Chine en Question

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De l’être au vivre – Lexique euro-chinois de la pensée


 

Dans quels termes penser quand le monde est en voie de penser dans les mêmes ?

Face aux principaux concepts de la pensée européenne, je suis allé chercher en Chine des cohérences à mettre en vis-à-vis, dont je fais des concepts, ceux-ci laissant paraître d’autres possibles.

Il ne s’agit donc pas de « comparer ». Mais de cueillir les fruits d’un déplacement théorique, dont je dresse ici le bilan, en explorant d’autres ressources à exploiter ; comme aussi, par le dévisagement mutuel engagé, de sonder respectivement notre impensé.

Au lieu donc de prétendre identifier des « différences » qui caractériseraient les cultures, je cherche à y détecter des « écarts » qui fassent reparaître du choix et remettent en tension la pensée. C’est seulement à partir d’eux, en effet, qu’on pourra promouvoir un commun de l’intelligible qui ne soit pas fait de slogans planétarisés.

En retour, les entrées de ce lexique introduiront autant de dérangements qui pourront faire réagir les pratiques de l’art comme de la psychanalyse ; qui permettront de réinterroger de biais la pensée du politique comme du management.

Et voici que, en dessinant une sortie de la « question de l’Être », c’est du même coup une nouvelle pensée du vivre que capte, dans ses mailles, ce filet.

François JULLIEN, De l’être au vivre – Lexique euro-chinois de la pensée, Gallimard, 2015.

Lire aussi :
Dossier documentaire Pensée chinoise, Monde en Question.
Dossier documentaire François JULLIEN, Monde en Question.
Veille informationnelle 中國 Chine, Monde en Question.

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Traduire en chinois les concepts philosophiques européens


 

François Jullien, philosophe et sinologue, a ouvert et développé, depuis une trentaine d’années, un chantier où il a élaboré, en passant par le dehors de la Chine, des concepts permettant de relancer la pensée européenne. Quand on veut présenter ou traduire en chinois une telle œuvre, on est confronté, sinon toujours du moins fréquemment, à ce problème : comment traduire en chinois les concepts de F. Jullien. Cette communication proposera une solution s’appuyant sur des expériences de traducteur. Ce n’est qu’en remontant aux sources de sa pensée et en tenant compte de son cheminement qu’on peut rendre en chinois une telle réflexion, sans la trahir.

Lire la suite… Conférence : Esther Lin, Traduire en chinois les concepts philosophiques : prise en compte génétique 演讲:卓立,“哲学概念的中文翻译:概念之生成”, Chaire sur l’altérité

Lire aussi :
Dossier documentaire Pensée chnoise, Monde en Question.
Dossier documentaire François JULLIEN, Monde en Question.
Veille informationnelle 中國 Chine, Monde en Question.

Le nu en Chine et en Occident


La propagande anti-chinoise est présente dans tous les domaines y compris les arts. Ainsi, on peut lire l’apologie du peintre Guan Zeju ou du photographe Ai Weiwei non pour la qualité artistique leurs œuvres, mais parce qu’ils sont le symbole de la représentation du nu… selon les codes occidentaux.

Un auteur anonyme écrit :

La Chine semble avancer à grands pas sur l’autoroute de la modernité…

La liberté d’expression arrivera-t-elle en Chine par le biais de la libération sexuelle ?
Forum Livenet

Un journaliste, spécialisé dans la propagande anti-chinoise (un fonds de commerce lucratif), récite ses litanies habituelles :

[…] la dimension politique du harcèlement contre Ai Weiwei ne fait aucun doute, il reste ce paradoxe : le Parti communiste chinois et ses dirigeants restent étonnamment pudibonds dans une société qui a basculé depuis longtemps dans la libération des mœurs et des codes.

Mais un artiste qui pose avec des femmes nues par posture artistique, certes discutable mais qui ne relève certainement pas de la pornographie, c’est trop !

Dans le discours politiquement correct, la pornographie serait le marqueur de LA civilisation et la liberté de la pornographie serait celui de LA démocratie :

Malgré l’abondance de films pornographiques sur le net, il est encore des pays où l’on peut être condamné à une peine d’emprisonnement – plus ou moins sévère – pour en avoir simplement visionner un, et il est en de même pour la possession de sex toys. Que ce soit pour des raisons religieuses, morales ou politiques, le porno est encore tabou dans de nombreux coins du globe.
Où censure-t-on le porno, et pour quelles raisons ? Quelles sont les stratégies de contournements mises en place par les consommateurs ? Quelle est la place du porno « amateur » en Chine ou en Egypte ? Quel est le rapport entre libertés individuelles et libre accès à la pornographie ?
Sexe et porno : la fabrique des désirs (3/4) – Indonésie, Chine, Egypte : cachez ce sexe que je ne saurais voir, France Culturemp3 (24′ 40″ – 34′ 18″)

Au lecteur qui cherche à comprendre la Chine par elle-même, je recommande l’excellent ouvrage de François Jullien. Dans Le nu impossible, il interroge la représentation du nu dans la culture occidentale et sa non-représentation dans la culture chinoise.

Car le nu non seulement est révélateur de ce qui ferait l’originalité esthétique de la tradition chinoise face à la nôtre (puisque permettant justement leur face-à-face), il doit permettre aussi, plus généralement, de remonter dans l’articulation entre l’art et la pensée. Ou, plus précisément, entre l’art et l’implicite de nos modes de pensée. Il révèle des choix enfouis de notre esprit, ou que nous avons oubliés.
op. cit. p.56

Je recommande aussi cette conférence :

François JULLIEN, Nadeije LANEYRIE-DAGEN, Le nu en Chine et en Occident, Musée du quai Branly, 29/03/2012, Télécharger AudioTélécharger Vidéo.

10/02/2013
Serge LEFORT
Citoyen du Monde

Note du 12/02/2013 :
Après avoir écrit cet article, j’ai découvert le texte de Claude Guillon qui illustre la démagogie de l’usage politique de la nudité et le fait que la liberté de manifester nu n’existe pas plus en France qu’en Chine.
Dossier documentaire Claude GUILLON, Monde en Question.

La Chine, comme la France, exploite le marché du sexe et de ses représentations comme en témoigne les photos quotidiennement publiés par Xinhua (agence de presse chinoise).
Le cul en Chine, Chine en Question.

Lire aussi :
• Le nu et l’autre – Entretien avec François Jullien, Alliage n°45-46
• François JULLIEN, De l’essence ou du nu, Seuil, 2000 réédition Le nu impossible, Points Seuil, 2005.
Tout désigne le Nu comme un phénomène qui a si bien collé à la culture européenne que nous n’en sommes jamais sortis. Tant il relie l’Occident d’un bord à l’autre, d’une époque à l’autre, et a servi continûment de base dans la formation des Beaux-Arts. L’Eglise a pu rhabiller le sexe, mais elle a gardé le nu. En revanche, s’il est un espace culturel où le nu est resté complètement ignoré, c’est bien en Chine. Donnée d’autant plus surprenante que la tradition artistique chinoise a largement développé la peinture et la sculpture des personnages. Une absence aussi radicale, et qui ne souffre pas d’exception, renvoie à une impossibilité. Nous voilà donc conduits à nous interroger sur la condition de possibilité du nu : à quoi, d’un point de vue théorique, a-t-il dû de s’interposer entre la chair et la nudité, le désir et la honte ?
Dossier documentaire François JULLIEN, Monde en Question.

• Nadeije LANEYRIE-DAGEN, Département d’Histoire et de Théorie des Arts.
• Nadeije LANEYRIE-DAGEN, L’invention du corps – La représentation de l’homme du Moyen Âge à la fin du XIXe siècle, Flammarion, 1998 réédition 2006.
Codes sociaux et usages hygiéniques, théories cosmologiques et rêveries poétiques, réflexions politiques et lecture des Anciens : autant d’éléments nécessaires à l’analyse. Ils sont ici réunis afin de montrer combien la révélation du corps est aussi invention d’une nouvelle civilisation, la nôtre.
• Bibliographie, Librairie Gallimard.

Revue de presse Chine 2013, Monde en Question.
Veille informationnelle 中國 Chine, Monde en Question.
Dossier documentaire Chine, Monde en Question.
Dossier documentaire Érotisme & Pornographie, Monde en Question.

L’Origine du Monde


Depuis plus de deux mille ans la pensée occidentale est engluée dans le mythe de l’origine. Toutes les civilisations sauf une – la civilisation chinoise – racontent une histoire sur l’origine du monde. Ces contes ont été repris par la cosmologie des trois religions monothéistes qui ont construit le démiurge – YHWH, Dieu ou Allah – responsable de la création de l’univers.

La physique, pourtant une science dure, n’a pas échappé au mythe de l’origine. Tout le monde connaît la théorie du Big Bang, mais peu de gens savent que ce modèle cosmologique fut proposé en 1927 par le chanoine catholique belge Georges Lemaître, qui décrivait dans les grandes lignes l’expansion de l’univers, avant que celle-ci ne soit mise en évidence par Edwin Hubble en 1929. Pour la petite histoire, il est significatif de savoir que l’expression Big Bang fut popularisée lors d’une émission de la BBC en 1950 alors que Fred Hoyle, qui l’utilisa d’une manière ironique, était le principal détracteur de la théorie du Big Bang.

Les physiciens les plus illustres entretiennent la confusion entre théorie ou modèle d’une part et connaissance issue d’expérimentations scientifiques d’autre part. Il est connu que Bernard d’Espagnat est le physicien chéri des catholiques [1], mais il est moins connu que Etienne Klein est conseiller de rédaction de la revue jésuite Etudes [2]. Étrange car le jésuite Matteo Ricci a précisément cherché à convertir les chinois non en les évangélisant, mais en leur parlant de sciences : mathématique, astronomie, etc.

Le discours soi-disant universaliste de l’origine bute sur le fait que la pensée chinoise – philosophie et scientifique – s’est construite sans recourir à l’idée de création, mais à celle de procès c’est-à-dire le mouvement d’alternance du yin et du yang.

Le principe de l’alternance évacue de lui-même toute possibilité de construction téléologique, sur la Terre comme au Ciel […]
De même qu’il ne saurait avoir de fin, le mouvement en cours ne saurait avoir de début : en amont comme en aval de lui-même, le cours du procès n’a pas d’extrémité possible.
François JULLIEN, op. cit. p.72

Dans le chapitre ni créateur ni création, François Jullien résume :

Qu’y a-t-il, au fond, qui sépare aussi radicalement la pensée du procès de celle de la création ? Il me semble que, si l’on tente de remonter plus avant dans la structure de la différence, le principe de l’opposition serait d’abord celui-ci : à l’origine du procès […] il n’y a jamais eu une mais toujours deux instances. Celles-ci, d’une part, s’opposent catégoriquement l’une à l’autre dans leurs déterminations réciproques et, en même temps, fonctionnent toujours à parité l’une vis-à-vis de l’autre, sans qu’il y ait jamais antériorité ou supériorité entre elles deux. De là naît une logique de l’interaction mutuelle et continue, par rapport à quoi la question de l’origine, elle-même, perd son sens.
François JULLIEN, op. cit. p.79

Plus loin, il ajoute :

La justification minimale de Dieu, au sein du rationalisme occidental, est de lui attribuer l’impulsion initiale dans l’enchaînement des causes et des effets qui constituent le cours du monde. Dieu est là pour donner sa première chiquenaude à l’univers [Big Bang], après quoi tout marche tout seul : l’interprétation mécaniste évacue toute mise en scène dramatique de la création, mais ne peut pour autant se dispenser de l’hypothèse du premier moteur. Or c’est précisément cette idée d’une intervention extérieure, même réduite à son minimum – au seul début -, que repousse catégoriquement [la pensée chinoise].
François JULLIEN, op. cit. p.84

L’athéisme profond de la pensée chinoise se comprend par cette absence des idées d’origine et de fin car, comme le dit Wang Fuzhi, « c’est chaque jour que le monde commence comme c’est chaque jour que le monde finit ». « Le début du monde et la fin du monde sont une seule et même chose ».

01/02/2011
Serge LEFORT
Citoyen du Monde

Lire aussi :
• Bernard d’ESPAGNAT, À la recherche du réel – Le regard d’un physicien, Gauthier-Villars, 1979 réédition Pocket, 1991 [Journal de physique].
Qu’est-ce que la réalité ? Cette question sans cesse posée dans la tradition philosophique est aujourd’hui reprise par des physiciens, dont l’objet d’étude, cet ensemble de phénomènes qu’il est convenu d’appeler réalité, se dérobe parfois à l’analyse scientifique autant qu’il était rebelle à toute définition métaphysique close. La physique contemporaine permet-elle de résoudre ce problème, d’affirmer l’existence d’une réalité indépendante de notre perception, et d’en construire le concept ? Bernard d’Espagnat s’attache à reprendre cette question, lui apporte l’éclairage de la philosophie classique, et celui de la science contemporaine. Reprenant les termes du débat à l’origine, il en propose une interprétation qui tient compte des plus récents acquis de la physique. Méditation sur une des questions essentielles de la philosophie, ce livre est donc également une brillante initiation aux problématiques de la physique, science qui entre toutes a connu récemment les plus grands bouleversements.
• Bernard d’ESPAGNAT, Une incertaine réalité – Le monde quantique, la connaissance et la durée, Gauthier-Villars, 1985 réédition Fayard, 1993.
• Bernard d’ESPAGNAT, Le réel voilé – Analyse des concepts quantiques, Fayard, 1994 [La Recherche].
Parce qu’elle relativise certaines notions que l’on pouvait croire absolues (espace, objet, causalité), la physique quantique bouleverse nos conceptions traditionnelles. Ce livre expose en détail les raisons de ces changements et les nouveaux problèmes conceptuels qui en découlent. Il fournit une description d’ensemble, aussi utile aux épistémologues qu’aux physiciens, des diverses manières dont les experts en la matière s’attaquent aux problèmes en question. Après un rappel simple et clair des principes de la mécanique quantique, l’ouvrage traite successivement de la causalité locale, du critère E.P.R. de réalité, des théories quantiques de l’opération de mesure (problèmes relativistes compris), des théories de la décohérence (environnement), de celles des logiques cohérentes, des théories à visées ontologiques telle celle de Bohm, et de plusieurs problèmes connexes. Certaines questions touchant au lien entre contractualité et réalisme, à l’accord intersubjectif, aux limites de sens des verbes « être » et « avoir », etc., émergent naturellement des analyses ainsi conduites et sont étudiées en détail. Enfin, il est montré que le fait de distinguer entre la réalité empirique et un réel indépendant « voilé », dont on ne peut espérer connaître que certaines structures générales, met sur la voie d’une interprétation satisfaisante de la physique d’aujourd’hui.
• Bernard d’ESPAGNAT et Etienne KLEIN, Regards sur la matière – Des quanta et des choses , Fayard, 1993 [Les Humains AssociésRevue d’histoire des sciences].
La physique quantique n’est pas seulement à la base de nombreuses inventions de pointe.
Elle constitue aussi une révolution conceptuelle de grande ampleur. Bien que ses implications pratiques comme ses conséquences philosophiques soient immenses, la physique quantique est encore mal connue des non-spécialistes, en partie à cause des difficultés qu’il y a à exposer ses fondements. Or c’est justement la gageure réussie de cet ouvrage. En un style clair, enjoué et dépourvu d’équations, Etienne Klein nous guide dans les profondeurs de la matière.
Nous découvrons avec lui des expériences aussi étranges que celle des « fentes de Young », qui montre que la matière est à la fois onde et corpuscule et que ses caractéristiques sont en partie liées… à notre propre existence en tant qu’observateur humain! Après avoir pris connaissance de paradoxes surprenants comme celui du chat de Schrödinger – un chat à la fois mort et vivant ! – nous abordons la mystérieuse question de la « non-séparabilité », sorte d’influence qui se joue de l’espace et du temps. Prenant le relais, Bernard d’Espagnat nous montre les impressionnantes conséquences de ces découvertes; comment il en résulte que la physique ne donne accès qu’à une allégorie de ce réel dont elle maîtrise si admirablement les apparences.
Notre vision du monde s’en trouve transformée et vivifiée. Loin d’apparaître comme la grande mécanique que paraissait décrire la physique classique, ce réel -voilé et non séparable – laisse entrevoir une profondeur et un mystère qui semblaient avoir disparu. La quête immémoriale d’un « être » qui soit plus que les matériaux qui le composent retrouve ainsi une pertinence que la science avait un moment paru nier. Ensemble, ils nous proposent un livre clair et vigoureux qui, non seulement nous initie à la physique moderne mais réhabilite aussi la dimension contemplative du métier de physicien.
• Etienne KLEIN, Discours sur l’origine de l’univers, Flammarion, 2010 [ExtraitsLibération].
D’où vient l’univers ? Et d’ou vient qu’il y a un univers ? Irrépressiblement, ces questions se posent à nous. Et dès qu’un discours prétend nous éclairer, nous tendons l’oreille, avides d’entendre l’écho du tout premier signal : les accélérateurs de particules vont bientôt nous révéler l’origine de l’univers en produisant des « big bang sous terre » ; les données recueillies par le satellite Planck nous dévoiler le « visage de Dieu » ; certains disent même qu’en vertu de la loi de la gravitation l’univers a pu se créer de lui-même, à partir de rien… Le grand dévoilement ne serait donc devenu qu’une affaire d’ultimes petits pas ? Rien n’est moins sûr… Car de quoi parle la physique quand elle parle d’« origine » ? Qu’est-ce que les théories actuelles sont réellement en mesure de nous révéler ? À bien les examiner, les perspectives que nous offre la cosmologie contemporaine sont plus vertigineuses encore que tout ce que nous avons imaginé : l’univers a-t-il jamais commencé ?
• Etienne KLEIN, Interview, Arte, 2006.
• Etienne KLEIN, cours 2007, Le mystère d’être, 2007.
• Ce que nous savons du commencement du monde est-il compatible avec l’idée de créateur ?, Du Grain à moudre, 20/10/2010.
• Les Origines 3/5 : L’origine de l’univers, Les Nouveaux chemins de la connaissance, 12/01/2011.
• Etienne KLEIN, L’origine de l’univers est-elle pensable ?, Cours méthodique et populaire de philosophie, 19/01/2011.
• Etienne KLEIN, Les lois du monde sont-elles dans le monde ?, Cours méthodique et populaire de philosophie, 25/05/2011.
• Big Bang, CNRS.
• François JULLIEN, Procès ou Création – Une introduction à la pensée des lettrés chinois, Seuil, 1989 réédition Points Seuil, 1996.
Que toute réalité soit conçue comme processus en cours, relevant d’un rapport d’interaction ; que tout réel ne soit donc jamais analysable comme entité individuelle mais comme relation ; qu’il y ait, par conséquent, à l’origine de tout phénomène non pas une mais toujours deux instances fonctionnant corrélativement, c’est là une rerésentation de base de la culture chinoise.
Dossier documentaire & Bibliographie François JULLIEN, Monde en Question.
Dossier documentaire & Bibliographie Chine, Monde en Question.


[1] Sélection bibliographique :
• À la recherche du réel – Entretien avec Bernard d’Espagnat, Jean Staune, non daté.
• Approches des positions de Bernard d’Espagnat dans une incertaine réalité, Laval théologique et philosophique, 1988.
• Physique et réalité, entretien avec Bernard d’Espagnat, Évangile & Liberté, Août-Septembre 2006.
• Bernard d’Espagnat : spiritualité et science, Racines chrétiennes, 13/12/2009.
[2] Sélection bibliographique :
• La Compagnie de Jésus dans la cité des hommes, Le Monde, 13/07/2010.
• Etienne KLEIN, Articles depuis janvier 2001, Etudes.

Cette étrange idée du beau


Quelques soient ses critères ou les variations dans la manière de le concevoir, il y a en occident un « impérialisme » du beau auquel la création, l’œuvre ou la réception se soumettent. On peut faire l’archéologie de cet impérialisme pour en dégager les partis pris théoriques et travailler l’écart avec la pensée chinoise qui, elle, n’a pas isolé ou abstrait le beau. D’autres possibles s’ouvrent alors, donnant un autre accès à l’art et singulièrement à l’art contemporain.
Conférence de Jean-Jacques Melloul, Citéphilo, 21/11/2010.

Lire aussi :
• L’actualité des podcasts
DKPOD
Tous les podcasts
RSS One
• François JULLIEN, Cette étrange idée du beau, Grasset, 2010.
François Jullien offre une mise en regard de la pensée chinoise et de la pensée européenne sur le concept de beau, afin de le sortir des lieux communs et de le rendre à son étrangeté.
Dossier documentaire & Bibliographie François JULLIEN, Monde en Question.
Dossier documentaire & Bibliographie Chine, Monde en Question.

Hommage à François JULLIEN


Qui s’intéresse à la Chine et plus particulièrement à la pensée chinoise rencontre sur son chemin l’œuvre en cours – se faisant – de François Jullien qui, philosophe et sinologue, occupe une « position incongrue » :

[…] la difficulté qui dès lors la mienne à m’insérer. Du côté de la sinologie : dont l’ambition est le connaître ; et de celui de la philosophie, en raison du compartimentage qui est le sien en rubriques institutionnalisées, plus ou moins complexes, et qui se tiennent sagement les unes et les autres […].
JULLIEN François et MARCHAISSE Thierry, Pensée d’un dehors (la Chine) – Entretiens d’Extrême-Occident, Seuil, 2000 p.13-14

En porte-à-faux avec le discours politiquement correct dominant, François Jullien fait le détour par la Chine pour questionner les fondements de la philosophie occidentale : l’Être, Dieu, la Liberté (op. cit. p.264-281). Que ces concepts, qui nous semblent « universels », soient absents de la pensée chinoise et que les mots pour les dire fassent défauts questionne le pli de la pensée grecque. Dit autrement, le détour par la Chine est nécessaire pour questionner le parti pris par la Grèce.

La Chine dérange car son étrangeté nous oblige à penser les présupposés de nos certitudes. Et, contrairement à ce que prétendent ses détracteurs [1], François Jullien ne fait pas l’apologie de la Chine, mais déconstruit pierre par pierre l’universalité de la civilisation européenne et par extension de la civilisation occidentale. Cette prétention à l’universalité fut le socle idéologique de la colonisation des Amériques, de l’Afrique et de l’Asie [2].

La lecture François Jullien n’est pas toujours facile car elle nécessite des connaissances philosophiques voire linguistiques en grec et en chinois. La sélection bibliographique qui suit propose donc les ouvrages les plus abordables parmi lesquels chacun pourra faire son propre chemin.

14/11/2010
Serge LEFORT
Citoyen du Monde

Sélection bibliographique :
• JULLIEN François, Procès ou Création – Une introduction à la pensée des lettrés chinois, Seuil, 1989 réédition Points Seuil 1996.

Que toute réalité soit conçue comme processus en cours, relevant d’un rapport d’interaction ; que tout réel ne soit donc jamais analysable comme entité individuelle mais comme relation ; qu’il y ait, par conséquent, à l’origine de tout phénomène non pas une mais toujours deux instances fonctionnant corrélativement, c’est là une rerésentation de base de la culture chinoise.

• JULLIEN François, Traité de l’efficacité, Grasset, 1996.

François Jullien enrichit notre conception de l’efficacité en confrontant la notion occidentale et la notion chinoise. A la difficulté européenne à penser l’efficacité s’oppose l’approche chinoise de la stratégie : quand l’efficacité est attendue du potentiel de la situation et non d’un plan projeté d’avance, qu’elle est envisagée en termes de conditionnement et non de moyens à fin, de transformation et non d’action, de manipulation et non de persuasion, « l’occasion » à saisir n’est plus alors que le résultat de la tendance amorcée et, comme le dit un sage chinois, le plus grand général ne remporte que des victoires « faciles », sans même qu’on songe à l’en louer.

• JULLIEN François et MARCHAISSE Thierry, Pensée d’un dehors (la Chine) – Entretiens d’Extrême-Occident, Seuil, 2000.

Entreprenant ici un premier bilan de son travail, et l’ouvrant ainsi aux non-spécialistes, François Jullien nous promène à travers le foisonnement des interrogations que fait lever la Chine face à l’Europe et nous confronte à l’expérience que, loin de nous, durant des millénaires, elle a accumulée.
En choisissant de dialoguer avec un philosophe, il entend proposer une introduction vivante, parce que questionnante, et sans facilités, à ce que nous entrevoyons trop vaguement comme la « Sagesse de l’Orient » et, chemin faisant, dégager de nouvelles intelligibilités.

• JULLIEN François, Conférence sur l’efficacité, PUF, 2005.

Il oppose la conception européenne de l’efficacité, liée à la modélisation comme à la finalité et une action se prolongeant en héroïsme, à la pensée chinoise de l’efficience, indirecte et discrète, qui prend appui sur le potentiel de situation et induit des transformations silencieuses sans éclat ni même événement.

• JULLIEN François, Chemin faisant – Connaître la Chine, relancer la philosophie [réplique à ***], Seuil, 2007.

Une réponse à « Contre François Jullien » de Jean-François Billeter, une réflexion critique sur l’image de la Chine que véhiculent les ouvrages de François Jullien. A l’occasion de cette « réplique », François Jullien récapitule le chemin parcouru, ou sa « méthode », et les résultats acquis. Il montre du même coup comment, à partir du dévisagement réciproque des cultures, ouvrir la voie d’un auto-réflechissement de l’humain qui nous délivre de l’humanisme mou et de sa pensée faible.

• JULLIEN François, De l’universel, de l’uniforme, du commun et du dialogue entre les cultures, Fayard, 2008.

Comment continuer à donner sens à l’idée d’universalité, et notamment à l’universalité des droits de l’homme, sans rien négocier de son exigence, alors qu’il faut bien reconnaître que cette quête de l’universel est la préoccupation singulière de la seule Europe, et que le contenu des droits de l’homme, inséparable de l’histoire européenne, semble en lui-même difficilement universalisable ? Et comment penser ce qu’il y a de commun entre les hommes tout en tenant compte de la pluralité des cultures, elle-même menacée aujourd’hui par l’uniformisation du monde ?
La pensée chinoise (entendons par là, la pensée qui s’est exprimée en chinois, sans la figer dans une quelconque identité), nous dit Jullien, offre ceci de passionnant, qu’elle s’est développée, au moins jusqu’au XVIe siècle, dans l’indifférence à la pensée européenne, à la différence de la pensée arabe ou même de la pensée indienne (à travers les langues indoeuropéennes). Alors que la philosophie européenne s’est déployée dans le pli de l’Être, les penseurs chinois ne se sont pas trouvés confrontés au problème si crucial de l’unité des sens de l’être ; on trouve de même une toute autre approche du temps, ou un autre rapport à l’exigence de vérité, etc. Une telle extériorité du point de vue nous permet en retour de prendre conscience de la singularité des choix effectués par la pensée européenne et des voies qu’elle a empruntées. Par là même, l’exploration de la pensée chinoise, dans toute ses richesses, vient ébranler l’autoconfort de la philosophie et l’ouvrir à d’autres possibles.

• JULLIEN François, Les transformations silencieuses, Grasset, 2009 réédition Livre de Poche, 2010.

La culture chinoise accorde une place centrale aux transitions. Pas l’Occident. On ne voit rien. Pourtant, heure par heure, jour par jour, tout change. L’enfant grandit, le corps vieillit, la montagne s’érode, le climat change, ou bien le couple, lentement, se délite. Ces modifications minimes et constantes, inaperçues mais essentielles, forment le cours du monde et la trame de l’existence. Elles progressent à bas bruit, partout présentes, invisibles toutefois, à force d’être minimes et graduelles. « Un beau jour », comme on dit, le résultat saute aux yeux, avec la soudaineté apparente et trompeuse d’un événement nouveau : cet amour est mort, la planète est en danger, je suis vieux, l’enfant est grand. Comment cela s’est-il fait ? Sur le coup, nous voilà pantois : nous voyons soudain ce qui était là, patent, en dehors pourtant de notre regard.
A partir de ce constat, aussi banal que philosophique, François Jullien a construit un livre en tous points remarquable. Il montre en effet combien « les transformations silencieuses » constituent ce que la métaphysique européenne a le plus de mal à saisir, alors que la culture chinoise leur accorde, au contraire, une attention soutenue. Depuis les Grecs, l’Occident a privilégié les délimitations : il pense par arêtes vives, par bords tranchés, par formes nettes, par idées « claires et distinctes », comme disait Descartes. Ce qui le rend inapte, en fin de compte, à concevoir les transitions, le passage graduel d’une forme à une autre.

• JULLIEN François, Penser entre la Chine et l’Europe, CNRS, 2010.

Impossible, aujourd’hui, de penser la Chine sans un détour par l’œuvre de François Jullien. C’est en esprit libre, et en érudit passionné, que l’auteur présente ici la synthèse de ses travaux, le bilan de trente ans de recherche.

Lire aussi :
Dossier documentaire & Bibliographie Chine, Monde en Question.
Dossier documentaire & Bibliographie François JULLIEN, Monde en Question.


[1] Lire :
• CHENG Anne (sous la direction de), Histoire de la pensée chinoise, Seuil, 1997 réédition Points Seuil 2002.
• BILLETER Jean François, Contre François Jullien, Allia, 2006.
• Information & désinformation sur la Chine de François Guizot à François Jullien, Monde chinois n°11, 2007.
Jean-François Billeter attaque François Jullien sans lui donner l’occasion de répondre. Procédé classique de la désinformation.
[2] Lire :
• JULLIEN François, De l’universel, de l’uniforme, du commun et du dialogue entre les cultures, Fayard, 2008.
• WALLERSTEIN Immanuel, L’universalisme européen : de la colonisation au droit d’ingérence, Démopolis, 2008.

 

Les transformations silencieuses


La culture chinoise accorde une place centrale aux transitions. Pas l’Occident. On ne voit rien. Pourtant, heure par heure, jour par jour, tout change. L’enfant grandit, le corps vieillit, la montagne s’érode, le climat change, ou bien le couple, lentement, se délite. Ces modifications minimes et constantes, inaperçues mais essentielles, forment le cours du monde et la trame de l’existence. Elles progressent à bas bruit, partout présentes, invisibles toutefois, à force d’être minimes et graduelles. « Un beau jour », comme on dit, le résultat saute aux yeux, avec la soudaineté apparente et trompeuse d’un événement nouveau : cet amour est mort, la planète est en danger, je suis vieux, l’enfant est grand. Comment cela s’est-il fait ? Sur le coup, nous voilà pantois : nous voyons soudain ce qui était là, patent, en dehors pourtant de notre regard.

A partir de ce constat, aussi banal que philosophique, François Jullien a construit un livre en tous points remarquable. Il montre en effet combien « les transformations silencieuses » constituent ce que la métaphysique européenne a le plus de mal à saisir, alors que la culture chinoise leur accorde, au contraire, une attention soutenue. Depuis les Grecs, l’Occident a privilégié les délimitations : il pense par arêtes vives, par bords tranchés, par formes nettes, par idées « claires et distinctes », comme disait Descartes. Ce qui le rend inapte, en fin de compte, à concevoir les transitions, le passage graduel d’une forme à une autre.

La neige qui fond, par exemple. C’est encore de la neige, ce n’en est déjà plus. Avec ce genre de passage, Platon a bien du mal, et Aristote aussi. Car leur outillage conceptuel est, si l’on peut dire, composé de blocs : ou bien c’est de la neige, ou bien ce n’en est pas. Au coeur de leur pensée se tient en effet la question de l’identité stable, et non ce qui transite, mue ou flue.

Ces transitions incessantes sont pourtant au coeur de la réalité. La pensée chinoise, pour sa part, leur accorde une place centrale. Elle conçoit l’existence entière comme une transformation continue : vie organique et vie politique, monde naturel comme monde social ne sont que jeux de transitions ininterrompues. Sur ce versant de la réflexion, il s’agira avant tout de saisir la logique de la situation, sa dynamique interne, ses capacités propres de développement.

Dans cet horizon disparaissent, purement et simplement, certaines interrogations majeures qui ont obsédé la pensée européenne. Par exemple, la question du commencement (aucun début au vieillissement, pas plus qu’au cycle des saisons), celle du but (la transition ne vise pas le résultat comme un objectif à atteindre), ou même – plus surprenant – celle du temps. Attentive aux calendriers, aux annales, aux datations exactes, la culture chinoise n’a cependant jamais thématisé « le temps » comme notion générale et unique. Cette grande abstraction serait-elle, sur le versant occidental, la contrepartie de l’incapacité à rendre compte des transformations silencieuses ? C’est une des hypothèses de ce livre.

Comme toujours avec François Jullien, il ne s’agit nullement de proclamer la supériorité globale d’une culture sur une autre, de valoriser ou bien de déprécier soit l’Europe soit la Chine. Le geste de ce philosophe est différent : discerner des écarts entre univers mentaux, souligner des évidences dissemblables et faire bouger, par ce détour, nos conceptions ossifiées. Ainsi, nous croyons le plus souvent que l’histoire se construit par des dates clés, et la politique par des événements – révolutions, ruptures, grands ébranlements. Prendre en considération les transformations silencieuses fait voir autrement le même paysage : ce qui émerge sous forme d’un « événement » – unique, radical et brusque – ne serait-il pas le résultat d’une longue et lente accumulation de transitions infimes ?

Ce court volume incite donc, une fois de plus, à cette réflexion nouvelle que François Jullien poursuit de texte en texte. Mais c’est avec une souveraineté à la fois désinvolte et allègre qu’il y parvient désormais. Car ce livre appartient à l’espèce, somme toute assez rare, des textes à la fois limpides et pourvus d’un contenu. Certains auteurs les engendrent, à maturité, quand ils ont assez lu, assez pensé, assez peiné pour pouvoir poursuivre leur chemin d’un pas net et sûr. Heureux effet des lents processus.

03/04/2009
Roger-Pol Droit
Le Monde

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