que Deng aurait sûrement appréciée.

25 février 2009
M K Bhadrakumar
Questions Critiques

De nouvelles frontières se dessinent


L’Amérique décline-t-elle ?

La crise financière que traverse le monde incite très naturellement à s’interroger sur l’avenir de la puissance américaine puisque c’est au fond son modèle financier qui est durement attaqué et donc remis en cause. L’heure du déclin américain a-t-elle sonné ?
[…]
Sur le plan matériel, la puissance américaine connaît une impressionnante stabilité. En PPP (parité de pouvoir d’achat), le PNB américain représente 19% du PNB mondial en 2008 contre 21,2% en 1980. Or, pendant la même période, la part de la Chine est passée de 3,2% à 16,6%. Ce qui veut dire que matériellement la montée en puissance matérielle de la Chine affecte peu la puissance américaine. Elle affecte nettement plus l’Europe, dont le poids est passé de 29% à 20%, et bien évidemment tout le monde non asiatique (Amérique latine, Afrique). On est donc dans une logique de multipolarisation économique lente, que l’on retrouve à l’OMC. Là on est passé d’un monopole euro-américain (au sein du GATT) à une multipolarité complexe où, selon les sujets, les pôles dominants ne sont pas forcément les mêmes mais où, en tout état de cause, aucun pays ou groupe de pays ne peut plus imposer sa loi.
[…]
Le caractère relativement apaisé de la compétition mondiale n’est pas exempt de réels déséquilibres. Mais ceux-ci ont un caractère fonctionnel. Prenons l’exemple du déficit courant américain qui atteint 5,5% du PNB contre 1,6% en 1996. On y a vu très souvent la marque d’un pays vivant au-dessus de ses moyens puisque consommant plus qu’il ne produit. On y a vu aussi la marque d’un processus intenable à long terme, qui obligerait un jour les États-Unis à s’ajuster comme un membre ordinaire du FMI. Or cet ajustement que l’on dit inévitable et qui, s’il se produisait, exposerait les États-Unis à un recul indiscutable, n’a toujours pas eu lieu. Non seulement il n’a pas eu lieu mais il n’a, pour le moment, aucune raison d’avoir lieu. À cela il y a une raison simple : le monde regorge d’épargne. Or les flux de cette épargne défient toutes les règles de l’économie classique. Au lieu d’aller des pays riches vers les pays pauvres ou émergents, où la rentabilité du capital est en théorie plus forte, ils se dirigent vers le pays le plus puissant du monde. Pourquoi ? Parce que les États-Unis sont un vaste marché où les opportunités sont considérables, où les garanties juridiques apportées à la création de valeurs ne sont pas moins grandes et où tous les facteurs économiques favorables à la création et à l’innovation sont renforcés par la croyance en la puissance politico-stratégique des États-Unis. Ces derniers sont donc à la fois un grand marché et une grande puissance et ces deux facteurs se renforcent mutuellement. Ils se renforcent aux yeux des investisseurs privés mais également des investisseurs publics, et en particulier des États étrangers qui placent leurs excédents en bons du Trésor américain. Le paradoxe est que cette confiance en l’Amérique est très largement déconnectée de l’image politique des États-Unis.
[…]
Mais les statistiques n’expliquent pas tout. S’y ajoute un élément essentiel : la disponibilité économique et politique des deux grands bailleurs de fonds de l’Amérique, le Japon et la Chine, à accepter ce schéma. Or rien ne semble indiquer son altération rapide ou radicale. Le Japon a un intérêt stratégique vital à la stabilité des États-Unis pour recycler ses excédents colossaux et sa forte propension à l’épargne et pour garantir sa sécurité. Et ce n’est pas le fait d’être devenu le premier pays au monde où l’âge moyen atteint désormais 40 ans qui incitera Tokyo à prendre des risques politiques ou stratégiques nouveaux.

Quant à la Chine, elle a fait de sa croissance par les exportations le moteur de son développement. Ce modèle la rend naturellement vulnérable au ralentissement de la croissance mondiale et au protectionnisme. Mais en même temps, il lui permet de garder le contrôle sur le fonctionnement interne de son système économique et financier. Le paradoxe ici est que la puissance américaine repose moins sur la conversion du reste du monde à son modèle économique et financier qu’à l’existence d’immenses pays entretenant un rapport très différent des États-Unis à l’épargne (Japon) ou à la croissance (Chine). Le fait que les Chinois et les Japonais soient de « grandes fourmis » convient à une Amérique qui serait une grande cigale. La cigale américaine a besoin des fourmis asiatiques, mais celle-ci ont terriblement besoin d’elle. Ce qui nous ramène à la question de la multipolarité et de ses conséquences politiques. Structurellement la multipolarité, comprise au sens d’une répartition plus large de la puissance, est d’ores et déjà à l’œuvre. Et tout porte à penser qu’elle ne peut que s’intensifier. La vraie question est cependant de savoir quelles seront les conséquences politiques de cette redistribution. Et là, rien n’est acquis.
[…]
Restent les cas de la Chine et de la Russie. Ces deux pays ont un point commun : ils ont du monde une vision stratégique de ses enjeux et souhaitent y contribuer en utilisant tous les instruments classiques de la puissance. Mais ce pouvoir intentionnel n’en fait pas des challengers irréductibles des États-Unis. La Chine par exemple cherche à s’affirmer sur le plan politique mondial, mais elle n’est pas stratégiquement mue par le besoin de contrecarrer ou d’affaiblir systématiquement la puissance américaine. Sa priorité est de sécuriser son territoire, son accès aux ressources énergétiques et au marché américain. Or, en dehors des questions de Taïwan et du Tibet qui sont à ses yeux politiquement non négociables, aucun de ces objectifs n’implique aux yeux de Pékin une confrontation directe avec les États-Unis. En matière économique et financière, on sent plus une Chine conservatrice qu’une Chine révolutionnaire décidée à tirer profit de la situation pour contrecarrer les États-Unis. La Chine a besoin de stabilité et tant que les États-Unis pourront y pourvoir elle n’a aucune raison de vouloir y faire obstacle.

04/11/2008
Zaki LAÏDI
Telos

Les frontières géostratégiques mondiales se radicalisent

Constat inquiétant : depuis deux mois, nous assistons à une accélération des positionnements géostratégiques, des déploiements militaires, des alliances énergétiques. Une carte bipolaire se dessine nettement, et les pays qui s’y positionnent semblent placer leurs derniers pions. Jamais, dans l’histoire du monde, des engagements ne se sont conclus si rapidement.

Une géostratégie de l’énergie

Lors de la seconde invasion de l’Irak, les États-Unis, en dépit de toutes les « preuves » qu’ils avaient présentées pour justifier leur intervention, n’ont rien trouvé d’autre qu’un petit Saddam Hussein et un grand gisement de pétrole. Loin de faire profil bas, loin de s’expliquer sur la légitimité des preuves, non seulement l’ingérant s’installe, non seulement il demande l’aide internationale, après avoir court-circuité sa plus haute instance, l’ONU, mais il montre son appétit pour le voisin, l’Iran, dont le gisement de pétrole n’a rien à envier au premier. Et de venir brandir le même type de preuves, et de venir crier au loup à nouveau. Mais l’affaire est plus corsée, l’Iran n’est pas sans relation.

L’Iran a en effet signé avec la Russie, le 27 février 2005, la mise en route de la première centrale nucléaire, à vocation civile, début d’un programme énergétique, réaffirmé le 17 octobre 2007, pour lequel Poutine n’entend pas recevoir de leçons des États-Unis. La Russie a par ailleurs souhaité étendre ce type de programme à d’autres pays. L’Iran est aussi engagé dans la constitution d’un Cartel, avec la Russie et le Qatar, qui détiendrait le monopole mondial du gaz. Déjà en 2004, l’Iran avait confié l’exploitation de son gaz à la Chine, qui devient dès lors son premier client, rendant tout boycott commercial international dérisoire. En outre, la Chine, dont on connaît les besoins grandissants en pétrole, s’est déjà assuré 15% de son approvisionnement en Iran.

La crise récente en Géorgie a montré la sensibilité du problème énergétique. La Russie, qui voit l’Otan comme une coalition contre ses intérêts, veut empêcher la Géorgie d’y entrer et renforcer sa présence dans cette région, véritable zone de transit énergétique. La Russie, ayant la mainmise sur ce pays, pourrait ouvrir une liaison avec le Proche-Orient et l’Iran. Le Caucase est une région riche en enjeux énergétiques, notamment en Azerbaïdjan, le Dubaï de la Caspienne, lié directement à l’Occident par un pipeline. Point d’intérêt central des États-Unis et de la Russie, empoisonné par le vieux conflit du Haut-Karabakh, qui n’est pas sans rappeler celui de l’Ossétie, en rivalité avec son voisin, l’Arménie (disposant de bases russes), le pays vient d’assister à la démonstration de force de Moscou en Géorgie et préfère adopter un profil bas en privilégiant les négociations sur fond d’achat d’armement israélien. Peut-être un second conflit du Caucase en vue, même si un pacte de stabilité est en cours d’élaboration.

Dans l’optique d’une crise majeure, la Russie et la Chine viennent de signer, pour alléger leur dépendance aux incertitudes mondiales, une série d’accords : en premier lieu sous forme d’un échange de pétrole russe contre un financement chinois de 25 milliards de dollars des réseaux d’oléoducs russes, ensuite sous forme de construction d’un oléoduc direct Sibérie-Chine, enfin sous forme d’un projet de coopération nucléaire. Ce partenariat enterre la désuète guerre froide qui pouvait encore subsister entre les deux pays, et annonce leur rapprochement par le biais de l’OCS, ou groupe de Shanghai, qui met les bouchées doubles pour mettre en place une indépendance énergétique régionale, fort de ses pays membres, la Chine, le Kazakhstan, le Kirghizstan, l’Ouzbékistan, la Russie, Tadjikistan, ainsi que de ses pays observateurs, l’Iran, l’Inde et le Pakistan. Selon une source russe, l’Iran pourrait être admise très prochainement à l’OCS.

Le spectre de l’abysse financier

Les organisations se concertent. Le Premier ministre chinois, Wen Jiabao, lors du conseil du groupe de Shanghai à Astana, a déclaré le 30 octobre : « La crise mondiale va s’amplifier, c’est pourquoi nous devons agir en nous concertant, notamment en renforçant le contrôle des finances ». D’après la Chine, « l’économie mondiale est sur le point de s’effondrer ». Lors de leur rencontre, Vladimir Poutine et Wen Jiabao ont même envisagé de « renoncer au dollar dans les transactions commerciales entre les deux pays ».

Devant le refus de l’Opep de consentir à des efforts (que l’on pourra comprendre, puisque des analyses affirment que cette crise était destinée à affaiblir les fonds souverains fruits du pétrole), c’est la Chine, déjà courtisée par l’Occident, qui pourrait devenir leader du sauvetage du système financier mondial, devant les faibles ressources du FMI, estimées à 250 milliards de dollars, et, par le biais de l’alliance de l’OCS et ses observateurs (dont l’Iran), la Russie, qui a déjà signé des accords bilatéraux avec la Chine. La coopération de la Russie avec la Chine, via l’OCS, pourrait lui être salutaire, car elle est réellement menacée de se faire emporter par la crise. Il est peu probable que la Chine accepte de se substituer au FMI sans compensation, et son appartenance à l’OCS, dans laquelle elle a des engagements, et dans laquelle l’Iran est en cours d’intégration, ne va pas arranger les affaires de Washington.

La course aux alliances s’emballe

Les ballets internationaux, d’ordre diplomatique, économique ou commercial, s’emballent, accentuant les tendances que le conflit entre la Russie et la Géorgie avaient révélées. Consciente des dangers qui pourraient survenir du prolongement de ces tendances, l’UE, grande consommatrice d’énergie russe, tente une marche arrière : Le 28 octobre, l’agence Reuters annonçait que l’Union européenne « étudiera un calendrier pour la relance des pourparlers sur un partenariat stratégique avec la Russie lors d’un sommet bilatéral ». Ceci en dépit « d’États-membres divisés » et d’une presse résolument diabolisante.

L’opéra commence le 20 août, lorsque Al Assad, président de la Syrie, proche de l’Iran, part à la recherche de la coopération militaire de la Russie, qui lui vend déjà de l’armement. La « coopération » porterait sur l’acquisition de missiles sol-air Pantsir-S1, ainsi que de missiles à moyenne portée BUK-M1. La Russie avait déjà envisagé, en juin, de réhabiliter le port de Tartous, en Syrie, pour y établir sa flotte. C’est dans ce cadre que les États-Unis ont établi des sanctions contre 13 entreprises ou organismes étrangers « susceptibles d’aider l’Iran, la Corée du Nord et la Syrie, à mettre au point des armes de destruction massive ou des systèmes de missiles », sanctions condamnées par la Russie.

Début septembre, « en réponse à l’intégration de la Géorgie et de l’Ukraine au sein de l’Otan », la Russie annonce la livraison de plates-formes anti-aériennes et anti-missiles à l’Iran, puis les deux pays annoncent le renforcement de leur « relation de bon voisinage ».

Les choses alors s’accélèrent : le Venezuela, dont on connaît la capacité à irriter la Maison-Blanche et dont on connaît la capacité de production de pétrole, s’allie avec la Russie et l’Iran dans le cadre d’un projet financier, engage avec la Russie un programme d’achats d’armes et des manœuvres militaires aériennes et navales. Pour rappel, l’armée de l’air vénézuélienne est largement équipée en Sukhoi Su-30, 24 au total, ce qui est énorme pour ce petit pays, tout comme la Chine, une centaine, qui les fabrique elle-même sous licence. Ces manœuvres ont, bien entendu, provoqué un froid sur les relations américano-russes, d’autant quand l’on sait que 15% du pétrole américain dépend de Chavez. Celui-ci entame en octobre sa tournée diplomatique en Russie, en Chine et à Cuba, dont on apprendra qu’il va bénéficier de l’aide russe en matière de défense anti-aérienne.

A la fin du mois de septembre, Ban Ki Moon aurait signé un accord derrière le dos russe mettant l’ONU au service de l’Otan. La Russie a demandé une enquête, toutefois cet événement témoigne pour le moins de l’état de délabrement terminal dans lequel se trouvent les plus hautes instances mondiales.

Le 1er novembre, Kadhafi rencontre Poutine, en vue de résolutions de certains accords sensibles. En contrepartie de l’effacement de la dette de la Libye, la modique somme de 4,5 milliards de dollars, Moscou pourrait être autorisé à stationner des bâtiments de sa flotte dans le port militaire libyen de Benghazi. En outre, la Russie pourrait développer son commerce de nucléaire civil avec Tripoli, « en particulier dans la conception et la construction des réacteurs et leur approvisionnement en combustible nucléaire », ainsi que son commerce d’armement, notamment en missiles sol-air et en avions de chasse Mig 29 et SU-30

Annonce : « Un élément déclencheur est demandé à l’accueil »

Les tensions géostratégiques, à flux tendu, sont au taquet de leur marge d’élasticité. Le 28 octobre, Thom Shanker du New York Times publie un inquiétant article, qui fait mention de déclarations du secrétaire d’État à la Défense, Robert M. Gates. On y trouve la notion « d’auto-défense étendue » qui justifie n’importe quelle intervention américaine dans n’importe quel pays, comme celle du 26 octobre contre la Syrie, en regard de critères propriétaires et unilatéraux. La gâchette devient plus sensible, et les conflits passent les frontières, comme cela s’est déjà traduit au Pakistan. Avec cette belle cerise sur le gâteau : « Interrogé sur le fait de savoir si ces moyens pouvaient inclure l’usage d’armes non-conventionnelles et notamment nucléaires, Robert Gates a répondu que “toutes les options sont sur la table, nous n’excluons rien et ne nous soucions que de l’efficacité opérationnelle” ».

En novembre, la marine russe déploie sa flotte dans diverses parties du monde, l’océan Indien, la mer d’Oman, « après avoir visité une série de ports étrangers », et en Méditerranée, pour « des exercices conjoints avec des bâtiments de la Flotte de la mer Noire ». Selon une source russe, un système antiaérien soviétique serait en cours d’élaboration à Cuba, en réponse à l’ABM américain en Pologne.

Les États-Unis, quant à eux, sont en bout de course. Militairement enlisés en Afghanistan et en Irak, ils n’ont même pas pu apporter leur appui matériel à Saakachvili. Au bord du gouffre financier, et potentiellement tributaire de la Chine – et donc de l’OCS – qui pourrait se substituer aux carences du FMI (voir ci-dessus), ils sont condamnés à très court terme à perdre leur rôle de premier plan.

Devant l’issue de la crise financière, incertaine, voire incontrôlable, l’énergie prend une place de premier choix, en vertu de ses caractéristiques sonnantes et trébuchantes, autrement plus aguichante que l’économie virtuelle, devenue monnaie de singe. Il en va de même pour l’armement, monnaie bien physique fortement appréciée. La Russie vient de budgéter son enveloppe militaire : une augmentation de 50%, rien que ça, sur la période 2009-2011, un budget astronomique et fortement inquiétant. C’est en ce sens que les alliances se sont multipliées ces deux derniers mois.

Les États-Unis n’accepteront jamais de modifier leur politique de fuite en avant. En ce jour du 2 novembre 2008, où j’écris cet article, la poudrière mondiale est en place, même si quelques alliances de dernière minute peuvent encore survenir. Il ne manque que l’allumette. Le premier qui tire la ficelle tire aussi tout le sac de nœuds. Il est malheureusement à craindre que le monde connaisse un incident international majeur dans les mois qui viennent, prétexte à mettre le feu aux poudres. Avec un inconvénient de taille, bien résumé par ce mot d’Emmanuel Todd : « Le gouvernement français me fait penser à un rat qui monterait sur un navire en train de couler ».

04/11/2008
John LLOYDS
Agoravox

Immanuel Wallerstein : dans un moment de crise, tout, ou presque tout, est à saisir

Les choix, dans un moment de crise, sont plus importants parce que leurs répercussions peuvent être tout à fait décisives pour faire bouger les choses dans une direction ou dans une autre. Que le système-monde capitaliste ait atteint ses limites ne signifie pas qu’au sein même de ces limites il n’y ait pas des choix à effectuer. La création, l’innovation, l’imagination ont un rôle à jouer. Il importe donc d’analyser froidement quelles sont les possibilités réelles et quels sont les choix. Quand un système entre dans cette plage de temps qui marque l’époque de sa mort ou de sa mutation – et celle-ci, par définition, ne survient qu’à son terme -, tout ou presque tout est à saisir. Pour les acteurs sociaux, l’éventail des choix s’élargit. La liberté de décision prédomine sur la nécessité, mais l’issue reste indéterminée. Nous sommes aujourd’hui entrés dans une telle transition.

23/04/1997
Immanuel Wallerstein
Le Grand Soir

La (périlleuse) métamorphose du monde


En février de cette année [2008], la revue nord américaine Forbes a publié un long article qui qualifiait la Chine de «pays le plus important de la planète», non seulement à cause de son énorme population, mais du développement accéléré de son économie, en citant comme exemple de sa puissance, le fait qu’une entreprise d’État, Petrochina, s’était convertie en la plus grande entreprise du monde, et que selon toute probabilité la Chine dépasserait, à la fin de 2008, l’Allemagne en devenant le plus grand pays exportateur du monde. Il aurait pu ajouter que les réserves de devises chinoises sont les plus grandes du monde (1.550.000 millions de dollars) et que de ses universités sortent chaque année plus de quatre millions de diplômés. De même la Chine compte la plus grande banque du monde (ICBC), la plus grande entreprise de téléphonie mondiale (China Mobile), le plus grand nombre d’internautes et de téléphones de la planète, elle est le principal fabriquant mondial de téléviseurs plats et d’ordinateurs, et elle a le plus élevé taux de croissance annuel du PIB. Si en 2007, l’économie nord-américaine dépasse 21,36% du PIB mondial et l’économie de la Chine 10,83% (toujours en parité de pouvoir d’achat), on calcule que dans cinq ans les États-unis produiront 19,22% du PIB mondial et la Chine 14,69%. Tandis que les États-unis déclinent, la Chine continue de croître.

Forbes a conclu sons article en affirmant que le XXIe siècle va être celui de la Chine. Cette conviction, qui fait son chemin dans la pensée politique nord-américaine, est très présente dans les objectifs stratégiques de Washington et s’accompagne de plaintes constantes de la part des États-Unis contre la puissance asiatique. Ainsi, le déficit commercial avec la Chine est utilisé pour justifier les problèmes croissants de l’économie nord-américaine et l’augmentation du chômage aux États-unis (bien que la Chine s’acquitte scrupuleusement de ses obligations envers l’OMC) ; l’augmentation du prix du pétrole est justifié par la croissance des importations chinoises, malgré l’évidence de l’auto-approvisionnement chinois. De plus, la Chine a cessé d’être exclusivement un pays exportateur de produits bon marché pour se convertir aussi en exportateur de biens de haute technologie.

Cette nouvelle réalité économique commence à avoir des répercussions politiques et elle induit des changements dans les relations internationales et dans la force militaire relative des grandes puissances planétaires. Ainsi le mois de juin dernier, le Stockholm International Peace Research Institute, SIPRI, a publié son rapport 2007 où il déclaré que le budget militaire chinois est le troisième en importance du monde. Le IISS (The International Institute For Strategic Studies, de Londres), avance des opinions similaires. De ce fait, en 2007, toujours selon le rapport du SIPRI, pendant que les États-unis consacrent 547.000 millions de dollars à leur budget militaire, suivi de la Grande Bretagne avec 59.700 millions, la Chine apparaît déjà derrière ces deux pays, en destinant à sa défense 58.300 millions. La conclusion la plus importante de ce rapport était l’émergence de la Chine était justement la nouvelle d’une Chine en troisième position des dépenses militaires mondiales. Il ne faut pas oublier que ces deux instituts forment la partie du conglomérat idéologique occidental que dirige Washington, et que sous couvert d’un langage académique, ils appuient la vision nord américaine du renforcement militaire chinois.

En 2000, les États-unis ont commencé à publier un rapport annuel sur la force militaire de la Chine (Annual Report to Congress, du secrétariat de la Défense, sur le Military Power of the People’s Republic of China), qui dans ses dernières éditions, s’emploie à souligner fortement l’augmentation du potentiel militaire et stratégique chinois, la modernisation et le développement de sa technologie spatiale. Robert Gates, secrétaire de la Défense nord-américaine, a souligné dans la présentation du rapport 2007 les risques de renforcement de Pékin, en donnant corps à la « menace supposée militaire chinoise », idée qui court toutes ces dernières années dans les rapports du Département de la Défense, dans les think tank conservateurs et dans beaucoup de publications académiques.

En effet, la Chine a augmenté son budget de la Défense et sa force militaire s’est renforcée, mais la « menace supposée militaire chinoise » est un mensonge total. Il est certain que les changements dans l’équilibre militaire en Asie, avec la consolidation de l’Organisation de Coopération de Shanghai et les sommets des pays d’Asie centrale et du sud-est asiatique avec la Chine, les accords de coopération avec Moscou et les efforts de la diplomatie chinoise jusqu’en Afrique, qui se sont concrétisés par un sommet sino-africain à Pékin, constituent des motifs d’alarme pour Washington, mais Pékin n’est absolument pas intéressé par l’idée de commencer un affrontement stratégique avec les États-unis et préfère suivre une politique internationale prudente qui vise à son renforcement économiques, ce qui nécessite des relations pacifiques et pas de tensions internationales et de guerres, bien que la Chine n’en néglige pas pour autant les impératifs défensifs du pays : rien à voir par conséquent, avec l’urgence d’une « menace militaire chinoise », dont les inventeurs ont objectifs politiques évidents en vue de la contention du géant asiatique.

Washington ne craint pas de critiquer la politique extérieure chinoise avec des mensonges grossiers en expliquant que, pour réussir à être approvisionné en ressources énergétiques, Pékin a des relations «avec les pays qui violent les droits de l’homme», qui «soutiennent le terrorisme international» et qui «impulsent la prolifération nucléaire». Avec une bonne dose d’hypocrisie, en passant sous silence la complicité évidente nord-américaine avec des dictatures féroces, comme l’Arabie saoudite, plus encore l’occupation militaire d’un pays riche en pétrole comme l’Irak, son appui aux organisations terroristes qui favorisent ses intérêts (comme les groupes des muyahidin iraniens), et sa complicité ou son acceptation tacite avec l’augmentation des arsenaux atomiques d’Israël ou du Pakistan, Washington se permet des références critiques aux accords énergétiques des Chinois avec l’Iran et de sa recherche de conventions avec les nations africaines. Malgré sa prudence, Pékin en est arrivé arrivé à dénoncer publiquement la « grossière ingérence [américaine] dans les affaires internes chinoises ». Hong Yuan, le responsable de l’agence qui contrôle la prolifération des armements dans l’Institut d’Études Nord-américaines de l’Académie chinoise de Sciences, a souligné que les États-Unis s’en prenaient avec véhémence aux « nouvelles armes chinoises », sans tenir en compte de la différence du potentiel militaire entre les deux pays, et le fait que la supposée «menace de la Chine» que décrit le rapport du Département de la Défense a omis de souligner que la Chine poursuivait la politique de ne pas être la première à utiliser les armes nucléaires.
À son tour, le gouvernement chinois a rappelé que, entre 2001 et 2007, les États-Unis avaient augmenté presque de soixante pour cent leurs dépenses militaires, et que celles-ci étaient passé de trente-six pour cent du total des frais militaires de la planète à presque moitié du total mondial. Pékin mettait le doigt sur la plaie après avoir remarqué que les États-Unis dépensent dans leur armement et leurs armées autant que presque le reste des deux cents pays du monde réunis. Il faut remarquer que la dépense militaire chinoise représente, à peu près, neuf pour cent du budget militaire américain, et que 1,4 pour cent du PIB chinois est consacré à la défense, en face d’une moyenne de 3 pour cent des pays principaux capitalistes [Dépenses militaires, SIPRI].

En novembre 2007, le secrétaire nord-américain de Défense, Robert Gates, a voyagé à Pékin pour aborder avec le gouvernement chinois la situation en Asie, les conflits internationaux et la relation bilatérale centrée sur les questions militaires. Sa mission n’a pas contribué faire baisser le ton des accusations nord-américaines. Au contraire, en mars 2008, Gates déclarait que le budget militaire chinois était plus élevé que ce que Pékin reconnaissait, sans autres précisions. Le journal The Washington Post, en arrivant à la rescousse de son gouvernement, répandait en même temps l’idée de ce que l’investissement chinois dans sa défense était « deux ou trois fois plus grand que ce qui était déclaré », bien qu’il s’abstînt d’offrir des preuves et de tirer des conclusions pertinentes, puisque même si la dépense militaire chinoise eut été le triple de celle déclarée par Pékin, et elle représenterait encore à peine trente pour cent du budget militaire nord-américain. C’est ainsi, qu’en utilisant comme preuve leurs propres chiffres et arguments, et en leur octroyant le rôle de juge et parti, les États-Unis proclamaient, de nouveau, le danger de la « menace chinoise ». La présentation d’un nouveau Rapport du Pentagone, en mars 2008, avec des idées similaires aux antérieures, suggérait à de plus que Pékin réalisait une politique d’intrusion dans les réseaux informatiques du gouvernement nord-américain et des occidentaux, et on a laissé filtrer dans la presse internationale des nouvelles qui spéculaient même sur l’idée que Pékin pourrait avoir engagé des pirates informatiques pour saboter les systèmes des pays occidentaux, accusation qui a amené le gouvernement chinois à présenter une protestation formelle à Washington, en insistant sur le fait que la Chine, comme cela peut être vérifié dans les relations internationales, ne représente une menace pour aucun pays. Le Ministre chinois des Affaires extérieures a fait publier un communiqué où il exhortait les États-unis à respecter l’idée de «Une seule Chine», de cesser la vente d’armes à Taiwan et d’abandonner sa politique erronée face au séparatisme taïwanais. Il n’y avait pas encore eu la dernière opération conçue à Washington pour nuire au prestige et aux relations de la Chine avec le reste du monde : la campagne internationale sur le Tibet, en mettant à profit la répercussion des Jeux Olympiques de Pékin.

Dans le même mois de mars dernier, à l’occasion de la réunion du parlement chinois, l’Assemblée populaire Nationale, le président Hu Jintao (qui dirige également la Commission centrale Militaire et qui portai, significativement pour l’occasion, un habit militaire Mao) s’est réuni avec la délégation de l’armée pour insister sur la nécessaire modernisation militaire de son pays pour «garantir le progrès du socialisme chinois» et pour «contribuer au maintien de la paix mondiale». Conscient des accusations nord-américaines, les références que Hu Jintao a faites à l’utilisation progressive d’une technologie plus moderne pour répondre aux menaces possibles contre son pays, étaient la conséquence de l’analyse chinoise des dernières guerres menées par les États-Unis, depuis la première guerre du golfe contre l’Irak, jusqu’à l’invasion de l’Afghanistan et de l’Irak, en passant pour l’agression contre la Yougoslavie, où l’ambassade chinoise elle-même a été détruite par les missiles nord-américain, conséquence d’une «erreur» supposée.

En avril, à partir de sources des services secrets nord-américains a filtré dans les médias une alarmante nouvelle, où, à partir d’une image obtenue par le satellite par la compagnie nord-américaine DigitalGlobe et reproduite sur des publications spécialisées en questions militaires, on spéculait sur l’agrandissement d’une base supposée de porte-avions et sur la construction de hangars et de quais pour des sous-marins nucléaires chinois dans l’île de Hainan, au sud de la Chine. La photographie, où à peine le profil de quelques quais était aperçu, était censée apporter la preuve du renforcement militaire chinois et l’émergence d’une nouvelle menace dans la mer de Chine méridionale. Ce n’était pas un hasard, si le mois précédent, les États-Unis et le Japon avaient organisé à Washington une réunion pour examiner le renforcement de leur déploiement militaire dans la zone … pour boucler les issues de la Chine dans l’Océan Indien depuis de la Mer de Chine Méridionale. Il faut rappeler que cette mer, qui baigne presque moitié des côtes chinoises, est fermée en grande partie par l’arc que forment Taiwan, les Philippines (les deux territoires facilitent le déploiement militaire nord-américain y compris avec des bases), la grande île de Bornéo et la péninsule de Malacca, où les États-unis sont en train de renforcer leur base dans Singapour. Par le Nord, la base nord-américaine de l’île japonaise de Okinawa et l’archipel japonais lui-même érigent une barrière pour le développement de la marine chinoise et le passage de ses sous-marins. Un des accords de la rencontre entre les États-unis et le Japon a porté sur l’établissement permanent dans l’archipel nippon du porte-avion nord-américain Washington et le renforcement des patrouilles de la VIIe flotte des États-Unis agissant dans la zone. Il est évident que Pékin observe avec préoccupation ces mouvements.

En mai, le directeur de la CIA, Michael Hayden, faisait remarquer à Washington que la Chine (un « pays communiste et une puissance nucléaire » selon ses mots) était un rival sérieux économique et politique des États-Unis et alertait sur le développement de sa puissance militaire, bien qu’il considérât que cela n’impliquait pas nécessairement un affrontement à court terme. Peu de jours après que Hayden ait prononcé ces paroles, le responsable du Commandement Stratégique nord-américain, le général Jeffrey Horne, dans la réunion de un des groupes d’étude du Congrès, accusait la Chine de développer «des technologies spatiales dans des buts agressifs». Horne a alerté sur la capacité chinoise d’abattre des satellites et de développer des systèmes militaires d’alerte pour « rendre aveugle » et « ensorceler » l’ennemi et il a suggéré la nécessité que les États-Unis « protègent ses unités spatiales ». Il était évident que les mots de Horne (avec en toile de fond de la preuve fournie par la Chine, en janvier 2007, qui avait alors abattu un satellite avec un missile balistique) n’étaient pas seulement la réflexion d’un général, outrepassant un peu son rôle militaire, mais un avis du gouvernement nord-américain à la Chine et une espèce de pression sur les alliés nord-américains en Asie orientale et en Europe, devant la nouvelle force chinoise. La délibérée et systématique pression nord-américaine s’est accompagnée, à la fin de mai, de la présentation publique du rapport du département d’État sur la démocratie et les droits humains, dans lequel Washington critiquait avec dureté la politique gouvernementale chinoise, décision qui a entraîné la réplique du Ministère des Affaires Etrangères Chinoise en recommandant aux États-unis qu’ils se préoccupent de la violation des droits humains sur leur propre territoire et qu’ils cessent de les utiliser comme prétexte à propagande pour intervenir dans les affaires internes d’autres pays.

Au milieu du dernier mois de juin, le vice-président lui-même, Richard Cheney, proclamait dans une séance de la Chambre nord-américaine de Commerce que la Chine extrayait du pétrole à soixante milles de la Floride, grâce à un accord avec Cuba. Avec son orgueil habituel, Cheney s’est permis de mépriser au Parti communiste Chinois et ses mots furent interprétés comme un sérieux avis sur la croissante agressivité chinoise, qui opérait déjà à proximité des côtes nord-américaines. Malheureusement pour Cheney, et devant l’évidence du caractère erroné de ses informations, étant donné qu’aucune compagnie chinoise n’est en train de perforé des puits pétrolifères dans cette zone des Caraïbes, le vice président s’est vu obligé de rectifier quelques jours après. Mais ses paroles furent révélatrices de l’attitude du gouvernement nord-américain face à la Chine. L’ancien secrétaire nord-américain à la Défense, Donald Rumsfeld, était partisan d’une politique agressive contre la Chine, qui a été suivi, pour l’essentiel, par son remplaçant, mais Pékin ne veut pas répéter les erreurs de l’URSS et n’a pas l’intention de se laisser entraîner dans une nouvelle course aux armements mais veut concentrer ses ressources dans son développement économique.

A l’ « hypothétique menace militaire chinoise » mise en circulation par Washington Pékin a répondu en parlant de la défense de la paix et de la collaboration internationale, et de son appui aux principes de sécurité et de confiance mutuelle. De fait, depuis les années de Deng Xiaoping, la Chine a impulsé une politique extérieure de coexistence pacifique, basée sur cinq principes : premièrement, le respect mutuel de la souveraineté et l’intégrité territoriale ; secundo, l’adoption d’une politique de non agression ; tertio, la non ingérence dans les affaires internes des autres pays ; quarto, l’égalité dans les relations ; et cinquo, le mutuel avantage. Le président Hu Jintao applique ces principes, qui, avec le renforcement du pouvoir économique global de Pékin, a porté la conception stratégique chinoise à formuler la thèse de «l’émergence pacifique» de la Chine. Si historiquement la naissance de nouvelles puissances planétaires est toujours allée avec la conquête, la guerre et du colonialisme, Hu Jintao nourrit la thèse de ce que la Chine a besoin d’un climat pacifique de concorde internationale pour assurer son développement économique, parce que, dans les relations avec les États-Unis, elle opte pour une politique qui a promu la confiance entre les deux pays, sur des bases égalitaires, dans une tentative de compréhension des intérêts stratégiques d’une autre partie. Au XVIIe Congrès du Parti communiste Chinois, Hu Jintao a répondu aux accusations sur la supposée «menace chinoise», en optant pour une politique de développement pacifique, en défendant le multilatéralisme, et en repoussant la tentation de chercher les seuls intérêts chinois.

Face aux accusations nord-américaines, il est certain que la Chine prend en compte les intérêts stratégiques étasuniens, dans la conviction qu’il s’agit là de l’unique chemin susceptible de consolider les relations pacifiques internationales (bien qu’elle n’ait cessé de répondre avec fermeté aux tentatives extérieures pour stimuler des processus d’indépendance au Taiwan, au Tibet et Xingjiang : ce sont les lignes rouges que Pékin ne permettra pas qui que ce soit de franchir). Elle continue de faire délibérément profil bas dans la politique internationale (malgré une plus grande présence diplomatique chinoise dans tous les forums) pour assurer la paix. C’est une évidence que face aux guerres nord-américaines de conquête et son expansion militaire constante dans le monde (de nouvelles bases pour son armée en Europe, en Asie et à l’Afrique, un agrandissement de l’OTAN, une augmentation du budget de Défense, etc.), mêmes les stratèges les plus durs de la «supposée menace militaire chinoise» ne peuvent alléguer un seul cas d’acte agressif (et encore moins militaire) de Pékin envers d’autres pays, puisqu’ils se voient obligé de recourir à la « question du Taiwan » qui, évidemment a une claire dimension interne chinoise a pour spéculer sur les propos de Pékin.

À la fin juin, lors de la réunion récente de Condoleezza Rice et de son homologue chinois, le ministre des Affaires Etrangères Yang Jiechi, Rice a déclaré publiquement l’opposition nord-américaine à l' »indépendance du Taiwan », mais les États-Unis ne renoncent pas à utiliser cette carte à leur convenance dans leurs relations avec Pékin. Tandis que, une fois de plus, Yang Jiechi démontrait l’effort chinois pour améliorer sa communication avec les États-Unis, en contribuant ainsi au développement de relations pacifiques internationales, Rice ne s’est pas privée de rappeler les différences qui subsistent entre Washington et Pékin. Cependant, la réalité têtue complique, bien qu’elle ne l’empêche pas, l’effort de propagande nord-américain. La CIA elle-même, qui élabore une partie des programmes de harcèlement vers la Chine (au Tibet, Xingjiang, en Afrique et dans d’autres lieux) s’est vu obligée d’admettre le budget de défense de Pékin pour 2008 (d’environ 65.000 millions de dollars, selon l’agence), est à peine la dixième partie du budget militaire nord-américain. Il n’y a pas il doute malgré tout que la grande lutte pour la supériorité entre les États-Unis et la Chine explique les différentes opérations de propagande (conçues par les services secrets nord-américains). Les accusations, portées contre la Chine pour sa responsabilité supposée dans la crise du Darfour au Soudan, occultent le fait Pékin a conseillé au gouvernement soudanais la pleine collaboration avec l’Union Africaine et avec l’ONU pour la résolution de la crise et qu’elle a nommé même un représentant spécial pour le Darfour avec une fonction semblable à la médiation que Tony Blair réalise sur la question palestinienne. Sans oublier que la présence croissante chinoise en Afrique trébuche sur des incidents confus et des provocations : en janvier 2007, neuf travailleurs chinois d’une entreprise pétrolière sont morts au Nigeria, et en avril de la même année, un groupe obscur querillero de Somali a attaqué les installations de la société pétrolière chinoise Zhongyuan Petroleum Exploration à Abole, Ogaden éthiopien, en causant soixante et quatre morts [Abole oil field raid]. Ce sont quelques exemples, mais il est évident que ces incidents et d’autres semblables d’origine confuse, cherchent à rendre difficile la présence chinoise en Afrique et la consolidation de sa présence internationale.

Washington a eu une réaction alarmiste contre l’essai d’un satellite météorologique réalisé par la Chine au début de 2007, sans se préoccuper du fait que les États-unis ont depuis plus de vingt ans fait la preuve, avec des armes similaires, qu’ils avançaient de fait dans la militarisation de l’espace, et en se refusant à considérer la proposition chinoise et russe de négocier un traité pour limiter la recherche en matière d’armement spatial et pour empêcher le déploiement de ces systèmes dans le cosmos. A la critique de l’essai chinois, lié au refus de négocier l’interdiction, Washington était en train d’exiger, de fait, de la Chine et de la Russie leur assentiment au monopole spatial nord-américain, ce qui évidemment était inacceptable pour Pékin et Moscou. Cette politique du fait accompli, poursuivi par Washington, cherche l’avantage stratégique sans se préoccuper des intérêts du reste des puissances mondiales. En février 2008, on a pu le constater à l’occasion de la destruction d’un satellite espion nord-américain par un missile lancé depuis un croiseur étasunien, dans l’océan pacifique à proximité de Hawaii. Pour réaliser le lancement, conçu comme un essai pour l’installation du système antimissile nord-américain, Washington a utilisé l’excuse de ce que son satellite espion courrait le risque de choir à terre. C’est-à-dire, qu’il exige que Pékin et Moscou s’abstiennent de faire la même chose que Washington considère légitime de développer.

Pour cela, les États-Unis poursuivent leurs plans pour déployer un système antimissile centré sur leur propre territoire, avec des bases en Europe centrale (la Pologne et Tchéquie) et en Asie orientale (le Japon et la Corée), et avec des installations pour le lancement de missiles stratégiques. Ce plan peut détruire l’architecture stratégique de contrôle des arsenaux atomiques et impulser une nouvelle course aux armements, qu’aussi bien Moscou que Pékin ne veut pas entamer. Dans le même temps, les États-unis se refusent à ratifier le Traité de prohibition des essais nucléaires et rejettent l’adoption de la résolution de ne pas être le premier pays à utiliser les armes nucléaires, à la différence de ce qu’ont proclamé la Chine et la Russie. Au contraire, ils se réservent le droit du «recours préventif» de l’utilisation de la bombe atomique. Face à cette réalité, lors du sommet entre la Chine et la Russie organisé en mai à Pékin, Hu Jintao et Dmitri Medvédev ont signé un communiqué en avertissant que «la création du système global de défense antimissile nord américain altérera l’équilibre stratégique et la stabilité dans le monde», alors qu’eux établissaient les relations internationales sur le respect des «buts et des principes de la Charte des Nations Unies» sur la coexistence pacifique. Le renforcement des noeuds entre Moscou et Pékin et leur exigence de respect de la souveraineté et de l’intégrité de tous les pays était une critique implicite faite aux États-Unis, sans les citer, étant donné qu’ils sont le seul pays, dans dernières années, qui a envahi et occupé d’autres pays. Parmi les questions sur lesquelles Hu Jintao et Medvédev Hu ont manifesté l’accord de leur gouvernement, il y avait aussi le rejet de ce que les droits de l’homme soient invoqués comme prétexte pour intervenir dans les affaires internes d’autres pays, leur appui au maintien de la politique de non prolifération nucléaire au monde, à l’utilisation pacifique de l’espace, et son opposition à ce que des systèmes d’armes se déploient dans le cosmos. Il était évident que ces positions sont contradictoires avec la thèse de la «menace militaire chinoise».

En dernière instance, la périlleuse métamorphose du monde cache la tentative nord-américaine d’arrêter sa décadence constante mais lente et de limiter l’avancement chinois. Par cela, ils perçoivent avec hostilité l’appui ouvert de Pékin à Cuba, ses relations avec le Venezuela et d’autres pays de l’Amérique latine, et le développement d’échanges avec l’Afrique, où la Chine s’est engagée à donner des aides de la valeur de dix milliards de dollars. A cela il faut ajouter, les difficultés nord-américaines avec l’Inde, où le gouvernement de Manmohan Singh n’a pas pu approuver l’accord de coopération nucléaire avec les États-Unis grâce à l’opposition communiste indienne (qui considère le dit accord comme contraire aux intérêts nationaux et à une politique extérieure indépendante), font douter de la viabilité du plan nord-américain d’être appuyé en Inde pour limiter la puissance chinoise.

La Chine bouge. Après les avancée sur la « question dite nucléaire dans la péninsule coréenne », où ils participent aux négociations la Chine, les États-Unis, la Russie, le Japon et les deux Corée, le gouvernement de Pékin a recommencé à avancer un pion. La proposition chinoise à Séoul d’ouvrir des conversations avec la Corée du Sud pour consolider la paix dans la région, a été accompagnée par le porte-parole chinois des Affaires Extérieurs de la considération de ce que la présence militaire nord-américaine dans la zone est «obsolète». Pékin poursuit l’amélioration des relations de la Chine avec le Japon (qui est son principal partenaire commercial) depuis la visite de Weng Jiabao a Tokyo en avril 2007.

Malgré tout, la Chine comprend qu’elle continue d’avoir un développement insuffisant de son industrie militaire et que ses ressources ne peuvent pas être comparées à celles des Nord-Américains et des Russes. Son Aviation et sa Marine ont peu d’ importance en regard d’un pays de la taille de la Chine, mais elle compte sur des sous-marins nucléaires et sur une force appréciable de missiles balistiques intercontinentaux, bien qu’en nombre beaucoup plus réduit que les arsenaux russes et nord-américains. Pékin dispose d’environ quatre cents ogives nucléaires, alors que les États-Unis possèdent environ cinq mille quatre cents, qui se réduiront à quatre mille cinq cents à la fin de 2012 (bien que celles qui sont retirées ne seront pas détruites mais seront stockées !). Au contraire du passé, quand elle considérait la collision inévitable, aujourd’hui la pensée stratégique chinoise ne table pas sur la possibilité d’affrontements militaires avec d’autres pays, sans que par autant Pékin perde de vue que le harcèlement en Iran, et la guerre secrète qui y a déjà commencé, peut altérer la situation mondiale.

La Chine représente un double défi pour les États-unis : par sa condition de pays émergent appelé à devenir, si Washington ne peut pas l’empêcher, l’économie la plus puissante de la planète, et par son pari, qui se maintient en vigueur, pour un « socialisme avec des caractéristiques chinoises ». Si la réforme initiée par Deng Xiaoping présente des risques évidents et des contradictions selon la théorie traditionnelle du socialisme que nous ne pouvons pas traiter ici on ne peut nier que son succès a porté le développement et la consolidation du pays et l’émergence de la Chine comme nouvelle grande puissance, dans un monde dangereux qui observe en retenant son souffre sa propre métamorphose.

20/10/2008
Higinio Polo, Rebelión
Traduit par Danielle BLEITRACH pour Changement de société
Traduction modifiée par Serge LEFORT pour Monde en Question.