Chine en Question

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Archives de Tag: L’Empire du Milieu

Le tour de Chine en 80 ans


 

Jacques Pimpaneau a consacré la majeure partie de sa vie à la Chine et s’est évertué à faire apprécier en France les subtilités sociales et culturelles du monde chinois.

Ni autobiographie ni savant ouvrage, ce récit relate à petites touches un parcours singulier, commencé par l’étude du chinois à Paris et un séjour à Pékin à la fin des années 1950, lors du « Grand Bond en avant » et de la famine qu’engendra cette politique économique désastreuse. Ce cheminement a abouti à ce qui, somme toute, reste important aux yeux de l’auteur, ce qu’il a retenu de la culture chinoise après avoir tout oublié. « Sinologue m’a toujours paru une insulte, car se prétendre spécialiste de la Chine est ridicule », proteste-t-il.

Outre les anecdotes et réflexions dont regorge ce livre, l’auteur y évoque les écrivains et les artistes qu’il a connus – notamment ceux qui ont marqué son regard sur la Chine et à qui il doit de n’avoir été ni maolâtre ni « expert » ès-chinoiseries, mais simplement, comme s’en souviennent ses anciens étudiants, un professeur pas comme les autres, pour lequel « les différences entre les cultures sont bien moindres que celles qui existent partout entre classes sociales ».

Jacques PIMPANEAU, Le tour de Chine en 80 ans, L’insomniaque, 2017.

L’auteur présentera son livre le 14 mars 2017 à 18h30 à La Maison de la Chine.

Dans sa présentation de l’auteur, l’éditeur utilise l’expression « Empire du Milieu ». Nommer la Chine « Empire du Milieu » relève d’une ignorance crasse car zhōng guó se traduit par pays du milieu et la Chine est une République depuis 1912. Qu’on se le dise !

08/03/2017
Serge LEFORT
Citoyen du Monde

Lire aussi :
L’Empire du Milieu, Chine en Question.
Dossier documentaire Chine, Monde en Question.
Veille informationnelle 中國 Chine, Monde en Question.

Construction de la propagande anti-chinoise


 

Sous le titre « La Chine fait peur. Pourquoi et comment faire avec ? » Capital.fr reprend en partie un article publié par Harvard Business Review France.

Le chapeau contient les deux mots-clés de la propagande occidentale contre la Chine, « l’Empire du milieu« , forgé par l’armée coloniale au milieu du XIXe siècle, et « le péril jaune », construit par les médias au début du XXe siècle.

La suite est un tissu d’âneries dignes d’un « expert en analyse de la culture d’entreprises » qui s’appuie sur un sondage selon lequel 68% des Français auraient une mauvaise opinion de la Chine. Naturellement, il ne précise pas la nature de la ou des questions posées ni la méthodologie de ce sondage qu’il présente comme une réalité alors qu’il n’est qu’une construction médiatique.

23/05/2014
Serge LEFORT
Citoyen du Monde

Lire aussi :
Dossier documentaire Propagande, Monde en Question.
Dossier documentaire Chine/Occident, Monde en Question.
Veille informationnelle 中國 Chine, Monde en Question.

L’Empire du Monde de la bêtise


Parmi les médias dominants, qui distillent quotidiennement leur propagande anti-chinoise, Le Monde est placé dans le peloton de tête après Rue89. Ainsi, un publireportage (publicité déguisée en reportage) sur le Salon automobile de Shanghaï, est l’occasion d’afficher les préjugés occidentaux concernant la Chine.

Le titre, Les Chinois ne roulent plus à contresens, est significatif à cet égard. Le bon sens est naturellement celui défini par la mode occidentale, concoctée par des agences et imposée aux consommateurs. Quand les constructeurs chinois se mettent en phase avec les courants dominants, ils ne roulent plus à contresens. Pléonasme journalistique.

Le journaliste-publicitaire utilise à deux reprises la formule coloniale pour désigner la Chine :

Cette convergence amène un autre constat : l’empire du Milieu est devenu une nation automobile (presque) comme les autres.

D’autre part, l’intégration de l’empire du Milieu dans le concert automobile global impose de prendre à bras-le-corps les contraintes environnementales.

Il ignore certainement que la Chine est une République depuis 1912 et maintient cette appellation coloniale pour souligner que, en matière automobile, le premier marché mondial s’aligne lentement sur le modèle occidental.

26/04/2013
Serge LEFORT
Citoyen du Monde

Lire aussi :
• Jean-Michel Normand, Les Chinois ne roulent plus à contresens, Le Monde, 25/04/2013.
• Serge LEFORT, zhōng guó, Chine en Question, 23/02/2010.
• Serge LEFORT, L’Empire du Milieu I, Chine en Question, 16/11/2012.
Revue de presse Chine 2013, Monde en Question.
Veille informationnelle 中國 Chine, Monde en Question.
Dossier documentaire Chine/Occident, Monde en Question.

L’Empire du Milieu I


La plupart des journalistes des médias dominants (spécialement les adorateurs de Mao reconvertis dans la propagande anti-chinoise qui sévissent dans les colonnes de Libération, Rue89 et ailleurs) nomment toujours la Chine « Empire du Milieu », ce qui traduit une ignorance crasse et une volonté de propagande anti-chinoise car zhōng guó se traduit par « pays du milieu » et la Chine est une République depuis 1912. Lire : Serge LEFORT, zhōng guó, Chine en Question.

Cette expression fut utilisée par les partisans de la colonisation de la Chine. Ainsi, Marie-René Roussel marquis de Courcy, un diplomate français, écrit dans L’Empire du Milieu, Didier et Cie, 1867, p.VIII [Télécharger BNF] :

La formidable muraille qui abritait les soupçons et l’ignorance de l’Empire du Milieu n’existe plus. Nous contemplons maintenant face à face cette civilisation antique dont l’éclat émerveillait les regards de nos voyageurs, alors que l’Europe sortait à peine des ténèbres du moyen âge. Elle est restée immobile dans son égoïste isolement, et son immobilité l’a fatalement conduite à la décrépitude. La civilisation occidentale, que ses origines chrétiennes et les instincts naturels de notre race ont faite, au contraire, essentiellement expansive, est maintenant aux prises avec elle ; elle doit la vaincre en la régénérant.

Cet auteur ne figure pas dans l’ouvrage de Ninette Boothroyd et Muriel Détrie, Le Voyage en Chine – Anthologie des voyageurs occidentaux du Moyen-Age à la chute de l’Empire chinois.
Peut-être figure-t-il dans l’ouvrage de Nicole Bensacq-Tixier, Histoire des diplomates et consuls français en Chine (1840-1912) ou certainement dans le Dictionnaire diplomatique de la France en Chine 1840-1912, qui comprend les notices biographiques sur la carrière de tous les diplomates français en poste en Chine durant cette période.

Les petits maîtres-à-penser partagent toujours la pensée du très démocrates Jules Ferry qui prônait la colonisation de l’Algérie et du Tonkin. Lire : Jules FERRY, Le Tonkin et la Mère-Patrie, Victor Havard, 1890 [Télécharger BNF].
Pour Jules Ferry, « Les vrais négociateurs avec les Chinois ce sont les beaux et bons canons. » C’est pourtant suite à l’affaire du Tonkin qu’il démissionna et perdit tout crédit politique avant d’être réhabilité par les idiots utiles du racisme.

Le plus troublant dans l’histoire de ce concept colonial est son utilisation par Elisée Reclus, géographe et militant anarchiste, dans son livre intitulé L’Empire du Milieu. Or, à y regarder de près, tout invite à penser que ce titre lui fut imposé par son éditeur (Hachette) ou qu’il l’utilise en faisant confiance à une traduction erronée et, plus étonnant, en ignorant ses implications coloniales. En effet, il ne l’utilise qu’une seule fois dans un texte qui fait 667 pages [Télécharger BNFClassiques des sciences sociales]. Discutant du nom du pays, il note que :

Les Chinois n’emploient pas et n’ont jamais employés le nom que les Occidentaux donnent à la Chine […] p.26

Pas plus que le nom de Chine, les Chinois ne connaissent l’épithète de « Céleste » que nous attribuons bénévolement à leur empire […] p.26 et 27
Dans la langue courante, les Chinois appellent leur patrie Tchoung kouo’ [ancienne transcription de zhōng guó], c’est-à-dire le « Royaume du Milieu » ou « l’Empire Central » […] Mais peut-être aussi ce nom vient-il de cette idée, commune à tous les peuples du monde, que leur pays est vraiment le milieu des terres habitables. Les Chinois ne se bornent pas, comme les nations de l’Occident, à compter les quatre points cardinaux de l’horizon : ils y ajoutent un cinquième, le milieu, et ce milieu, c’est la Chine. […]
De « milieu de l’Empire » on a fort naturellement passé à « L’Empire du Milieu ». p.27

Elisée Reclus, ignorant la traduction exacte de zhōng guó qui est « pays du milieu », croit naïvement que de « milieu de l’Empire » on puisse passer « fort naturellement » à « L’Empire du Milieu ».

Elisée Reclus n’a jamais été en Chine et a écrit son ouvrage en compilant des informations de secondes mains :

Sur la Chine, la gamme des informations est également très large : voyageurs et explorateurs (Sven Hedin, Deniker, Escayrac de Lauture, Grenard, Forsyth, Monnier, De Rosny, Matignon, Oliphant, D’Avezac, Vigne, Bird…), ethnologues ou historiens, anciens orientalistes (Du Halde, Gaubil…) et nouveaux (Brine, Rémusat, Pelliot, Guimet, Terrien de la Couperie, Schlegel, Hervey de Saint-Denys, Ular, S. Julien, Moorcroft). Il reçoit également des données directes (Richthofen, Bretschneider, Serrurier, Schiffer, Polak, Kreitner). Il puise abondamment dans les livres et revues de géographie (Richthofen, Ujfalvy, Chonolky, Zakharov, Bishop).
Site Elisée Reclus

Ceci explique ses erreurs au demeurant moins graves que celles de Marx et Engels. Lire : Serge LEFORT, La Chine vue par MARX et ENGELS, Chine en Question.

En 1900, soit deux ans avant la publication de L’Empire du Milieu, Elisée Reclus a écrit un article très politique sur le dépeçage de la Chine par les grandes puissances : « La Chine et la diplomatie européenne » dans L’Humanité nouvelle n°39 14 pages [Télécharger BNF]. Voici trois extraits :

Ce dernier extrait est d’une étonnante modernité puisque c’est au nom des « Droits de l’Homme » – nouvel évangile du néo-colonialisme – que les petits maîtres-à-penser prétendent imposer à la Chine la démocratie capitaliste : vote et tais-toi !

16/11/2012
Serge LEFORT
Citoyen du Monde

Lire aussi :
• Marie-René ROUSSEL marquis de COURCY, L’insurrection chinoise son origine et ses progrès, Revue des Deux Mondes, Tome 34, juillet-août 1861, pages 5-35 et 312-360 [Télécharger Chine ancienneWikisource].
• Bibliographie Marie-René ROUSSEL marquis de COURCY (1827-1908), IdRef.
• Gilbert GADOFFRE, La Chine du XIXe siècle vue par deux consuls de France à Fou-Tchéou, Cahiers de l’Association internationale des études francaises n°13, 1961 [évoque Marie-René ROUSSEL marquis de COURCY p.56].
• Pierre-Étienne WILL, Histoire de la Chine moderne, Collège de France, 1992 [évoque Marie-René ROUSSEL marquis de COURCY p.832 à 838 et 841 à 844].
• Philippe MARCHAT, Lettres d’un diplomate en Chine au Début de XXe siécle – Hong Kong, Hai Nan, Yunnan (1901 1909), L’Harmattan, 2011 [Amazon].
• Vincent CAPDEPUY, La Chine et l’Europe, quelle histoire globale ?, Histoire Globale, 2012.
Dossier documentaire Colonialisme, Monde en Question.
Revue de presse Chine 2012, Monde en Question.
Dossier documentaire Chine/Occident, Monde en Question.

Mo Yan


 

En 2011, la presse fut surprise par l’attribution du prix Nobel de littérature au poète suédois Tomas Tranströmer, presque totalement inconnu en France, alors qu’elle misait sur la victoire du poète syrien Adonis parce qu’il était opposant au régime.
En 2012, la même presse s’indigne de l’attribution du prix Nobel de littérature au romancier chinois Mo Yan parce qu’il n’est pas opposant au régime. Et on peut lire des tombereaux d’idioties à l’image de leurs auteurs qui servent la soupe des médias dominants.

Prenons l’article de Martine Bulard Mo Yan, un Prix Nobel aux deux visages, publié le 12 octobre sur un blog du Monde diplomatique.

Voilà enfin un prix Nobel qui fera plaisir aux autorités chinoises – ou qui, à tout le moins, ne les mettra pas en colère. L’écrivain Mo Yan n’est pas un suppôt du pouvoir, mais il ne figure pas non plus parmi les dissidents.

L’auteure sous-entend que ce prix est illégitime parce que Mo Yan n’est pas un dissident. Elle n’a certainement pas lu les critères de sélection de l’institution. Ils sont pourtant très clairs :

La plupart des noms figurant sur la liste sont éliminés à un stade précoce. Les raisons en sont diverses. Certains des candidats sont des écrivains dont les œuvres ne répondaient pas à l’exigence de valeur littéraire, d’autres peuvent être les auteurs des belles-lettres mais ne possèdent pas la qualité requise, alors que d’autres ont été nominés pour des raisons autres que littéraires (politique, idéologique, nationaliste, etc.).
Source

Elle enchaîne sur une attaque assez sournoise :

Il vit en Chine, où tous ses livres sont publiés – ce qui est somme toute assez rare.

Elle reproche à Mo Yan de vivre et d’être publié en Chine en prétendant que c’est « assez rare » ! Incise grotesque car il y a plus d’auteurs chinois qui vivent et sont publiés dans leur pays qu’à l’étranger. Mais pour l’auteure les bon Chinois sont certainement ces derniers comme les bons Indiens étaient ceux qui peuplaient les cimetières des plaines américaines.

Elle enfonce bien le clou de la suspicion :

Cette fois, dès la nouvelle connue, l’agence officielle Xinhua a donné l’information et rendu hommage à l’écrivain, sans aucune réserve.

Ceux qui lisent les dépêches de l’agence Xinhua savent qu’elle a aussi annoncé sans aucune réserve le prix Nobel de la Paix décerné à l’Union européenne critiquée ailleurs (voir la presse russe).

Il est intéressant de lire dans un article sur Mo Yan, publié par Renmin Ribao l’organe du PCC, que :

Le pays est confronté à un énorme fossé entre les riches et les pauvres, l’aggravation de la pollution de l’environnement et une population vieillissante.

Quoiqu’en dise donc Martine Bulard, la presse chinoise dénonce les « tares du système ».

13/10/2012
Serge LEFORT
Citoyen du Monde

Lire aussi (bibliographie actualisée le 20/10/2012) :
• 11/10/2012, Mo Yan, prix Nobel de littérature, l’écrivain qui mangeait du charbon…, Rue89.
• 12/10/2012, Mo Yan, nouveau prix Nobel de littérature, Renmin Ribao.
• 12/10/2012, L’écrivain chinois Mo Yan a gagné le prix Nobel de Littérature 2012, Radio Chine Internationale.
• 12/10/2012, Les écrivains doivent aborder les sujets politiques, selon Mo Yan, AFP – Le Point.
• 12/10/2012, Mo Yan et la dure loi du Nobel, Le Monde.
• 12/10/2012, Les artistes engagés en Chine – Mo Yan et les autres, La Vie des idées.
Tout au long du XXe siècle, la référence à la nation a joué un rôle important pour les écrivains chinois. Mais à la fin des années 1980, une décennie encore dominée par les grands récits de l’histoire de la Chine (Mo Yan, Zhang Chengzhi), un changement s’opère : écrivains, universitaires et réalisateurs indépendants s’intéressent de plus en plus aux laissés pour compte du système politique et économique. Sebastian Veg revient sur les premiers signes d’une fragmentation de la société chinoise.
• 15/10/2012, Le Nobel de Mo Yan une reconnaissance bienvenue et méritée mais tardive pour la littérature chinoise, Renmin Ribao.
• 15/10/2012, Mo Yan, Prix Nobel de littérature, Faguowenhua.
• 18/10/2012, Retour sur l’œuvre de Mo Yan, France Culturemp3.
• 19/10/2012, Un Nobel prudent, Revue de presse culturellemp3.
Les médias dominants, sinophobes, nomment toujours la Chine « L’Empire du milieu ». Lire : Serge LEFORT, 中國 zhōng guó, Chine en Question.
• 20/10/2012, Mo Yan a été « très étonné » de remporter le prix Nobel, China Internet Information Center.
• Livres de Mo Yan publiés en France, Actes SudPicquierSeuil.
• Cinq livres de Mo Yan à découvrir, L’Express.
Revue de presse Chine 2012, Monde en Question.
Dossier documentaire Chine/Occident, Monde en Question.

La Chine vue par John FAIRBANK


 

L’Histoire de la Chine, publiée aujourd’hui en français, est le dernier ouvrage de John King Fairbank décédé en 1991 et célébré comme l’un des plus éminents sinologues américains. Il créa en effet la chaire d’histoire de la Chine moderne à Harvard et fut Directeur de la Cambridge History of China. Mais on sait moins qu’il travailla en Chine pour les services de renseignement du gouvernement américain (Office of Strategic Services et United States Office of War Information).

John King FAIRBANK et Merle GOLDMAN, Histoire de la Chine – Des origines à nos jours Tallandier, 2010. L’éditeur présente ainsi cet ouvrage publié il y a presque vingt ans aux États-Unis :

La Chine, dont le bilan historique est partagé entre d’admirables accomplissements et de funestes échecs, a un passé singulier. Son avenir ne peut être qu’unique. Ainsi John K. Fairbank, qui consacra son existence à penser et écrire l’histoire de la civilisation chinoise, présente-t-il « l’empire du milieu ». Scrutant les origines d’une civilisation vieille de 4 000 ans, l’auteur donne alors les clés de lecture d’une culture toujours fantasmée, pour le meilleur et pour le pire, par les Occidentaux. Mais comment déchiffrer la coutume si énigmatique des pieds bandés sans connaître les structures sociales et familiales chinoises ? De quelle manière interpréter les relations des différentes ethnies qui font la richesse de ce pays-continent sans comprendre le rôle des nomades des steppes à l’époque Yuan ? Comment expliquer les rapports à l’autorité et à l’État qu’entretiennent plus d’un milliard d’individus sans s’interroger sur les structures des empires qui ont forgé la société chinoise ? Il faut alors remonter aux temps troublés des Royaumes combattants, se pencher sur le destin des dynasties Song, Ming et Qing, découvrir la foi bouddhiste et la pensée confucéenne, s’intéresser à la révolution nationaliste et à la Longue Marche, expliquer les enjeux de la prise de pouvoir de Mao Zedong ou de la Révolution culturelle.

La référence à « l’Empire du Milieu » alerte d’emblée le lecteur averti du fait que cette nomination de la Chine relève d’une ignorance crasse ou d’une propagande anti-chinoise car zhōng guó se traduit par « pays du milieu » et la Chine est une République depuis 1912.

La lecture de la préface et de l’introduction achève d’éclairer le lecteur. Tout le discours de John King Fairbank est sous-tendu par la question : « comment se peut-il que la Chine ait si spectaculairement échoué à emboîter le pas à l’Europe en matière d’industrialisation ? » (p.25). On appréciera les deux termes « spectaculairement échoué » et « emboîter le pas », qui résument les préjugés de l’auteur. Loin d’analyser « l’avancée » de l’Europe comme une conséquence de ses conquêtes coloniales en Amérique, en Afrique et en Asie, il explique que « la Chine s’est retrouvée à la traîne de l’Occident » pour trois raisons : l’État autocratique, l’assujettissement des femmes et le confucianisme.

Or, il fonde son argumentation partisane sur une interprétation fallacieuse du yin et du yang :

La Chine ancienne voyait le monde comme le produit de l’interaction de deux éléments complémentaires le yin et le yang : le yin étant le propre de tout ce qui est féminin, sombre, faible et passif, et le yang de tout ce qui est masculin, brillant, fort et actif. […] C’est en bâtissant sur de tels fondements idéologiques qu’une suite interminable de moralistes chinois de sexe mâle ont élaborés des schémas comportementaux où l’obéissance et la passivité constituent tout ce qu’on peut attendre des femmes. (p.47)

Les notations destinées à nous convaincre que l’Occident en général et les États-Unis en particulier seraient la lumière du monde relèvent davantage du fonctionnaire des services de renseignement que de l’historien :

Avec la Chine, l’économie de marché de la démocratie américaine fait face à la dernière dictature communiste. (p.27)

Aujourd’hui, la Chine s’efforce de parvenir à la modernisation de son économie sans le secours de cette démocratie représentative que les Américains voient comme le don unique et salvateur qu’ils font au monde. (p.27-28)

Une chambre pour soi tout seul, plus aisément acquise dans le Nouveau Monde qu’en Asie, voilà ce qui pourrait symboliser un niveau de vie supérieur. (p.44)

Pour des Européens et des Américains bénéficiant de conditions matérielles de vie supérieures, le plus étonnant est la capacité de la paysannerie chinoise à maintenir un mode de vie hautement civilisé dans des conditions matérielles aussi pauvres. (p.45)

En conclusion, Histoire de la Chine est un roman idéologique qui nous apprend plus sur les préjugés occidentaux que sur la Chine elle-même.

Le lecteur, intéressé par l’histoire de la Chine, se reportera à Jacques GERNET, Le monde chinois, Armand Collin, 1972, 1980, 1990 et 1999 [Monde en Question].

L’ambition de Gernet est bien différente de celle de Fairbank :

L’objet de ce livre est de servir d’introduction à l’histoire du monde chinois. Il est de montrer quelles ont été les étapes de sa formation, ses expériences successives, les apports qui, de toutes las parties du monde, sont venus l’enrichir au cours des siècles, les influences qu’il a exercées, sa contribution à l’histoire universelle. (p.9)

Bien qu’un tiers de l’humanité vive dans cette partie du monde et que, dans l’univers rapetissé d’aujourd’hui, il s’agisse maintenant de nos voisins, notre culture demeure résolument « occidentaliste ». (p.9)

La méthode de Gernet s’oppose à celle de Fairbank :

C’est une grave erreur de méthode que de vouloir caractériser dans son ensemble et dans toute la durée de son existence le système impérial chinois, parce que les systèmes politiques sont des organismes vivants qui s’adaptent sans cesse aux transformations sociales et économiques. (p.29)

Empêtré par sa vision an-historique de la Chine, Fairbank traite en une page la période des Royaumes combattants (453-222) alors que Gernet consacre vingt pages à l’analyse de la transformation de l’état féodal en un état centralisé moderne fondé sur la paysannerie, géré par « un corps de fonctionnaires choisis, rétribués et révocables », avec un territoire découpé en circonscriptions administratives et, en toile de fond, un essor économique et des innovations technologiques.

01/02/2011
Serge LEFORT
Citoyen du Monde

Lire aussi :
• John King FAIRBANK, American Historical AssociationThe Fairbank Center for Chinese StudiesUS-China Institute.
• Merle GOLDMAN, Boston University History Department.
Dossier documentaire & Bibliographie Chine, Monde en Question.

Monde chinois


Chine en Question, site publié par Monde en Question, est dédié exclusivement au Monde chinois si bien décrit par Jacques Gernet.

La Chine n’est ni le paradis socialiste vanté hier par les maoïstes, qui sont passés depuis au Rotary club, ni l’enfer capitaliste décrié aujourd’hui par les médias dominants, par les politiques et même par beaucoup de ceux qui se proclament sinologues.

Les clichés les plus éculés polluent non seulement la presse, mais aussi les revues et les livres concernant la Chine. Nommer la Chine « Empire du Milieu » relève d’une ignorance crasse ou d’une propagande colonialiste anti-chinoise car zhōng guó se traduit par « pays du milieu » et la Chine est une République depuis 1912. Qu’on se le dise [1] !

Les exemples de ce mésusage abondent [2] :

• L’Encyclopédie Universalis divise l’article sur la Chine en deux parties : « L’Empire du Milieu » et « La République populaire ».
• Le dictionnaire de géopolitique, dirigé par Yves Lacoste, annonce d’emblée cette tautologie : « La Chine c’est l’«Empire du Milieu» : au milieu du monde et au centre de toute chose. »
• Le dossier « La Chine face aux défis de l’or bleu », publié par la Chambre de Commerce et d’Industrie, contient cette phrase introductive : « Assurer l’approvisionnement et la gestion de l’eau est donc un enjeu essentiel pour l’Empire du Milieu. »
• Un reportage sur la clôture de l’Exposition universelle de Shanghai de 2010, réalisé par Arte, affirme sans rire : « 95% des visiteurs des 400 000 visiteurs par jour viennent de l’Empire du Milieu ».

Chine en Question se fixe comme objectif de questionner la Chine iuxta propria principia [suivant son propre principe] et non selon les critères économiques, politiques, sociaux et culturels occidentaux.

Nous analyserons toutes les publications consacrées à la Chine – les articles des médias dominants et des blogs, les revues et les livres. Nous confronterons le point de vue occidentale au point de vue chinois en se référant, dans la mesure de notre compétence linguistique, aux sources publiées en chinois ou, à défaut, aux traductions authentiques et non à la réécriture des officines de propagande.

01/11/2010
Serge LEFORT
Citoyen du Monde


[1] Lire : LEFORT Serge, 中國 zhōng guó Pays du milieu, Monde en Question.
[2] Références :
• Corpus 4, Encyclopédie Universalis, 1985 p.772 à 937.
• LACOSTE Yves (sous la direction de), Dictionnaire de Géopolitique, Flammarion, 1993 p.404 à 436.
• La Chine face aux défis de l’or bleu, Connexions n°55, Octobre 2010.
• L’Exposition Universelle de Shanghai ferme ses portes, Aujourd’hui la Chine, 01/11/2010.

中國 zhōng guó


Que savons nous de la Chine ? Rien, pratiquement rien. Le volume d’informations quotidiennes est inversement proportionnel à l’importance de ce pays. Yahoo! Actualité est un bon indicateur. En temps ordinaire, ce site publie moins de 5 dépêches par jour, qui sont reprises en boucle par tous les médias dominants. Mais dès que le dalaï-lama s’exprime, les médias dominants se prosternent aux pieds de sa Sainteté, la 14e réincarnation d’une divinité tibétaine, pour recueillir sa parole en copiant-collant les dépêches d’agences [1].

Nous ne savons rien de la Chine ou si peu… parce que la Chine ne fut pas et n’est pas un objet de connaissance, mais de convoitise des puissances occidentales. Christophe Colomb mourut sans savoir qu’il avait découvert l’Amérique car il croyait avoir trouvé le chemin le plus court pour conquérir Cathay, nom donné à la Chine par Marco Polo [2].
La colonisation de la Chine fut donc retardée et finalement réalisée par d’autres puissances occidentales, principalement l’Angleterre et la France entre 1839 et 1949, avec une brutalité non moins raffinée que celles des Conquistadores espagnols. Les chercheurs anglo-saxons, évaluent le nombre des victimes dans une fourchette oscillant entre 120 et 150 millions en un siècle [3]. Il ne faut jamais oublier cette barbarie quand les mêmes puissances occidentales prétendent donner des leçons de démocratie à la Chine.

Nous ne savons rien de la Chine ou si peu… parce que, pour commencer, nous lui attribuons un nom qui n’est pas le sien. 中國 en chinois, transcrit zhōng guó en pinyin, se traduit par « pays du milieu » et non par « empire du milieu » comme on le fait couramment, y compris dans Wikipédia qui comporte beaucoup d’autres erreurs dont l’usage du terme « sinogramme » au lieu de « caractère chinois » [4].
L’usage de l’expression volontairement fautive « empire du milieu », qui induit l’idée de domination voire d’assujettissement, était le lieu commun des colonisateurs et est resté le lieu commun de la propagande des médias dominants.
Pays s’écrit 國 en graphie classique et 国 en graphie simplifiée. 國 est composé de 囗 wéi (enceinte / enclos), 口 kǒu (bouche), 一 yī (le chiffre un) et 戈 gē (lance / hallebarde). 国 est composé de 囗 wéi (enceinte / enclos) et 玉 yù (jade). Ainsi, le mot pays évoque, en graphie classique, un espace délimité par une frontière, protégé par une force militaire et administré efficacement et, en graphie simplifiée, un espace délimité par une frontière et précieux comme le jade [5].

Nous ne savons rien de la Chine ou si peu… parce que la majorité des sinologues français, plus encore les prétendus tels, ont conservé la vision de la Compagnie de Jésus : faire rentrer la pensée chinoise dans le moule de la philosophie occidentale. C’est le cas des contributions de La pensée en Chine aujourd’hui [6] et notamment celle de Joël Thoraval qui annonce sans rire le retour en force d’une certaine forme du pragmatisme américain dans la Chine contemporaine !

Nous ne savons rien de la Chine ou si peu… parce que les médias dominants simplifient à l’extrême comme toujours et surtout parce qu’ils sont unanimes à relayer les idéologies les plus réactionnaires. Conformément à un processus classique d’évolution, les petits maîtres à penser, hier pro-chinois parce que disciples béats du grand timonier, sont aujourd’hui anti-chinois parce que prosélytes zélés du consensus néo-libéral droite-gauche [7]. La réalité chinoise est beaucoup plus complexe, mais qui s’en soucie ?

20/02/2010
Serge LEFORT
Citoyen du Monde

Lire aussi :
• Dictionnaire chinois français – français chinois en caractères simplifiés, Chine nouvelle.
• L’étude des caractères classiques permet de comprendre les subtilités de la langue et donc de la pensée chinoise. Ces deux livres, de lecture facile, constituent une excellente introduction :

– FAZZIOLI Edoardo, Caractères chinois – Du dessin à l’idée, 214 clés pour comprendre la Chine, Flammarion, 1987 et 1993.
– JAVARY Cyrille J.-D., 100 mots pour comprendre les Chinois, Albin Michel, 2008 [DjohiZénith FM].
Dossier documentaire & Bibliographie Chine, Monde en Question.
Dossier documentaire & Bibliographie Cyrille JAVARY, Monde en Question.
Dossier documentaire & Bibliographie François JULLIEN, Monde en Question.


[1] Les médias droite-gauche de la France catho-laïque se complaisent à encenser le dalaï lama, qui est leur héros contre la Chine. Il est vrai que, à l’heure où la démocratie s’exporte à coups de missiles contre le peuple afghan, il est logique que le chef religieux d’un secte puisse incarner à la fois une divinité tibétaine et la démocratie occidentale.


Dalaï Lama, sculpture d’Eugenio Merino

Et l’im-Monde récite son catéchisme : «le traitement réservé à cet homme en Europe et aux Etats-Unis est un marqueur de l’attachement que les Occidentaux éprouvent encore à l’égard des droits de l’homme». Le respect des droits de l’homme, invoqué contre les anciennes colonies, n’est qu’un discours néo-colonial… sans effets.
[2] Le terme grandes découvertes masque la réalité du projet colonial de la Monarchie catholique. La Conquista des Amériques commença en 1492 c’est-à-dire l’année où s’achevait la Reconquista chrétienne des royaumes musulmans de la péninsule Ibérique. La colonisation se traduisit par le vol des terres, le pillage des richesses, le massacre des résistants, l’esclavage et la conversion des survivants, l’imposition des mœurs et coutumes occidentales notamment vestimentaires.
[3] Un bon résumé par Michel TIBON-CORNILLOT : Les guerres de l’opium ou l’écrasement de la Chine, Dedefensa et La Chine en enfer : pillages et génocides blancs, Dedefensa.
[4] Le terme sinogramme ne fut pas inventé par Delphine Weulersse et Nicolas Lyssenko beaucoup le répète par copier-coller. C’est une appellation typiquement coloniale :

En France, il était déjà en usage au XIXe siècle : on le trouve employé, par exemple, dans un article d’Alexandre Ular, Notes sur la littérature en Chine. Il était également utilisé par les auteurs anglo-saxons : ainsi George Ripley et Charles A. Dana dans The New American Cyclopaedia: A Popular Dictionary of General Knowledge, dont l’édition fut entreprise dès 1858. Le premier usage attesté le serait en 1830, en langue latine : « sinogrammatum. » Cette année-là, l’abbé Janelli Cataldo publia un ouvrage dont le titre est : Tabulae Rosettanae Hieroglyphicae et Centuriae Sinogrammatum polygraphicorum interpretatio per Lexeographiam Temuricosemiticam (Neapoli Typis Regiis).
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Pour la petite histoire, Delphine Weulersse est une religieuse chrétienne orthodoxe que les éditions du Cerf présentent ainsi :

Après une licence de russe et un doctorat de chinois en Sorbonne, une année d’étude à l’université de Pékin et quatre au Japon, Delphine Weulersse, mariée et mère de trois enfants, a enseigné la langue et la littérature chinoises classiques pendant près de trente ans à l’université de Paris-VII. […] En 1993, à la suite d’une conversion fulgurante, elle devient orthodoxe au monastère russe de Bussy-en-Othe où elle fera sa profession monastique en 2002 sous le nom d’Anastasia.

Quant à Nicolas Lyssenko, il a auto-édité avec Delphine Weulersse en 1986 une Méthode programmée du chinois moderne.
[5] Étymologie de 國, Chine nouvelle et JAVARY Cyrille J.-D., 100 mots pour comprendre les Chinois, Albin Michel, 2008 p.277 à 279.
Usages du caractère 國 à partir d’une recherche dans Google.
[6] CHENG Anne (sous la direction de), La pensée en Chine aujourd’hui, Folio Gallimard, 2007.
[7] HOCQUENGHEM Guy, Lettre ouverte à ceux qui sont passés du col mao au Rotary, Agone, 1986 et 2003.