Chine en Question

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Archives de Tag: DENG Xiaoping

C’est probablement le début de la fin


 

Le premier quinquennat de XI Jinping avait suscité beaucoup d’espoir pour l’avenir de la Chine et du monde. L’initiative 一带一路 une Ceinture une Route, annoncée en 2013, augurait d’un développement économique, politique et culturel selon une logique plus équitable que le libéralisme occidental en cours depuis le XVIe siècle.

Le second quinquennat de XI Jinping commence mal, très mal. En supprimant la limitation à deux mandats de cinq ans, le PCC ouvre une crise de gouvernance qui, à plus ou moins long terme, aboutira à une sclérose au mieux comparable à celle de la période MAO Zedong et au pire à celle de la dynastie Qing.

L’empire mandchoue des Qing s’effondra autant du fait de la décomposition politique interne que de la guerre économique externe. En effet, la guerre coloniale anglo-française brisa d’autant plus facilement l’économie chinoise que la gouvernance ne reposait que sur l’allégeance à l’empereur.

DENG Xiaoping, en réintroduisant le principe de la sélection des cadres selon leurs compétences et non leur obéissance à la pensée de MAO Zedong, sauva le PCC. Cette mesure politique, alliée à la capitalisation de l’économie, permit à la Chine de retrouver au XXIe siècle la place qu’elle occupait au XVIIIe siècle.

Les arguments du PCC, complaisamment relayés par Pepe Escobar, ne tiennent pas :

Xi pourrait incarner la garantie dont la Chine a besoin pour mener à bien, aussi efficacement que possible, la purge anti-corruption dont elle a bien besoin dans les nombreuses branches pourries du PCC, tout en dirigeant une réorientation économique qui devrait avant tout bénéficier au prolétariat rural.
De plus, Xi est déjà la voix la plus importante dans le monde sur les thèmes du changement de climat, de la prolifération nucléaire, sans même parler du réalignement du commerce mondial dans le cadre de la mondialisation 2.0 emmenée par son pays.
Source : Asia Times, 02/03/2018.

Le PCC conserve toutes les garanties internes et externes. Il est le seul parti au pouvoir depuis 1949 et il est reconnu internationalement comme le gouvernement légitime depuis 1964.

En fait, la Chine est entrée dans un cercle vicieux négatif où la crise économique alimente la crise politique qui aggravera en retour la crise économique. Le cours nouveau se traduit par un raidissement de l’appareil du PCC qui espère sauver son avenir en se remettant à un seul homme XI Jinping, dont la pensée est inscrite désormais dans la Constitution. Ce faisant, le PCC bloque pour un temps indéterminé l’émergence d’hommes et de femmes capables d’envisager des solutions innovantes. Le renouvellement des cadres, se faisant sur l’allégeance à la pensée de XI Jinping, aboutira à une sclérose… mortelle. Ce bonapartisme à la chinoise sera préjudiciable aussi à l’économie chinoise et risque de créer une crise plus grave que celle de 1839…

12/03/2018
Serge LEFORT
Citoyen du Monde et rédacteur de Monde en Question

Lire aussi :
Léon TROTSKY, Cours nouveau, 1923 [Archive Internet des marxistesUQAC].
Dossier documentaire Politique Chine, Monde en Question.
Veille informationnelle 中國 Chine, Monde en Question.

40 ans de réforme et d’ouverture


 

À la fin de 1976, la Révolution culturelle, qui avait duré une décennie, touchait à son terme. Cette année-là, le PIB chinois totalisait 153,94 milliards de dollars (selon le taux de change actuel et idem pour les conversions ci-dessous), soit 2,2% du volume global mondial de l’année, avec un PIB par habitant de seulement 165,4 dollars, ce qui classait la Chine au-delà du 120e rang mondial. Les réserves de changes de la Chine ne s’établissaient qu’à 1,26 milliard de dollars. Son volume global des importations et exportations des marchandises était de 13,43 milliards de dollars, et dépassait à peine les 5% du commerce total américain des marchandises de la même année. À l’époque, les investissements directs étrangers en Chine étaient tout simplement inexistants, sans même parler d’investissements directs chinois à l’étranger. La Chine était essentiellement un pays agricole, dont la population rurale s’élevait à 82,6% et souffrait pour la grande majorité d’une pauvreté absolue.

[…]

Au bout de près de 40 ans d’efforts, la Chine a vu en 2016 son PIB atteindre les 11 200 milliards de dollars pour se hisser au deuxième rang mondial, soit 14,8% du PIB mondial contre 2,2% en 1976. Son PIB par habitant s’est élevé à 8 123,2 dollars pour arriver au-dessus du 60e rang au classement mondial. Son volume global des importations et exportations des marchandises et ses réserves de changes se sont respectivement établis à 3 660 milliards de dollars et 3 010 milliards de dollars, tous deux au premier rang mondial. Les investissements directs étrangers effectivement réalisés en Chine ont été évalués à 133,7 milliards de dollars, au troisième rang mondial. Alors que les investissements directs chinois à l’étranger, partis de zéro, se sont cumulés de manière fulgurante pour se retrouver au deuxième rang mondial avec un volume de 183,1 milliards de dollars.

[…]

Les accomplissements que la Chine connaît aujourd’hui sont également attribués à son ouverture sur l’extérieur et à ses échanges amicaux avec d’autres pays. Jusqu’à présent, l’ouverture de la Chine a généralement connu trois grandes phases de développement.

La première grande phase de développement couvre la période allant des années 1980 aux années 1990. L’objectif principal était d’introduire des investissements directs étrangers dans les projets de construction d’infrastructures et industriels dans diverses régions en Chine. Les régions côtières comme le Guangdong, le Fujian ou Shanghai se sont développées le plus vite grâce à leurs avantages géographiques et humains. À la fin des années 1990, l’investissement direct étranger en Chine a atteint son apogée, confirmant son statut d’atelier du monde.

La deuxième grande phase de développement a débuté après l’accession de la Chine à l’OMC en 2001 pour durer jusqu’aux alentours de 2012. Au cours de cette période, la Chine a accompli deux missions cruciales : l’une consistait à s’adapter aux règles mondiales en matière de commerce et d’investissement. L’autre à mieux se situer dans les chaînes de valeur mondiales, afin de devenir une importante composante de la chaîne industrielle et de celle des valeurs dans le monde. Résultat : au lieu de décliner, la Chine a vu la compétitivité de son industrie manufacturière au niveau mondial se renforcer nettement. Elle est devenue le plus grand pays manufacturier au monde.

La troisième grande phase de développement a commencé en 2013 marquée par une ouverture plus active. Cela fait moins de cinq ans que l’initiative des nouvelles Routes de la Soie a été lancée, mais l’entreprise est sur un excellent départ. Avec ce stade de l’ouverture, la Chine espère mettre pleinement à profit ses avantages en capitaux, en certaines technologies appliquées et en personnels spécialisés, afin de travailler avec les autres pays pour favoriser l’interconnectivité et un développement coordonné dans le monde en matière d’infrastructures, de commerce, d’investissement, de finance et d’échanges humains pour intensifier le dialogue entre les civilisations, afin de construire une communauté de destin pour l’humanité.

[…]

Dans tous les domaines évoqués ci-dessus, la Chine élabore des plans sur la base d’études approfondies et les exécute effectivement. Cela s’applique aux plans à long terme s’étendant sur des décennies, aux plans de développement à moyen terme pour les cinq ans à venir et aux plans à court terme pour le développement annuel, voire même trimestriel. En plus, ces plans s’articulent pour former une cohérence d’ensemble.

Par exemple, à partir de 1949, la Chine a déjà élaboré 13 plans quinquennaux pour le développement. Le plus grand avantage de la planification fait que le pays entier est conscient de l’objectif et de l’itinéraire du développement, des difficultés et des problèmes, ainsi que des principales politiques et mesures pour y répondre. Cela favorise une synergie de tout le pays pour atteindre un objectif commun.

Enfin, deux points méritent d’être soulignés. Premièrement, quand nous réexaminons le développement de la Chine des 40 dernières années, nous ne devons jamais omettre le dur labeur du peuple chinois. Parler de l’expérience réussie de la Chine sans évoquer ce point n’a aucun sens. Deuxièmement, le PCC attache une grande importance à l’apprentissage et à l’inspiration des brillantes réalisations de toute l’humanité, il en tire l’essentiel, les digère, les absorbe et les rend innovantes. La pensée de Xi Jinping sur le socialisme à la chinoise de la nouvelle ère représente une des innovations théoriques majeures du PCC. Je suis convaincu que guidé par cette pensée, le peuple chinois réalisera les grands objectifs de la prospérité du pays et le renouveau de la nation.

Lire l’intégralité de l’article : HU BILIANG, L’expérience réussie de la Chine – 40 ans de réforme et d’ouverture, La Chine au présent.

Lire aussi :
La Chine occupe la première place mondiale en termes de demandes de brevet, Xinhua – Chine nouvelle, 19/02/2018.
40 ans de réforme et d’ouverture, CGTN, 18/12/2018.
Dossier Économie Chine, Monde en Question.
Veille informationnelle 中國 Chine, Monde en Question.

Un nouvel ordre mondial made in China


 

Le XXIe siècle sera-t-il chinois ? Bien des signes le laissent penser. En quelques décennies, le pays a su rattraper son retard en dépassant toutes les prédictions. Son influence économique, stratégique, diplomatique et idéologique est partout croissante – dans le tiers-monde, en particulier. L’Occident, et au premier titre les États-Unis, observe cette résurgence avec une défiance manifeste. A-t-on raison de s’inquiéter ? Et comment, au juste, cette transition est-elle pilotée ?

Le meilleur moyen de le savoir, c’est d’inscrire l’analyse dans la longue durée et de prêter l’oreille aux discours des spécialistes et des acteurs chinois. Depuis Deng Xiaoping, Beijing a fait du pragmatisme un principe de gouvernement fondamental. C’est l’ère de l’ascension pacifique, qui opère un savant dosage entre l’assurance d’une puissance qui entend faire sa marque et le doigté d’un partenaire d’affaires raisonnable et rassurant.

Mamoudou GAZIBO et Roromme CHANTAL, Un nouvel ordre mondial made in China ?, Presses de l’Université de Montréal, 2011 [Texte en ligne].

Je n’ai pas encore lu ce livre, mais un coup d’œil sur la bibliographie ne présage pas une analyse pertinente car les auteurs citent John Fairbank, mais ils ignorent Angus Maddison, auteur de l’ouvrage fondamental pour comprendre l’évolution économique de la Chine sur la longue durée.

25/01/2018
Serge LEFORT
Citoyen du Monde et rédacteur de Monde en Question

Lire aussi :
Angus MADDISON, L’économie chinoise – Une perspective historique, OCDE, 1998 et 2007 [Texte en ligne].
Dossier documentaire Économie Chine, Monde en Question.
Veille informationnelle 中國 Chine, Monde en Question.

Chine : hausse, chute et ré-émergence en tant que puissance mondiale


 

L’étude du pouvoir mondial a été entachée par les historiens eurocentristes qui ont déformé et ignoré le rôle dominant joué par la Chine dans l’économie mondiale entre 1100 et 1800. L’étude historique brillante de John Hobson sur l’économie mondiale pendant cette période fournit une abondance de données empiriques. des données plaident en faveur de la supériorité économique et technologique de la Chine sur la civilisation occidentale pendant la plus grande partie du millénaire avant sa conquête et son déclin au XIXe siècle [1].

La réapparition de la Chine en tant que puissance économique mondiale soulève d’importantes questions sur ce que nous pouvons apprendre de sa précédente montée et de sa descente et sur les menaces externes et internes auxquelles cette nouvelle puissance économique émergente est confrontée dans un avenir immédiat.

Dans un premier temps, nous exposerons les principaux contours de l’ascension de la Chine historique vers la supériorité économique mondiale sur l’Occident avant le XIXe siècle, en suivant de près le récit de John Hobson dans Les Origines orientales de la civilisation occidentale. Puisque la majorité des historiens économiques occidentaux (libéraux, conservateurs et marxistes) ont présenté la Chine historique comme une société stagnante, arriérée et bornée, un « despotisme oriental » selon leur expression, des correctifs détaillés seront nécessaires. Il est particulièrement important de souligner comment la Chine, puissance technologique mondiale entre 1100 et 1800, a rendu possible l’émergence de l’Occident. Ce n’est qu’en empruntant et en assimilant les innovations chinoises que l’Occident a pu faire la transition vers les économies capitalistes et impérialistes modernes.

Dans la deuxième partie, nous analyserons les facteurs et les circonstances qui ont conduit au déclin de la Chine au XIXe siècle, à sa domination, son exploitation et son pillage par les pays impériaux occidentaux, en premier Angleterre puis le reste de l’Europe, le Japon et les États-Unis.

Dans la troisième partie, nous décrirons brièvement les facteurs conduisant à l’émancipation de la Chine de la domination coloniale et néo-coloniale et analyserons sa récente ascension pour devenir la deuxième plus grande puissance économique mondiale.

Enfin, nous examinerons les menaces passées et présentes pesant sur l’émergence de la Chine au pouvoir économique mondial, soulignant les similitudes entre le colonialisme britannique des XVIIIe et XIXe siècles et les stratégies impériales américaines actuelles et mettant l’accent sur les faiblesses et les forces des Chinois passés et présents réponses.

Chine : La montée et la consolidation du pouvoir mondial 1100 – 1800

Dans une étude comparative systématique, John Hobson fournit une mine d’indicateurs empiriques démontrant la supériorité économique globale de la Chine sur l’Occident et en particulier l’Angleterre. Voici les faits :

Dès 1078, la Chine était le principal producteur mondial d’acier (125 000 tonnes) alors que la Grande-Bretagne n’en produisait encore que 76 000 tonnes en 1788.

La Chine était le leader mondial des innovations techniques dans la fabrication des textiles, sept siècles avant la « révolution textile » britannique du XVIIIe siècle.

La Chine était la première nation commerçante, le commerce à longue distance atteignant la plus grande partie de l’Asie du Sud, de l’Afrique, du Moyen-Orient et de l’Europe. La « révolution agricole » et la productivité de la Chine ont dépassé l’Occident jusqu’au 18ème siècle.

Ses innovations dans la production de papier, l’impression de livres, les armes à feu et les outils ont conduit à une superpuissance de fabrication dont les marchandises ont été transportées à travers le monde par le système de navigation le plus avancé.

La Chine possédait les plus grands navires commerciaux du monde. En 1588, les plus gros navires anglais étaient 400 tonnes contre 3 000 tonnes pour les navires chinois. Même à la fin du XVIIIe siècle, les marchands chinois employaient 130 000 navires de transport privés, plusieurs fois celui de Grande-Bretagne. La Chine a conservé cette position prééminente dans l’économie mondiale jusqu’au début du XIXe siècle.

Les constructeurs britanniques et européens ont suivi l’exemple de la Chine en assimilant et en empruntant sa technologie plus avancée et étaient impatients de pénétrer le marché chinois avancé et lucratif.

Le secteur bancaire, la stabilité de l’économie du papier-monnaie, la fabrication et les rendements élevés de l’agriculture ont permis au revenu par habitant de la Chine d’égaler celui de la Grande-Bretagne jusqu’en 1750.

La position dominante de la Chine a été remise en question par la montée de l’impérialisme britannique, qui avait adopté les innovations technologiques, de navigation et de marché avancées de la Chine et d’autres pays asiatiques pour contourner les stades antérieurs de devenir une puissance mondiale [2].

L’impérialisme occidental et le déclin de la Chine

La conquête impériale britannique et occidentale de l’Orient reposait sur la nature militariste de l’État impérial, ses relations économiques non réciproques avec les pays commerçants d’outre-mer et l’idéologie impériale occidentale qui motivait et justifiait la conquête à l’étranger.

Contrairement à la Chine, la révolution industrielle britannique et l’expansion à l’étranger ont été dictées par une politique militaire. Selon Hobson, au cours de la période de 1688-1815, la Grande-Bretagne était engagée dans des guerres 52% du temps [3]. Alors que les Chinois dépendaient de leurs marchés ouverts et de leur production supérieure et de leurs compétences commerciales et bancaires sophistiquées, les Britanniques comptaient sur la protection tarifaire, la conquête militaire, la destruction systématique des entreprises compétitives outre-mer ainsi que l’appropriation et le pillage des ressources locales. La prédominance mondiale de la Chine reposait sur des « avantages réciproques » avec ses partenaires commerciaux, tandis que la Grande-Bretagne comptait sur des armées mercenaires d’occupation, une répression sauvage et une politique de « diviser pour régner » pour fomenter les rivalités locales. Face à la résistance indigène, les Britanniques (ainsi que d’autres puissances impériales occidentales) n’hésitèrent pas à exterminer des communautés entières [4].

Incapable de conquérir le marché chinois par une plus grande compétitivité économique, la Grande-Bretagne comptait sur une puissance militaire brutale. Elle a mobilisé, armé et formé des mercenaires recrutés dans ses colonies en Inde et ailleurs pour forcer la Chine à importer ses produits et imposer des traités inégaux à des tarifs préférentiels. En conséquence, la Chine a été inondée d’opium britannique produit dans ses plantations en Inde – malgré les lois chinoises interdisant ou réglementant l’importation et la vente du stupéfiant. Les dirigeants de la Chine, habitués depuis longtemps à sa supériorité commerciale et industrielle, n’étaient pas préparés aux « nouvelles règles impériales » pour le pouvoir mondial. La volonté de l’Occident d’utiliser le pouvoir militaire pour gagner des colonies, piller les ressources et recruter d’immenses armées de mercenaires commandées par des officiers européens, a marqué la fin de la Chine en tant que puissance mondiale.

La Chine avait fondé sa prédominance économique sur la « non-ingérence dans les affaires intérieures de ses partenaires commerciaux ». En revanche, les impérialistes britanniques sont intervenus violemment en Asie, réorganisant les économies locales pour répondre aux besoins de l’empire (éliminant les concurrents économiques y compris des producteurs de coton indiens plus efficaces) et contrôlant les appareils politiques, économiques et administratifs locaux pour établir l’État colonial.

L’empire britannique a été construit avec des ressources saisies des colonies et à travers la militarisation massive de son économie [5]. Il a ainsi pu assurer la suprématie militaire sur la Chine. La politique étrangère de la Chine a été entravée par la dépendance excessive de son élite dirigeante à l’égard des relations commerciales. Les fonctionnaires chinois et les élites marchandes ont cherché à apaiser les Britanniques et ont convaincu l’empereur d’accorder des concessions extra-territoriales dévastatrices ouvrant des marchés au détriment des fabricants chinois tout en abandonnant la souveraineté locale. Comme toujours, les Britanniques ont précipité des rivalités internes et des révoltes qui ont encore déstabilisé le pays.

La pénétration et la colonisation occidentales et britanniques du marché chinois ont créé une toute nouvelle catégorie : les riches « compradores » chinois ont importé des biens britanniques et facilité la prise de contrôle des marchés et des ressources locaux. Le pillage impérialiste a forcé une plus grande exploitation et une plus grande taxation de la grande masse des paysans et ouvriers chinois. Les dirigeants de la Chine ont été obligés de payer les dettes de guerre et de financer les déficits commerciaux imposés par les puissances impériales occidentales en serrant la paysannerie. Cela a conduit les paysans à la famine et la révolte.

Au début du XXe siècle (moins d’un siècle après les guerres de l’opium), la Chine était passée du pouvoir économique mondial à un pays semi-colonial brisé avec une énorme population démunie. Les principaux ports étaient contrôlés par des fonctionnaires impériaux occidentaux et la campagne était soumise à la domination de seigneurs de guerre corrompus et brutaux. L’opium britannique a asservi des millions de personnes.

Les universitaires britanniques : des apologistes éloquents pour la conquête impériale

L’ensemble de la profession académique occidentale – en premier lieu les historiens impériaux britanniques – attribuait la domination impériale britannique de l’Asie à la « supériorité technologique » anglaise et la misère et le statut colonial de la Chine au « retard oriental » sans mentionner la supériorité millénaire du commerce et des avancées techniques de la Chine qui a duré jusqu’au début du 19ème siècle. À la fin des années 1920, avec l’invasion impériale japonaise, la Chine a cessé d’exister en tant que pays unifié. Sous l’égide de la domination impériale, des centaines de millions de Chinois sont morts de faim ou ont été dépossédés ou massacrés, alors que les puissances occidentales et le Japon pillaient son économie. L’ensemble de l’élite compradore chinoise « collaboratrice » a été discréditée aux yeux du peuple chinois.

Ce qui restait dans la mémoire collective de la grande masse du peuple chinois – et ce qui était totalement absent dans les récits des prestigieux universitaires américains et britanniques -, c’était le sentiment que la Chine avait été une puissance mondiale prospère, dynamique et dominante. Les commentateurs occidentaux ont discrédité cette mémoire collective de la suprématie de la Chine en la qualifiant d’illusion ridicule due à la nostalgie des seigneurs et de la royauté, et à l’arrogance sans fondement des Han.

La Chine surgit des cendres du pillage impérial et de l’humiliation : la révolution communiste chinoise

La montée de la Chine moderne pour devenir la deuxième plus grande économie du monde n’a été rendue possible que grâce au succès de la révolution communiste chinoise au milieu du XXe siècle. L’Armée rouge, l’armée populaire de libération, a d’abord vaincu l’invasion de l’armée impériale japonaise et ensuite l’armée impérialiste étasunienne soutenue par le Kuomintang, l’armée « nationaliste » menée par les « compradores ». Cela a permis la réunification de la Chine en tant qu’État souverain indépendant. Le gouvernement communiste a aboli les privilèges extra-territoriaux des impérialistes occidentaux, a mis fin aux fiefs territoriaux des chefs de guerre et des gangsters régionaux et a chassé les propriétaires millionnaires des bordels, les trafiquants de femmes et de drogues ainsi que les autres « fournisseurs de services » de l’empire étasuno-européen.

Dans tous les sens du terme, la révolution communiste a forgé l’État chinois moderne. Les nouveaux dirigeants ont alors entrepris de reconstruire une économie ravagée par les guerres impériales et pillée par les capitalistes occidentaux et japonais. Après plus de 150 ans d’infamie et d’humiliation, le peuple chinois a retrouvé sa fierté et sa dignité nationale. Ces éléments socio-psychologiques ont été essentiels pour motiver les Chinois à défendre leur pays contre les attaques américaines, le sabotage, les boycotts et les blocus imposés immédiatement après la libération.

Contrairement à ce que prétendent les économistes occidentaux et les économistes néolibéraux chinois, la croissance dynamique de la Chine n’a pas commencé en 1980. Elle a débuté en 1950 lorsque la réforme agraire a fourni des terres, des infrastructures, des crédits et une assistance technique à des centaines de millions de paysans sans terre et sans terre. Grâce à ce qu’on appelle aujourd’hui le « capital humain » et la gigantesque mobilisation sociale, les communistes construisirent des routes, des aérodromes, des ponts, des canaux et des chemins de fer ainsi que des industries de base comme le charbon, le fer et l’acier. Le vaste système d’éducation et de santé gratuits de la Chine communiste ont créé une force de travail saine, instruite et motivée. Son armée hautement professionnelle a empêché les États-Unis d’étendre leur empire militaire dans toute la péninsule coréenne jusqu’aux frontières territoriales de la Chine. De même que les érudits et les propagandistes occidentaux ont inventé l’histoire d’un empire « stagnant et décadent » pour justifier leur conquête destructrice, leurs homologues modernes ont aussi réécrit les trente premières années de l’histoire communiste chinoise, niant le rôle de la révolution dans le développement de éléments essentiels pour une économie, un État et une société modernes. Il est clair que la croissance économique rapide de la Chine reposait sur le développement de son marché intérieur, son nombre croissant de scientifiques, de techniciens et de travailleurs qualifiés et le filet de sécurité sociale qui protégeait et promouvait la mobilité des travailleurs et des paysans. et les investissements.

L’ascension de la Chine au pouvoir mondial commença en 1949 par l’évincement de toute la classe financière spéculatrice parasite des « compradores » qui avaient servi d’intermédiaires aux impérialistes européens, japonais et étasuniens pour drainer les grandes richesses de la Chine.

La transition de la Chine vers le capitalisme

À partir de 1980, le gouvernement chinois a initié un changement radical dans sa stratégie économique : au cours des trois décennies suivantes, il a ouvert le pays à des investissements étrangers à grande échelle ; il a privatisé des milliers d’industries et mis en branle un processus de concentration des revenus basé sur une stratégie délibérée de recréer une classe économique dominante de milliardaires liés aux capitalistes étrangers. La classe politique dominante en Chine a adopté l’idée d ‘ »emprunter » le savoir-faire technique et d’accéder aux marchés étrangers auprès d’entreprises étrangères en échange d’une abondante main-d’œuvre bon marché.

L’État chinois a réorienté des subventions publiques massives pour promouvoir une croissance capitaliste élevée en démantelant son système national d’éducation publique gratuite et de soins de santé. Ils ont mis fin à des logements sociaux subventionnés pour des centaines de millions de paysans et de travailleurs d’usines urbaines et ont fourni des fonds à des spéculateurs immobiliers pour la construction d’appartements de luxe privés et de gratte-ciel de bureaux. La nouvelle stratégie capitaliste de la Chine ainsi que sa croissance à deux chiffres étaient basées sur les changements structurels profonds et les investissements publics massifs rendus possibles par le précédent gouvernement communiste. « L’envolée » du secteur privé chinois a eu comme fondement les immenses dépenses publiques consenties depuis 1949.

La nouvelle classe capitaliste triomphante et ses collaborateurs occidentaux ont revendiqué tout le mérite de ce « miracle économique » alors que la Chine devenait la deuxième plus grande économie du monde. Cette nouvelle élite chinoise a été moins désireuse d’annoncer le statut de classe mondiale de la Chine en termes d’inégalités de classe brutales, rivalisant seulement avec les États-Unis.

Chine : De la dépendance impériale à la concurrence mondiale

La croissance soutenue de la Chine dans son secteur industriel était le résultat d’investissements publics très concentrés, de profits élevés, d’innovations technologiques et d’un marché intérieur protégé. Si les capitaux étrangers ont profité, ils ont toujours été dans le cadre des priorités et des réglementations de l’État chinois. La « stratégie d’exportation » dynamique du régime a conduit à d’énormes excédents commerciaux, ce qui a fait de la Chine l’un des plus gros créanciers au monde et surtout des Etats-Unis. Afin de maintenir ses industries dynamiques, la Chine a exigé d’énormes afflux de matières premières, ce qui s’est traduit par des investissements à grande échelle à l’étranger et des accords commerciaux avec des pays exportateurs d’agro-minéraux en Afrique et en Amérique latine. En 2010, la Chine a dépassé les États-Unis et l’Europe en tant que principal partenaire commercial dans de nombreux pays d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine.

La Chine moderne, comme celle de 1100 à 1800, est devenue une puissance économique mondiale grâce à sa prodigieuse capacité de production. Le commerce et l’investissement étaient régis par une politique de non-ingérence stricte dans les relations internes de ses partenaires commerciaux. Contrairement aux États-Unis, la Chine n’a pas mené des guerres pour le pétrole. Au lieu de cela, elle a signé des contrats lucratifs. Et la Chine ne fait pas la guerre dans l’intérêt des Chinois de l’étranger, comme les États-Unis l’ont fait au Moyen-Orient pour Israël.

Le déséquilibre apparent entre la puissance économique chinoise et sa puissance militaire contraste fortement avec les États-Unis, où un puissant empire militaire parasite continue d’éroder sa propre présence économique mondiale.

Les dépenses militaires américaines sont douze fois supérieures à celles de la Chine. De plus en plus, l’armée américaine joue un rôle clé dans l’élaboration de la politique à Washington alors qu’elle cherche à réduire l’ascension de la Chine vers le pouvoir mondial.

La montée de la Chine au pouvoir mondial : l’histoire se répétera-t-elle ?

La Chine a augmenté d’environ 9% par an et ses biens et services augmentent rapidement en qualité et en valeur. En revanche, les États-Unis et l’Europe ont affiché une croissance de 1% entre 2007 et 2012. Les savants et techniciens chinois ont assimilé systématiquement les dernières inventions de l’Ouest (et du Japon) et les améliorent, réduisant ainsi le coût de production. La Chine a remplacé les « institutions financières internationales » contrôlées par les États-Unis et l’Europe (le FMI, la banque mondiale et la banque interaméricaine de développement) en tant que principal prêteur en Amérique latine. La Chine continue d’être le principal investisseur dans les ressources énergétiques et minérales africaines. La Chine a remplacé les États-Unis en tant que principal marché pour le pétrole saoudien, soudanais et iranien et remplacera bientôt les États-Unis en tant que principal marché pour les produits pétroliers du Venezuela. Aujourd’hui, la Chine est le plus grand fabricant et exportateur du monde, dominant même le marché américain, tout en jouant le rôle de la ligne de vie financière, car elle détient plus de 1,3 trillion de dollars en bons du Trésor américain.

Sous la pression croissante de ses ouvriers, fermiers et paysans, les dirigeants chinois ont développé le marché intérieur en augmentant les salaires et les dépenses sociales pour rééquilibrer l’économie et éviter le spectre de l’instabilité sociale. En revanche, les salaires, les traitements et les services publics vitaux des États-Unis ont fortement diminué en termes absolus et relatifs.

Compte tenu des tendances historiques actuelles, il est clair que la Chine remplacera les États-Unis en tant que première puissance économique mondiale, au cours de la prochaine décennie, si l’empire américain ne riposte pas et si les profondes inégalités de classe en Chine ne mènent pas à un bouleversement social majeur.

L’accession de la Chine moderne au pouvoir mondial est confrontée à de sérieux défis. Contrairement à l’ascension historique de la Chine sur la scène mondiale, le pouvoir économique mondial moderne chinois n’est pas accompagné d’entreprises impérialistes. La Chine a pris beaucoup de retard par rapport aux États-Unis et à l’Europe dans une capacité agressive de faire la guerre. Cela a peut-être permis à la Chine d’orienter les ressources publiques pour maximiser la croissance économique, mais elle a rendu la Chine vulnérable à la supériorité militaire américaine en termes d’arsenal massif, de bases avancées et de positions géo-militaires stratégiques au large des côtes chinoises. territoires.

Au XIXe siècle, l’impérialisme britannique a démoli la position mondiale de la Chine avec sa supériorité militaire, en s’emparant des ports chinois, en raison de la dépendance de la Chine à l’égard de la « supériorité mercantile ».

La conquête de l’Inde, de la Birmanie et de la plus grande partie de l’Asie a permis à la Grande-Bretagne d’établir des bases coloniales et de recruter des armées mercenaires locales. Les Britanniques et leurs alliés mercenaires ont encerclé et isolé la Chine, ouvrant la voie à la désorganisation des marchés chinois et à l’imposition de termes de l’échange brutaux. La présence armée de l’Empire britannique dictait ce que la Chine importait (l’opium représentait plus de 50% des exportations britanniques dans les années 1850) tout en sapant les avantages concurrentiels de la Chine par le biais de politiques tarifaires.

Aujourd’hui, les États-Unis poursuivent des politiques similaires : les patrouilles de la flotte navale américaine contrôlent les voies maritimes commerciales et les ressources pétrolières off-shore de la Chine via ses bases à l’étranger. La Maison Blanche de Obama et Clinton est en train de développer une réponse militaire rapide impliquant des bases en Australie, aux Philippines et ailleurs en Asie. Les États-Unis intensifient leurs efforts pour saper l’accès des Chinois à l’étranger aux ressources stratégiques tout en soutenant les séparatistes et les insurgés de base en Chine occidentale, au Tibet, au Soudan, en Birmanie, en Iran, en Libye, en Syrie et ailleurs. Les accords militaires américains avec l’Inde et l’installation d’un régime fantoche au Pakistan ont fait progresser sa stratégie d’isolement de la Chine. Alors que la Chine maintient sa politique de « développement harmonieux » et de « non-ingérence dans les affaires intérieures des autres pays », elle est restée neutre quand l’armée impérialiste des Etats-Unis et de l’Europe a attaqué une grande partie des partenaires commerciaux chinois pour inverser l’expansion commerciale pacifique de la Chine.

L’absence d’une stratégie politique et idéologique capable de protéger ses intérêts économiques à l’étranger a incité les États-Unis et l’OTAN à mettre en place des régimes hostiles à la Chine. L’exemple le plus frappant est celui de la Libye où les États-Unis et l’OTAN sont intervenus pour renverser un gouvernement indépendant dirigé par le président Kadhafi, avec qui la Chine avait signé des accords de commerce et d’investissement de plusieurs milliards de dollars. Le bombardement par l’OTAN de villes, de ports et d’installations pétrolières libyennes a forcé les Chinois à retirer 35 000 ingénieurs pétroliers et travailleurs de la construction chinois en quelques jours. La même chose s’est produite au Soudan où la Chine avait investi des milliards pour développer son industrie pétrolière. Les États-Unis, Israël et l’Europe ont armé les rebelles sud-soudanais pour perturber le flux de pétrole et attaquer les travailleurs pétroliers chinois [6]. Dans les deux cas, la Chine a laissé les impérialistes américains et européens attaquer ses partenaires commerciaux et de saper ses investissements.

Sous Mao Zedong, la Chine avait une politique active contre l’agression impériale. Elle soutenait les mouvements révolutionnaires et les gouvernements indépendants du tiers monde. La Chine capitaliste d’aujourd’hui n’a pas de politique active de soutien aux gouvernements ou aux mouvements capables de protéger les accords commerciaux et d’investissement bilatéraux de la Chine. L’incapacité de la Chine à faire face à la montée de l’agression militaire américaine contre ses intérêts économiques est due à de graves problèmes structurels. La politique étrangère de la Chine est façonnée par de grands intérêts commerciaux, financiers et manufacturiers qui comptent sur leur « avantage concurrentiel économique » pour gagner des parts de marché et ne comprennent pas les fondements militaires et sécuritaires de la puissance économique mondiale. La classe politique chinoise est profondément influencée par une nouvelle classe de milliardaires ayant des liens étroits avec les fonds d’actions occidentaux et qui ont absorbé sans discernement les valeurs culturelles occidentales. Ceci est illustré par leur préférence pour l’envoi de leurs propres enfants dans des universités d’élite aux États-Unis et en Europe. Ils cherchent « s’entendre avec l’Occident » à tout prix.

Ce manque de compréhension stratégique de la construction d’un empire militaire les a amenés à réagir de manière inefficace et ad hoc à chaque action impérialiste qui compromet leur accès aux ressources et aux marchés. Alors que les « premières affaires » de la Chine ont fonctionné alors qu’elle était un acteur mineur de l’économie mondiale, les constructeurs d’empire américains voyaient « l’ouverture capitaliste » comme une chance de prendre facilement les entreprises publiques chinoises et de piller l’économie. Cependant, lorsque la Chine (contrairement à l’ex-URSS) a décidé de maintenir des contrôles de capitaux et de développer une « politique industrielle » dirigée par l’État, orientée vers l’État et le transfert de technologie vers les entreprises publiques. Washington a commencé à se plaindre et a parlé de représailles.

Les énormes excédents commerciaux de la Chine avec les États-Unis ont provoqué une double réponse à Washington : elle a vendu massivement des bons du Trésor américain aux Chinois et a commencé à développer une stratégie globale pour bloquer l’avancée de la Chine. Comme les États-Unis n’avaient pas de levier économique pour inverser leur déclin, ils comptaient sur leur seul « avantage comparatif » – leur supériorité militaire basée sur un système mondial de bases d’attaque, un réseau de régimes clients étrangers, des procureurs militaires, des ONG et des intellectuels. mercenaires armés. Washington s’est tourné vers son vaste appareil de sécurité visible et clandestin pour saper les partenaires commerciaux de la Chine. Washington dépend de ses liens de longue date avec des dirigeants corrompus, des dissidents, des journalistes et des magnats des médias pour fournir la couverture de propagande puissante tout en faisant avancer son offensive militaire contre les intérêts étrangers de la Chine.

La Chine ne possède rien de comparable à l’appareil de sécurité » des États-Unis à l’étranger parce qu’elle pratique une politique de « non-ingérence ». Compte tenu de l’état avancé de l’offensive impériale occidentale, la Chine n’a pris que quelques initiatives diplomatiques, comme le financement des médias anglophones pour présenter son point de vue, opposant son veto au Conseil de sécurité de l’ONU pour s’opposer aux efforts américains pour renverser le régime indépendant Assad en Syrie et s’opposant à l’imposition de sanctions drastiques contre l’Iran. Elle a sévèrement désapprouvé la secrétaire d’État américaine Hillary Clinton quand elle a exprimé des doutes sur la « légitimité » de l’État chinois lorsqu’il a voté contre la résolution des États-Unis et de l’ONU préparant une attaque contre la Syrie [7].

Les stratèges militaires chinois sont plus conscients et alarmés par la menace militaire croissante pour la Chine. Ils ont exigé avec succès une augmentation annuelle de 19% des dépenses militaires au cours des cinq prochaines années (2011-2015) [8]. Même avec cette augmentation, les dépenses militaires de la Chine représenteront toujours moins d’un cinquième du budget militaire américain et la Chine ne dispose pas d’une base militaire à l’étranger, contrairement aux 750 installations américaines à l’étranger. Les opérations de renseignement chinois à l’étranger sont minimes et inefficaces. Ses ambassades sont dirigées par et pour des intérêts commerciaux étroits, qui ont complètement échoué à comprendre la politique brutale de l’OTAN de changement de régime en Libye et à informer Beijing de son importance pour l’État chinois.

Deux autres faiblesses structurelles minent la montée de la Chine en tant que puissance mondiale. Cela inclut l’intelligentsia hautement « occidentalisée » qui a avalé sans discernement la doctrine économique américaine sur les marchés libres tout en ignorant son économie militarisée. Ces intellectuels chinois répètent la propagande américaine sur les « vertus démocratiques » des campagnes présidentielles à un milliard de dollars, tout en soutenant la déréglementation financière qui aurait mené à une prise de contrôle des banques et de l’épargne chinoises par Wall Street. De nombreux consultants et universitaires chinois ont été formés aux États-Unis et influencés par leurs liens avec des universitaires américains et des institutions financières internationales directement liées à Wall Street et à la ville de Londres. Ils ont prospéré en tant que consultants hautement rémunérés recevant des postes prestigieux dans les institutions chinoises. Ils identifient la « libéralisation des marchés financiers » avec des « économies avancées » capables d’approfondir les liens avec les marchés mondiaux plutôt que comme une source majeure de la crise financière mondiale actuelle. Ces « intellectuels occidentalisés » sont comme leurs homologues compradores du 19ème siècle qui ont sous-estimé et rejeté les conséquences à long terme de la pénétration impériale occidentale. Ils ne comprennent pas comment la déréglementation financière aux États-Unis a précipité la crise actuelle et comment la déréglementation conduirait à une prise de contrôle occidentale du système financier chinois – dont les conséquences redistribueraient l’épargne intérieure de la Chine à des activités non productives (spéculation immobilière), précipitent la crise financière et finissent par miner la position mondiale dominante de la Chine.

Ces yuppies chinois imitent le pire des styles de vie consuméristes occidentaux et leurs conceptions politiques sont guidées par ces styles de vie et ces identités occidentalisées qui excluent tout sentiment de solidarité avec leur propre classe ouvrière.

Il existe une base économique pour les sentiments pro-occidentaux des néo-compradores chinois. Ils ont transféré des milliards de dollars à des comptes bancaires étrangers, acheté des maisons et des appartements de luxe à Londres, à Toronto, à Los Angeles, à Manhattan, à Paris, à Hong Kong et à Singapour. Ils ont un pied en Chine (la source de leur richesse) et l’autre en Occident (où ils consomment et cachent leur richesse).

Les compradores occidentalisés sont profondément ancrés dans le système économique chinois ayant des liens familiaux avec les dirigeants politiques de l’appareil du parti et de l’État. Leurs connexions sont les plus faibles dans l’armée et dans les mouvements sociaux en expansion, bien que certains étudiants « dissidents » et militants académiques dans les « mouvements démocratiques » soient soutenus par des ONG impériales occidentales. Dans la mesure où les compradores gagnent en influence, ils affaiblissent les institutions étatiques économiques fortes qui ont dirigé l’ascension de la Chine vers le pouvoir mondial, tout comme au 19ème siècle en servant d’intermédiaires pour l’Empire britannique. Au XIXe siècle, sous couvert de « libéralisme », les Anglais ont rendus plus de 50 millions de Chinois dépendants de l’opium en moins d’une décennie. Proclamant la « démocratie et les droits de l’homme », les canonnières américaines patrouillent maintenant au large des côtes chinoises. L’ascension de la Chine vers la puissance économique mondiale a engendré des inégalités monumentales entre les milliers de nouveaux milliardaires et multi-millionnaires au sommet et les centaines de millions de travailleurs pauvres, de paysans et de travailleurs migrants au bas de l’échelle.

L’accumulation rapide de la richesse et du capital de la Chine a été rendue possible grâce à l’exploitation intense de ses travailleurs qui ont été dépouillés de leur filet de sécurité sociale et des conditions de travail réglementées garanties sous le régime communiste. Des millions de ménages chinois sont dépossédés afin de promouvoir les promoteurs/spéculateurs immobiliers qui construisent des tours de bureaux et des appartements de luxe pour l’élite nationale et étrangère. Ces caractéristiques brutales du capitalisme chinois ont fait naître une revendication massive et grandissante qui concerne à la fois le travail et le logement qui se développe chaque année. Le slogan des promoteurs/spéculateurs « devenir riche est merveilleux » a perdu son pouvoir de tromper les gens. En 2011, il y avait plus de 200 000 usines côtières urbaines et villages ruraux populaires. La prochaine étape, qui ne manquera pas de se produire, sera l’unification de ces luttes dans de nouveaux mouvements sociaux nationaux avec un ordre du jour de classe exigeant la restauration des services de santé et d’éducation dont bénéficient les communistes ainsi qu’une plus grande part des richesses chinoises. Les demandes actuelles pour de meilleurs salaires peuvent se tourner vers des demandes pour une plus grande démocratie sur le lieu de travail. Pour répondre à ces demandes populaires, les nouveaux libéraux compradores occidentalisés ne peuvent pas proposer leur « modèle » américain en exemple car les travailleurs étasuniens sont en train d’être dépouillés de tout ce que les Chinois demandent maintenant qu’on leur rende.

La Chine, déchirée par l’intensification des conflits de classe et politiques, ne peut pas maintenir son élan vers le leadership économique mondial. L’élite chinoise ne peut pas faire face à la menace militaire impériale croissante des États-Unis alors que ses alliés, les compradores, font partie de l’élite libérale intérieure et que la société est profondément divisée avec une classe ouvrière de plus en plus hostile. Le temps de l’exploitation effrénée de la main-d’œuvre chinoise doit cesser pour faire face à l’encerclement militaire de la Chine par les États-Unis et à la désorganisation économique de ses marchés étrangers. La Chine possède d’énormes ressources. Avec plus de 1,5 billion de dollars de réserves, la Chine peut financer un programme national complet de santé et d’éducation dans tout le pays.

La Chine peut se permettre de mener un « programme de logement public » intensif pour les 250 millions de travailleurs migrants qui vivent actuellement dans des conditions urbaines sordides. La Chine peut imposer un système d’impôt sur le revenu progressif à ses nouveaux milliardaires et millionnaires et financer les petites coopératives agricoles familiales et les industries rurales pour rééquilibrer l’économie. Leur programme de développement de sources d’énergie alternatives, telles que les panneaux solaires et les parcs éoliens, est un début prometteur pour s’attaquer à leur grave pollution de l’environnement. La dégradation de l’environnement et les problèmes de santé connexes suscitent déjà l’inquiétude de dizaines de millions de personnes. En fin de compte, la meilleure défense de la Chine contre les empiètements impériaux est un régime stable basé sur la justice sociale pour des centaines de millions et une politique étrangère de soutien aux mouvements et régimes anti-impérialistes étrangers – dont l’indépendance est dans l’intérêt vital de la Chine. Ce qu’il faut, c’est une politique active basée sur des entreprises militaires conjointes et mutuellement profitables et de la solidarité diplomatique. Un petit groupe d’intellectuels chinois, déjà influent, a déjà soulevé la question de la menace militaire grandissante des États-Unis et « refuse la diplomatie des canonnières ». [9]

La Chine moderne a beaucoup de ressources et d’opportunités dont ne disposait pas la Chine au 19ème siècle quand elle a été soumise par l’Empire britannique. Si les États-Unis continuent d’intensifier leur politique militariste agressive contre la Chine, Pékin peut déclencher une grave crise budgétaire en déversant quelques centaines de milliards de dollars dans des billets du Trésor américain. La Chine, une puissance nucléaire devrait tendre la main à son voisin, également armé et menacé, la Russie, pour confronter et confondre les élucubrations belliqueuses de la secrétaire d’État américaine Hilary Clinton. Le futur président russe Poutine promet d’augmenter les dépenses militaires de 3% à 6% du PIB au cours de la prochaine décennie pour contrer les bases offensives de missiles de Washington aux frontières de la Russie et contrecarrer les programmes de changement de régime d’Obama contre ses alliés. [10]

La Chine possède de puissants réseaux commerciaux, financiers et d’investissement couvrant le monde entier ainsi que de puissants partenaires économiques. Ces liens sont devenus essentiels pour la croissance continue de nombreux pays du monde en développement. En s’attaquant à la Chine, les États-Unis devront faire face à l’opposition de nombreuses puissantes élites du marché à travers le monde. Rares sont les pays ou les élites qui voient leur avenir lié à un empire économiquement instable basé sur le militarisme et les occupations coloniales destructrices.

En d’autres termes, la Chine moderne, en tant que puissance mondiale, est incomparablement plus forte qu’elle ne l’était au début du XVIIIe siècle. Les États-Unis n’ont pas l’influence coloniale que possédait l’Empire britannique au cours de la période précédant la Guerre d’Opium. En outre, de nombreux intellectuels chinois et la grande majorité de ses citoyens n’ont pas l’intention de laisser les « compradores occidentalisés » vendre le pays. Rien n’accélérerait la polarisation politique dans la société chinoise et accélérerait l’avènement d’une seconde révolution sociale chinoise plus qu’une direction timide se soumettant à une nouvelle ère du pillage impérial occidental.

James PETRAS, China: Rise, Fall and Re-Emergence as a Global Power, Dissident Voice, 07/03/2012.


Notes et références

[1] John HOBSON, The Eastern Origins of Western Civilization, Cambridge University Press, 2004.
[2] Hobson, Op. Cit., Ch. 9 pp. 190-218.
[3] Hobson, Op. Cit., Ch. Ch. 11, pp. 244-248.
[4] Richard GOTT, Britain’s Empire: Resistance, Repression and Revolt, Verso, 2011. Chronique historique détaillée de la sauvagerie qui accompagne l’empire colonial britannique.
[5] Hobson, Op. Cit., pp. 253-256.
[6] Katrina Manson, South Sudan puts Beijing ‘s policies to the test, Financial Times, 21/02/12, p. 5.
[7] Interview de Clinton NPR, 26/02/12.
[8] La Jornada, 15/02/2012.
[9] China Daily, 20/02/2012.
[10] Charles Clover, Putin vows huge boost in defense spending, Financial Times, 12/02/2012.

Lire aussi :
Angus MADDISON, L’économie chinoise – Une perspective historique, OCDE, 1998 et 2007 [Texte en ligne].
L’étude réévalue la portée et le sens du renouveau de la Chine depuis une cinquantaine d’années, en se servant de techniques quantitatives couramment utilisées dans les pays de l’OCDE. À partir d’une approche comparative, l’auteur explique pour quelles raisons le rôle de la Chine dans l’économie mondiale a fluctué aussi fortement au cours du dernier millénaire. Il conclut que la Chine devrait retrouver en 2015 la place de première économie mondiale qui lui revient naturellement et qu’elle a occupé jusqu’en 1890.
Dossier documentaire Economie Chine, Monde en Question.
Dossier documentaire Histoire Chine, Monde en Question.
Veille informationnelle 中國 Chine, Monde en Question.

La quintessence de l’expérience chinoise


 

Lorsque Deng Xiaoping, architecte en chef de la réforme et de l’ouverture menées en Chine, avait rencontré en août 1985 le président tanzanien de l’époque, Julius Kambarage Nyerere, venu effectuer une visite en Chine, il avait affirmé : « Notre réforme est une expérimentation, aussi bien pour la Chine que pour le monde. Si elle réussit, nous pourrons fournir nos expériences pour qu’elles servent la cause socialiste et le développement dans les pays sous-développés aux quatre coins du globe. »

Aujourd’hui, plus de trente ans après le lancement de la politique de la réforme et de l’ouverture, la Chine polarise l’attention du monde de par son succès économique phénoménal. Elle a non seulement réussi l’exploit de faire sortir plus de 700 millions d’habitants de la pauvreté, mais en plus, elle est parvenue à se hisser au rang de deuxième économie mondiale juste derrière les États-Unis.

Alors comment la Chine a-t-elle pu opérer cette brillante métamorphose ? Tout au long de la réforme, comment le Parti communiste chinois (PCC), en tant que parti au pouvoir, a-t-il fait pour consolider sa capacité à gouverner et gagner constamment en popularité auprès du peuple ?

Lire la suite : HE Wenping, La quintessence de l’expérience chinoise, La Chine au présent 07/11/2017.

Lire aussi :
HE Wenping, China-Africa Knowledge Project Research HubJeune AfriqueWorld Economic Forum.
Dossier documentaire Economie Chine, Monde en Question.
Index Économie, Monde en Question.
Veille informationnelle 中國 Chine, Monde en Question.

La Chine rompt le silence sur l’Afghanistan


Dans l’environnement violent et létal dans lequel il a vécu et survécu pour conduire au bout du compte la marche de Pékin vers un socialisme aux caractéristiques chinoises, Deng Xiaoping avait de très grandes raisons d’être prudent. Eu égard à l’approche internationale de la Chine, voici ce que Deng disait : «Observons calmement ; assurons notre position ; faisons face aux affaires avec calme ; cachons nos capacités et attendons le bon moment ; faisons tout pour maintenir un profil bas ; et ne revendiquons jamais de leadership.»

Ainsi, la Chine n’a jamais fait connaître sa pensée sur le problème afghan. L’organe du Parti Communiste Chinois (PCC), le Quotidien du Peuple, vient à présent de rompre avec ce principe de base dans un commentaire hautement nuancé.

Aujourd’hui, alors que l’atmosphère menace de devenir très vite sulfureuse dans la région qui entoure l’Afghanistan, la situation devient très critique. Mais cela seul n’explique pas le moment choisi pour ce commentaire chinois, intitulé «Les ajustements de la stratégie anti-terroriste américaine seront-ils couronnés de succès ?»

Le contexte est particulièrement justifié. La Secrétaire d’Etat US, Hillary Clinton, vient juste de terminer une visite décisive en Chine. Pékin pousse manifestement un soupir de soulagement à propos du «sens de la certitude» dans les relations sino-américaines sous la présidence de Barack Obama. Qui plus est, Pékin a été séduite par le fait que Clinton a cité l’antique aphorisme chinois tongzhou gongji – «Lorsque nous sommes dans le même bateau, nous devons nous entraider» – comme étant l’esprit de notre époque troublée. Là, cela dépasse largement l’amour musclé que George W. Bush a témoigné à la Chine afin qu’elle «prenne des risques» dans le système international.

L’Afghanistan a sûrement fait partie des discussions entre Clinton et les dirigeants chinois, surtout que sa visite a coïncidé avec l’annonce d’Obama concernant un accroissement des troupes en Afghanistan.

Pêcher en eau trouble

Cependant, il y a deux autres messages sous-jacents. Les États-Unis changent manifestement de vitesse sur leur politique en Asie du Sud, comme le prouve la décision d’Obama de nommer Richard Holbrooke comme représentant spécial pour l’Afghanistan et le Pakistan. Et Holbrooke n’est pas étranger à Pékin.

Il est clair que Pékin, juste après la récente visite d’Holbrooke dans la région, a jugé que les relations entre les États-Unis et l’Inde entraient dans une nouvelle phase qualitative, laquelle a montré quelques signes de friction. Il est payant pour Pékin de pêcher en eaux troubles et d’accumuler plus de pression sur son voisin méridional.

Deuxièmement, le ministre russe des affaires étrangères a annoncé la semaine dernière que les invitations avaient été lancées pour la conférence, attendue depuis longtemps, de l’Organisation de la Coopération de Shanghai (OCS) sur l’Afghanistan, qui se tiendra à Moscou le 27 mars prochain. Le moment approche pour Pékin de prendre position sur le problème afghan. Les tergiversations formulées dans des homélies pieuses pourraient ne plus suffire.

La Chine a-t-elle le sens de la solidarité avec la Russie – ou avec les observateurs de l’OSC, tels que l’Inde et l’Iran ? Mais Pékin ne peut pas non plus se permettre de dissiper l’élan naissant d’un partenariat avec l’administration Obama. Et les États-Unis (ainsi que ses alliés) boycottent la conférence de l’OCS.

Dans la période à venir, nous pourrions donc assister à quelques numéros de contorsion étonnants de la part de Pékin. Le commentaire du Quotidien du Peuple a virtuellement appelé à l’extension du mandat d’Holbrooke, pour inclure le «problème indo-pakistanais». Il est vrai que ce commentaire se retient de mentionner le Cachemire en tant que tel, mais il laisse peu à l’imagination que le Cachemire est précisément ce quoi il se référait – que les États-Unis devraient arbitrer une solution à ce que le Pakistan appelle la «question essentielle» dans ses relations tendues avec l’Inde.

Le commentaire chinois dit que le seul envoi de troupes américaines supplémentaires en Afghanistan ne peut aider Obama à atteindre ses «objectifs stratégiques», à moins que Washington ne stabilise l’Asie du Sud, en particulier le Pakistan et les relations indo-pakistanaises. L’éditorial se poursuit ainsi :

Il est clair que sans la coopération du Pakistan, les États-Unis ne peuvent pas gagner la guerre contre la terreur. Par conséquent, pour protéger ses propres intérêts dans la lutte contre le terrorisme en Asie du Sud, les États-Unis doivent garantir un environnement stable au Pakistan, à l’intérieur et à l’international, et apaiser les tensions entre le Pakistan et l’Inde. Vu sous cet angle, il est facile de comprendre pourquoi Obama a nommé Richard Holbrooke comme envoyé spécial pour les questions afghane et pakistanaise, et pourquoi l’Inde est incluse dans la première visite d’Holbrooke à l’étranger. En fait, le «problème afghan», le «problème pakistanais» et le «problème indo-pakistanais» sont tous liés. (italiques ajoutées).

Ces mots ont été clairement pesés et ces remarques inamicales ne risquent pas de passer inaperçues à New Delhi. Les diplomates indiens ont frappé un grand coup pour veiller à ce que le mandat d’Holbrooke n’inclut pas l’Inde, malgré l’ensemble des opinions, au sein des think-tanks et de l’establishment américains, qui insiste sur le fait que des tensions sous-jacentes dans les relations indo-pakistanaises se poursuivront tant que le problème du Cachemire n’aura pas été résolu. Pékin s’est maintenant jeté dans le débat et la Chine exprime ouvertement son soutien à la position pakistanaise.

Ce qui est intéressant est que Pékin ignore totalement la cause profonde de «l’anti-américanisme» qui prévaut au Pakistan et qui a beaucoup à voir avec l’interférence étasunienne dans les affaires intérieures de ce pays, en particulier le soutien des États-Unis aux dictatures militaires successives, ou avec la psyché blessée des Musulmans – ou avec la guerre brutale que mènent les États-Unis en Afghanistan. En effet, le commentaire chinois est resté silencieux sur la question centrale de l’occupation étrangère de l’Afghanistan.

Pékin ne peut pas ignorer que l’Inde verrait d’un mauvais œil une intervention au Cachemire par une tierce partie, tout comme la Chine est profondément allergique aux opinions mondiales concernant le Tibet ou le Xinjiang. Une explication possible pourrait être que Pékin redoute que l’Inde puisse jouer une fois encore la «carte tibétaine», alors qu’approche le 50ème anniversaire du soulèvement tibétain (le 10 mars prochain).

Dans la dernière ligne droite avant cet anniversaire, Pékin est en train sévir contre les nationalistes tibétains. La Chine aimerait sans doute avertir l’Inde qu’elle pourrait également sortir la «carte cachemirie». Somme toute, les stratèges indiens devront donc analyser soigneusement l’éventail des motivations chinoises, en appelant, à ce stade, à une médiation des États-Unis dans les disputes indo-pakistanaises, talonnant de près les discussions entre Clinton et les dirigeants chinois à Pékin.

En dehors de l’Inde, Pékin identifie la Russie comme une autre puissance régionale qui impacte négativement la stratégie des États-Unis en vue de stabiliser l’Afghanistan. (Soit dit en passant, ce commentaire ignore complètement l’Iran, comme s’il n’était pas un facteur important sur l’échiquier afghan.) Ce commentaire dit : «… Les États-Unis doivent s’assurer que la Russie est apaisée. La région d’Asie Centrale, où se trouve l’Afghanistan, avait l’habitude d’être l’arrière cour de la Russie… Tandis que les relations entre les États-Unis et la Russie montrent des signes de rétablissement après l’arrivée d’Obama au pouvoir, les réactions de la Russie vis-à-vis de la décision étasunienne d’accroître ses troupes en Afghanistan sont plutôt subtiles.»

Alors, que fait Obama ? Pékin fait la supposition suivante : «La détermination de la Russie de ne pas permettre que les États-Unis jouissent d’un contrôle dominant dans l’affaire afghane est plutôt visible. La façon dont les États-Unis feront face à la relation ‘coopérative et concurrentielle’ avec la Russie dans l’affaire afghane testera la capacité des États-Unis à réaliser ses objectifs stratégiques en Afghanistan.»

Mais alors, la Chine est également une partie intéressée dans les deux questions aujourd’hui controversées des relations américano-russes : l’expansion de l’OTAN près de ses frontières d’Asie Centrale et le déploiement du bouclier étasunien antimissile. La Chine abhorre l’expansion de l’Otan près de ses frontières et s’oppose au bouclier antimissile qui réduirait à néant sa capacité de frappe nucléaire de qualité relativement inférieure.

Mais, ainsi que Deng l’aurait dit, pourquoi revendiquer le leadership de l’opposition à ces manœuvres étasuniennes lorsque Moscou fait déjà un travail merveilleux ?

Le commentaire du Quotidien du Peuple fait la distinction concernant les intérêts de la Russie en Afghanistan. Il conseille implicitement à Washington de ne pas prendre la conférence de l’OCS à venir comme une sorte de coalition sino-russe. Une fois encore, en affirmant que la fermeture de la base aérienne de Manas par les autorités kirghizes fait partie d’un «jeu stratégique entre les États-Unis et la Russie», le Quotidien du Peuple a effectivement démystifié la conférence de l’OCS à venir. Après tout, la raison d’être de cette conférence est que la situation afghane pose une menace à la sécurité de l’Asie Centrale. Mais le commentaire chinois n’aborde pas une seule fois cet aspect.

Bref, ce qui émerge est que peu importe la détermination de Moscou à défier le «monopole étasunien sur la résolution du conflit» en Afghanistan, la Chine ne se laissera pas entraînée dans un tel calcul. Comme Deng l’aurait dit, la Chine observera calmement et gardera un profil bas. Après tout, la Russie force le passage sur son arrière-cour afghane et, si elle réussit, non seulement l’OCS, mais également la Chine, seront les bénéficiaires nets. D’un autre côté, si les États-Unis snobent la Russie, cela ne fera qu’entamer le prestige de Moscou, pas celui de Pékin.

La Chine est-elle irrité qu’il y ait de nouveaux signes positifs dans les relations russo-américaines ? Il y a de quoi à ce que Moscou médite sur la raison pour laquelle le Quotidien du Peuple aurait rabâché la même chose sur l’animosité de la Russie vis-à-vis de l’influence des États-Unis en Asie Centrale, à un tel moment aussi délicat où l’administration Obama a décidé de ne pas faire de la fermeture de la base aérienne de Manas un élément des relations russo-américaines. Moscou trouverait embarrassant de se voir dépeint comme un «saccageur» de la stratégie d’Obama sur l’Afghanistan.

Etablir un contact avec les Islamistes

Ce qui est vraiment extraordinaire à propos du commentaire chinois est ses références indirectes à la question centrale des Taliban. Il y a des indications que Pékin n’aurait aucun problème en tant que tel si les Taliban, dans le cadre d’un règlement politique, étaient impliqués dans la structure du pouvoir en Afghanistan. De façon intéressante, ce commentaire conseille aux États-Unis d’être «pragmatiques vis-à-vis des conditions réelles de l’Afghanistan». Il exprime également un soutien à l’argument selon lequel l’Afghanistan manque «pratiquement de toutes les préalables à la modernité». Par ailleurs, il suggère que l’Afghanistan ne puisse pas être un Etat unitaire.

Ces commentaires doivent être considérés à la lumière de la nouvelle pensée qui règne dans les milieux influents aux États-Unis et en Grande-Bretagne, selon laquelle une approche «de la base vers la hiérarchie», impliquant la diffusion de la puissance de l’Etat en faveur des leaderships locaux, pourrait être la réponse aux problèmes en Afghanistan et sera le meilleur moyen d’impliquer les taliban dans la structure du pouvoir dans les régions pachtounes.

Le PCC a innové en invitant une délégation de l’influent Djamaat-e-Islami (DI) pakistanais à visiter la Chine la semaine dernière. Durant cette visite qui a duré tout un week-end, les deux camps ont signé un protocole d’accord énonçant quatre principes pour les relations sino-pakistanaises, incluant l’indépendance, l’égalité, le respect mutuel et la non-interférence dans les affaires intérieures de chacun des deux pays.

Pendant ce temps, le DI a garanti le soutien total à l’unité nationale et géographique de la Chine et a complètement soutenu la position de la Chine concernant Taiwan, le Tibet et la question du Xinjiang. Pékin a ensuite rendu la pareille avec sa «position de principe» sur la question du Cachemire et a «réitéré que cette position et cette coopération vitale de la Chine se poursuivra».

Le socialisme – même avec les caractéristiques chinoises – ne se mélange pas facilement avec l’Islamisme. Il n’y a aucun autre moyen d’expliquer la coopération du PCC avec le premier parti islamique du Pakistan qu’un accord faustien ayant pour toile de fond l’ascendance dans la région des forces de l’Islam militant.

Le Quotidien du Peuple admet que la conséquence de la stratégie étasunienne de «montée en puissance» en Afghanistan reste incertaine. Il prend note que les États-Unis font également un pas vers «un compromis avec les modérés au sein des Taliban», puisque le Président Hamid Karzaï, autrement, ne se serait pas aventuré dans cette voie. Le commentaire fait l’éloge d’une telle pensée comme étant une manifestation de l’utilisation de la «puissance habile», une idée «souvent mentionnée» par Clinton. Cela revient à dire que, tandis que l’accroissement des troupes étasuniennes est une «mesure forte», «une politique telle qu’aider le gouvernement afghan à consolider son régime pour stabiliser progressivement le pays serait la ‘mesure douce’.»

Pareillement, Pékin a conscience que l’agenda réel des États-Unis pourrait être stratégique, dans la mesure où l’Afghanistan est situé «au carrefour de l’Eurasie». Tandis qu’écraser al-Qaïda constitue vraiment un objectif, la stratégie de Washington «accroîtra aussi la coopération et l’alliance de l’OTAN pour s’assurer que la première action militaire de l’OTAN hors de l’Europe n’échouera pas». En retour, cela permettra aux États-Unis «d’élever le statut de leur leadership parmi leurs alliés et de renforcer leur présence au cœur de l’Eurasie en utilisant ces moyens».

Il semble que la Chine n’ait aucun problème avec un tel agenda. La Chine «cachera ses capacités» – pour citer Deng – alors même que les États-Unis et la Russie entrent en collision et se contredisent mutuellement et que ces pays finiront par s’épuiser. Ainsi que le Quotidien du Peuple conclut, l’Afghanistan est connu comme le «tombeau des empires». Par conséquent, la Chine doit se concentrer à assurer sa position et à attendre le bon moment – une stratégie que Deng aurait sûrement appréciée.

25 février 2009
M K Bhadrakumar
Questions Critiques

La (périlleuse) métamorphose du monde


En février de cette année [2008], la revue nord américaine Forbes a publié un long article qui qualifiait la Chine de «pays le plus important de la planète», non seulement à cause de son énorme population, mais du développement accéléré de son économie, en citant comme exemple de sa puissance, le fait qu’une entreprise d’État, Petrochina, s’était convertie en la plus grande entreprise du monde, et que selon toute probabilité la Chine dépasserait, à la fin de 2008, l’Allemagne en devenant le plus grand pays exportateur du monde. Il aurait pu ajouter que les réserves de devises chinoises sont les plus grandes du monde (1.550.000 millions de dollars) et que de ses universités sortent chaque année plus de quatre millions de diplômés. De même la Chine compte la plus grande banque du monde (ICBC), la plus grande entreprise de téléphonie mondiale (China Mobile), le plus grand nombre d’internautes et de téléphones de la planète, elle est le principal fabriquant mondial de téléviseurs plats et d’ordinateurs, et elle a le plus élevé taux de croissance annuel du PIB. Si en 2007, l’économie nord-américaine dépasse 21,36% du PIB mondial et l’économie de la Chine 10,83% (toujours en parité de pouvoir d’achat), on calcule que dans cinq ans les États-unis produiront 19,22% du PIB mondial et la Chine 14,69%. Tandis que les États-unis déclinent, la Chine continue de croître.

Forbes a conclu sons article en affirmant que le XXIe siècle va être celui de la Chine. Cette conviction, qui fait son chemin dans la pensée politique nord-américaine, est très présente dans les objectifs stratégiques de Washington et s’accompagne de plaintes constantes de la part des États-Unis contre la puissance asiatique. Ainsi, le déficit commercial avec la Chine est utilisé pour justifier les problèmes croissants de l’économie nord-américaine et l’augmentation du chômage aux États-unis (bien que la Chine s’acquitte scrupuleusement de ses obligations envers l’OMC) ; l’augmentation du prix du pétrole est justifié par la croissance des importations chinoises, malgré l’évidence de l’auto-approvisionnement chinois. De plus, la Chine a cessé d’être exclusivement un pays exportateur de produits bon marché pour se convertir aussi en exportateur de biens de haute technologie.

Cette nouvelle réalité économique commence à avoir des répercussions politiques et elle induit des changements dans les relations internationales et dans la force militaire relative des grandes puissances planétaires. Ainsi le mois de juin dernier, le Stockholm International Peace Research Institute, SIPRI, a publié son rapport 2007 où il déclaré que le budget militaire chinois est le troisième en importance du monde. Le IISS (The International Institute For Strategic Studies, de Londres), avance des opinions similaires. De ce fait, en 2007, toujours selon le rapport du SIPRI, pendant que les États-unis consacrent 547.000 millions de dollars à leur budget militaire, suivi de la Grande Bretagne avec 59.700 millions, la Chine apparaît déjà derrière ces deux pays, en destinant à sa défense 58.300 millions. La conclusion la plus importante de ce rapport était l’émergence de la Chine était justement la nouvelle d’une Chine en troisième position des dépenses militaires mondiales. Il ne faut pas oublier que ces deux instituts forment la partie du conglomérat idéologique occidental que dirige Washington, et que sous couvert d’un langage académique, ils appuient la vision nord américaine du renforcement militaire chinois.

En 2000, les États-unis ont commencé à publier un rapport annuel sur la force militaire de la Chine (Annual Report to Congress, du secrétariat de la Défense, sur le Military Power of the People’s Republic of China), qui dans ses dernières éditions, s’emploie à souligner fortement l’augmentation du potentiel militaire et stratégique chinois, la modernisation et le développement de sa technologie spatiale. Robert Gates, secrétaire de la Défense nord-américaine, a souligné dans la présentation du rapport 2007 les risques de renforcement de Pékin, en donnant corps à la « menace supposée militaire chinoise », idée qui court toutes ces dernières années dans les rapports du Département de la Défense, dans les think tank conservateurs et dans beaucoup de publications académiques.

En effet, la Chine a augmenté son budget de la Défense et sa force militaire s’est renforcée, mais la « menace supposée militaire chinoise » est un mensonge total. Il est certain que les changements dans l’équilibre militaire en Asie, avec la consolidation de l’Organisation de Coopération de Shanghai et les sommets des pays d’Asie centrale et du sud-est asiatique avec la Chine, les accords de coopération avec Moscou et les efforts de la diplomatie chinoise jusqu’en Afrique, qui se sont concrétisés par un sommet sino-africain à Pékin, constituent des motifs d’alarme pour Washington, mais Pékin n’est absolument pas intéressé par l’idée de commencer un affrontement stratégique avec les États-unis et préfère suivre une politique internationale prudente qui vise à son renforcement économiques, ce qui nécessite des relations pacifiques et pas de tensions internationales et de guerres, bien que la Chine n’en néglige pas pour autant les impératifs défensifs du pays : rien à voir par conséquent, avec l’urgence d’une « menace militaire chinoise », dont les inventeurs ont objectifs politiques évidents en vue de la contention du géant asiatique.

Washington ne craint pas de critiquer la politique extérieure chinoise avec des mensonges grossiers en expliquant que, pour réussir à être approvisionné en ressources énergétiques, Pékin a des relations «avec les pays qui violent les droits de l’homme», qui «soutiennent le terrorisme international» et qui «impulsent la prolifération nucléaire». Avec une bonne dose d’hypocrisie, en passant sous silence la complicité évidente nord-américaine avec des dictatures féroces, comme l’Arabie saoudite, plus encore l’occupation militaire d’un pays riche en pétrole comme l’Irak, son appui aux organisations terroristes qui favorisent ses intérêts (comme les groupes des muyahidin iraniens), et sa complicité ou son acceptation tacite avec l’augmentation des arsenaux atomiques d’Israël ou du Pakistan, Washington se permet des références critiques aux accords énergétiques des Chinois avec l’Iran et de sa recherche de conventions avec les nations africaines. Malgré sa prudence, Pékin en est arrivé arrivé à dénoncer publiquement la « grossière ingérence [américaine] dans les affaires internes chinoises ». Hong Yuan, le responsable de l’agence qui contrôle la prolifération des armements dans l’Institut d’Études Nord-américaines de l’Académie chinoise de Sciences, a souligné que les États-Unis s’en prenaient avec véhémence aux « nouvelles armes chinoises », sans tenir en compte de la différence du potentiel militaire entre les deux pays, et le fait que la supposée «menace de la Chine» que décrit le rapport du Département de la Défense a omis de souligner que la Chine poursuivait la politique de ne pas être la première à utiliser les armes nucléaires.
À son tour, le gouvernement chinois a rappelé que, entre 2001 et 2007, les États-Unis avaient augmenté presque de soixante pour cent leurs dépenses militaires, et que celles-ci étaient passé de trente-six pour cent du total des frais militaires de la planète à presque moitié du total mondial. Pékin mettait le doigt sur la plaie après avoir remarqué que les États-Unis dépensent dans leur armement et leurs armées autant que presque le reste des deux cents pays du monde réunis. Il faut remarquer que la dépense militaire chinoise représente, à peu près, neuf pour cent du budget militaire américain, et que 1,4 pour cent du PIB chinois est consacré à la défense, en face d’une moyenne de 3 pour cent des pays principaux capitalistes [Dépenses militaires, SIPRI].

En novembre 2007, le secrétaire nord-américain de Défense, Robert Gates, a voyagé à Pékin pour aborder avec le gouvernement chinois la situation en Asie, les conflits internationaux et la relation bilatérale centrée sur les questions militaires. Sa mission n’a pas contribué faire baisser le ton des accusations nord-américaines. Au contraire, en mars 2008, Gates déclarait que le budget militaire chinois était plus élevé que ce que Pékin reconnaissait, sans autres précisions. Le journal The Washington Post, en arrivant à la rescousse de son gouvernement, répandait en même temps l’idée de ce que l’investissement chinois dans sa défense était « deux ou trois fois plus grand que ce qui était déclaré », bien qu’il s’abstînt d’offrir des preuves et de tirer des conclusions pertinentes, puisque même si la dépense militaire chinoise eut été le triple de celle déclarée par Pékin, et elle représenterait encore à peine trente pour cent du budget militaire nord-américain. C’est ainsi, qu’en utilisant comme preuve leurs propres chiffres et arguments, et en leur octroyant le rôle de juge et parti, les États-Unis proclamaient, de nouveau, le danger de la « menace chinoise ». La présentation d’un nouveau Rapport du Pentagone, en mars 2008, avec des idées similaires aux antérieures, suggérait à de plus que Pékin réalisait une politique d’intrusion dans les réseaux informatiques du gouvernement nord-américain et des occidentaux, et on a laissé filtrer dans la presse internationale des nouvelles qui spéculaient même sur l’idée que Pékin pourrait avoir engagé des pirates informatiques pour saboter les systèmes des pays occidentaux, accusation qui a amené le gouvernement chinois à présenter une protestation formelle à Washington, en insistant sur le fait que la Chine, comme cela peut être vérifié dans les relations internationales, ne représente une menace pour aucun pays. Le Ministre chinois des Affaires extérieures a fait publier un communiqué où il exhortait les États-unis à respecter l’idée de «Une seule Chine», de cesser la vente d’armes à Taiwan et d’abandonner sa politique erronée face au séparatisme taïwanais. Il n’y avait pas encore eu la dernière opération conçue à Washington pour nuire au prestige et aux relations de la Chine avec le reste du monde : la campagne internationale sur le Tibet, en mettant à profit la répercussion des Jeux Olympiques de Pékin.

Dans le même mois de mars dernier, à l’occasion de la réunion du parlement chinois, l’Assemblée populaire Nationale, le président Hu Jintao (qui dirige également la Commission centrale Militaire et qui portai, significativement pour l’occasion, un habit militaire Mao) s’est réuni avec la délégation de l’armée pour insister sur la nécessaire modernisation militaire de son pays pour «garantir le progrès du socialisme chinois» et pour «contribuer au maintien de la paix mondiale». Conscient des accusations nord-américaines, les références que Hu Jintao a faites à l’utilisation progressive d’une technologie plus moderne pour répondre aux menaces possibles contre son pays, étaient la conséquence de l’analyse chinoise des dernières guerres menées par les États-Unis, depuis la première guerre du golfe contre l’Irak, jusqu’à l’invasion de l’Afghanistan et de l’Irak, en passant pour l’agression contre la Yougoslavie, où l’ambassade chinoise elle-même a été détruite par les missiles nord-américain, conséquence d’une «erreur» supposée.

En avril, à partir de sources des services secrets nord-américains a filtré dans les médias une alarmante nouvelle, où, à partir d’une image obtenue par le satellite par la compagnie nord-américaine DigitalGlobe et reproduite sur des publications spécialisées en questions militaires, on spéculait sur l’agrandissement d’une base supposée de porte-avions et sur la construction de hangars et de quais pour des sous-marins nucléaires chinois dans l’île de Hainan, au sud de la Chine. La photographie, où à peine le profil de quelques quais était aperçu, était censée apporter la preuve du renforcement militaire chinois et l’émergence d’une nouvelle menace dans la mer de Chine méridionale. Ce n’était pas un hasard, si le mois précédent, les États-Unis et le Japon avaient organisé à Washington une réunion pour examiner le renforcement de leur déploiement militaire dans la zone … pour boucler les issues de la Chine dans l’Océan Indien depuis de la Mer de Chine Méridionale. Il faut rappeler que cette mer, qui baigne presque moitié des côtes chinoises, est fermée en grande partie par l’arc que forment Taiwan, les Philippines (les deux territoires facilitent le déploiement militaire nord-américain y compris avec des bases), la grande île de Bornéo et la péninsule de Malacca, où les États-unis sont en train de renforcer leur base dans Singapour. Par le Nord, la base nord-américaine de l’île japonaise de Okinawa et l’archipel japonais lui-même érigent une barrière pour le développement de la marine chinoise et le passage de ses sous-marins. Un des accords de la rencontre entre les États-unis et le Japon a porté sur l’établissement permanent dans l’archipel nippon du porte-avion nord-américain Washington et le renforcement des patrouilles de la VIIe flotte des États-Unis agissant dans la zone. Il est évident que Pékin observe avec préoccupation ces mouvements.

En mai, le directeur de la CIA, Michael Hayden, faisait remarquer à Washington que la Chine (un « pays communiste et une puissance nucléaire » selon ses mots) était un rival sérieux économique et politique des États-Unis et alertait sur le développement de sa puissance militaire, bien qu’il considérât que cela n’impliquait pas nécessairement un affrontement à court terme. Peu de jours après que Hayden ait prononcé ces paroles, le responsable du Commandement Stratégique nord-américain, le général Jeffrey Horne, dans la réunion de un des groupes d’étude du Congrès, accusait la Chine de développer «des technologies spatiales dans des buts agressifs». Horne a alerté sur la capacité chinoise d’abattre des satellites et de développer des systèmes militaires d’alerte pour « rendre aveugle » et « ensorceler » l’ennemi et il a suggéré la nécessité que les États-Unis « protègent ses unités spatiales ». Il était évident que les mots de Horne (avec en toile de fond de la preuve fournie par la Chine, en janvier 2007, qui avait alors abattu un satellite avec un missile balistique) n’étaient pas seulement la réflexion d’un général, outrepassant un peu son rôle militaire, mais un avis du gouvernement nord-américain à la Chine et une espèce de pression sur les alliés nord-américains en Asie orientale et en Europe, devant la nouvelle force chinoise. La délibérée et systématique pression nord-américaine s’est accompagnée, à la fin de mai, de la présentation publique du rapport du département d’État sur la démocratie et les droits humains, dans lequel Washington critiquait avec dureté la politique gouvernementale chinoise, décision qui a entraîné la réplique du Ministère des Affaires Etrangères Chinoise en recommandant aux États-unis qu’ils se préoccupent de la violation des droits humains sur leur propre territoire et qu’ils cessent de les utiliser comme prétexte à propagande pour intervenir dans les affaires internes d’autres pays.

Au milieu du dernier mois de juin, le vice-président lui-même, Richard Cheney, proclamait dans une séance de la Chambre nord-américaine de Commerce que la Chine extrayait du pétrole à soixante milles de la Floride, grâce à un accord avec Cuba. Avec son orgueil habituel, Cheney s’est permis de mépriser au Parti communiste Chinois et ses mots furent interprétés comme un sérieux avis sur la croissante agressivité chinoise, qui opérait déjà à proximité des côtes nord-américaines. Malheureusement pour Cheney, et devant l’évidence du caractère erroné de ses informations, étant donné qu’aucune compagnie chinoise n’est en train de perforé des puits pétrolifères dans cette zone des Caraïbes, le vice président s’est vu obligé de rectifier quelques jours après. Mais ses paroles furent révélatrices de l’attitude du gouvernement nord-américain face à la Chine. L’ancien secrétaire nord-américain à la Défense, Donald Rumsfeld, était partisan d’une politique agressive contre la Chine, qui a été suivi, pour l’essentiel, par son remplaçant, mais Pékin ne veut pas répéter les erreurs de l’URSS et n’a pas l’intention de se laisser entraîner dans une nouvelle course aux armements mais veut concentrer ses ressources dans son développement économique.

A l’ « hypothétique menace militaire chinoise » mise en circulation par Washington Pékin a répondu en parlant de la défense de la paix et de la collaboration internationale, et de son appui aux principes de sécurité et de confiance mutuelle. De fait, depuis les années de Deng Xiaoping, la Chine a impulsé une politique extérieure de coexistence pacifique, basée sur cinq principes : premièrement, le respect mutuel de la souveraineté et l’intégrité territoriale ; secundo, l’adoption d’une politique de non agression ; tertio, la non ingérence dans les affaires internes des autres pays ; quarto, l’égalité dans les relations ; et cinquo, le mutuel avantage. Le président Hu Jintao applique ces principes, qui, avec le renforcement du pouvoir économique global de Pékin, a porté la conception stratégique chinoise à formuler la thèse de «l’émergence pacifique» de la Chine. Si historiquement la naissance de nouvelles puissances planétaires est toujours allée avec la conquête, la guerre et du colonialisme, Hu Jintao nourrit la thèse de ce que la Chine a besoin d’un climat pacifique de concorde internationale pour assurer son développement économique, parce que, dans les relations avec les États-Unis, elle opte pour une politique qui a promu la confiance entre les deux pays, sur des bases égalitaires, dans une tentative de compréhension des intérêts stratégiques d’une autre partie. Au XVIIe Congrès du Parti communiste Chinois, Hu Jintao a répondu aux accusations sur la supposée «menace chinoise», en optant pour une politique de développement pacifique, en défendant le multilatéralisme, et en repoussant la tentation de chercher les seuls intérêts chinois.

Face aux accusations nord-américaines, il est certain que la Chine prend en compte les intérêts stratégiques étasuniens, dans la conviction qu’il s’agit là de l’unique chemin susceptible de consolider les relations pacifiques internationales (bien qu’elle n’ait cessé de répondre avec fermeté aux tentatives extérieures pour stimuler des processus d’indépendance au Taiwan, au Tibet et Xingjiang : ce sont les lignes rouges que Pékin ne permettra pas qui que ce soit de franchir). Elle continue de faire délibérément profil bas dans la politique internationale (malgré une plus grande présence diplomatique chinoise dans tous les forums) pour assurer la paix. C’est une évidence que face aux guerres nord-américaines de conquête et son expansion militaire constante dans le monde (de nouvelles bases pour son armée en Europe, en Asie et à l’Afrique, un agrandissement de l’OTAN, une augmentation du budget de Défense, etc.), mêmes les stratèges les plus durs de la «supposée menace militaire chinoise» ne peuvent alléguer un seul cas d’acte agressif (et encore moins militaire) de Pékin envers d’autres pays, puisqu’ils se voient obligé de recourir à la « question du Taiwan » qui, évidemment a une claire dimension interne chinoise a pour spéculer sur les propos de Pékin.

À la fin juin, lors de la réunion récente de Condoleezza Rice et de son homologue chinois, le ministre des Affaires Etrangères Yang Jiechi, Rice a déclaré publiquement l’opposition nord-américaine à l' »indépendance du Taiwan », mais les États-Unis ne renoncent pas à utiliser cette carte à leur convenance dans leurs relations avec Pékin. Tandis que, une fois de plus, Yang Jiechi démontrait l’effort chinois pour améliorer sa communication avec les États-Unis, en contribuant ainsi au développement de relations pacifiques internationales, Rice ne s’est pas privée de rappeler les différences qui subsistent entre Washington et Pékin. Cependant, la réalité têtue complique, bien qu’elle ne l’empêche pas, l’effort de propagande nord-américain. La CIA elle-même, qui élabore une partie des programmes de harcèlement vers la Chine (au Tibet, Xingjiang, en Afrique et dans d’autres lieux) s’est vu obligée d’admettre le budget de défense de Pékin pour 2008 (d’environ 65.000 millions de dollars, selon l’agence), est à peine la dixième partie du budget militaire nord-américain. Il n’y a pas il doute malgré tout que la grande lutte pour la supériorité entre les États-Unis et la Chine explique les différentes opérations de propagande (conçues par les services secrets nord-américains). Les accusations, portées contre la Chine pour sa responsabilité supposée dans la crise du Darfour au Soudan, occultent le fait Pékin a conseillé au gouvernement soudanais la pleine collaboration avec l’Union Africaine et avec l’ONU pour la résolution de la crise et qu’elle a nommé même un représentant spécial pour le Darfour avec une fonction semblable à la médiation que Tony Blair réalise sur la question palestinienne. Sans oublier que la présence croissante chinoise en Afrique trébuche sur des incidents confus et des provocations : en janvier 2007, neuf travailleurs chinois d’une entreprise pétrolière sont morts au Nigeria, et en avril de la même année, un groupe obscur querillero de Somali a attaqué les installations de la société pétrolière chinoise Zhongyuan Petroleum Exploration à Abole, Ogaden éthiopien, en causant soixante et quatre morts [Abole oil field raid]. Ce sont quelques exemples, mais il est évident que ces incidents et d’autres semblables d’origine confuse, cherchent à rendre difficile la présence chinoise en Afrique et la consolidation de sa présence internationale.

Washington a eu une réaction alarmiste contre l’essai d’un satellite météorologique réalisé par la Chine au début de 2007, sans se préoccuper du fait que les États-unis ont depuis plus de vingt ans fait la preuve, avec des armes similaires, qu’ils avançaient de fait dans la militarisation de l’espace, et en se refusant à considérer la proposition chinoise et russe de négocier un traité pour limiter la recherche en matière d’armement spatial et pour empêcher le déploiement de ces systèmes dans le cosmos. A la critique de l’essai chinois, lié au refus de négocier l’interdiction, Washington était en train d’exiger, de fait, de la Chine et de la Russie leur assentiment au monopole spatial nord-américain, ce qui évidemment était inacceptable pour Pékin et Moscou. Cette politique du fait accompli, poursuivi par Washington, cherche l’avantage stratégique sans se préoccuper des intérêts du reste des puissances mondiales. En février 2008, on a pu le constater à l’occasion de la destruction d’un satellite espion nord-américain par un missile lancé depuis un croiseur étasunien, dans l’océan pacifique à proximité de Hawaii. Pour réaliser le lancement, conçu comme un essai pour l’installation du système antimissile nord-américain, Washington a utilisé l’excuse de ce que son satellite espion courrait le risque de choir à terre. C’est-à-dire, qu’il exige que Pékin et Moscou s’abstiennent de faire la même chose que Washington considère légitime de développer.

Pour cela, les États-Unis poursuivent leurs plans pour déployer un système antimissile centré sur leur propre territoire, avec des bases en Europe centrale (la Pologne et Tchéquie) et en Asie orientale (le Japon et la Corée), et avec des installations pour le lancement de missiles stratégiques. Ce plan peut détruire l’architecture stratégique de contrôle des arsenaux atomiques et impulser une nouvelle course aux armements, qu’aussi bien Moscou que Pékin ne veut pas entamer. Dans le même temps, les États-unis se refusent à ratifier le Traité de prohibition des essais nucléaires et rejettent l’adoption de la résolution de ne pas être le premier pays à utiliser les armes nucléaires, à la différence de ce qu’ont proclamé la Chine et la Russie. Au contraire, ils se réservent le droit du «recours préventif» de l’utilisation de la bombe atomique. Face à cette réalité, lors du sommet entre la Chine et la Russie organisé en mai à Pékin, Hu Jintao et Dmitri Medvédev ont signé un communiqué en avertissant que «la création du système global de défense antimissile nord américain altérera l’équilibre stratégique et la stabilité dans le monde», alors qu’eux établissaient les relations internationales sur le respect des «buts et des principes de la Charte des Nations Unies» sur la coexistence pacifique. Le renforcement des noeuds entre Moscou et Pékin et leur exigence de respect de la souveraineté et de l’intégrité de tous les pays était une critique implicite faite aux États-Unis, sans les citer, étant donné qu’ils sont le seul pays, dans dernières années, qui a envahi et occupé d’autres pays. Parmi les questions sur lesquelles Hu Jintao et Medvédev Hu ont manifesté l’accord de leur gouvernement, il y avait aussi le rejet de ce que les droits de l’homme soient invoqués comme prétexte pour intervenir dans les affaires internes d’autres pays, leur appui au maintien de la politique de non prolifération nucléaire au monde, à l’utilisation pacifique de l’espace, et son opposition à ce que des systèmes d’armes se déploient dans le cosmos. Il était évident que ces positions sont contradictoires avec la thèse de la «menace militaire chinoise».

En dernière instance, la périlleuse métamorphose du monde cache la tentative nord-américaine d’arrêter sa décadence constante mais lente et de limiter l’avancement chinois. Par cela, ils perçoivent avec hostilité l’appui ouvert de Pékin à Cuba, ses relations avec le Venezuela et d’autres pays de l’Amérique latine, et le développement d’échanges avec l’Afrique, où la Chine s’est engagée à donner des aides de la valeur de dix milliards de dollars. A cela il faut ajouter, les difficultés nord-américaines avec l’Inde, où le gouvernement de Manmohan Singh n’a pas pu approuver l’accord de coopération nucléaire avec les États-Unis grâce à l’opposition communiste indienne (qui considère le dit accord comme contraire aux intérêts nationaux et à une politique extérieure indépendante), font douter de la viabilité du plan nord-américain d’être appuyé en Inde pour limiter la puissance chinoise.

La Chine bouge. Après les avancée sur la « question dite nucléaire dans la péninsule coréenne », où ils participent aux négociations la Chine, les États-Unis, la Russie, le Japon et les deux Corée, le gouvernement de Pékin a recommencé à avancer un pion. La proposition chinoise à Séoul d’ouvrir des conversations avec la Corée du Sud pour consolider la paix dans la région, a été accompagnée par le porte-parole chinois des Affaires Extérieurs de la considération de ce que la présence militaire nord-américaine dans la zone est «obsolète». Pékin poursuit l’amélioration des relations de la Chine avec le Japon (qui est son principal partenaire commercial) depuis la visite de Weng Jiabao a Tokyo en avril 2007.

Malgré tout, la Chine comprend qu’elle continue d’avoir un développement insuffisant de son industrie militaire et que ses ressources ne peuvent pas être comparées à celles des Nord-Américains et des Russes. Son Aviation et sa Marine ont peu d’ importance en regard d’un pays de la taille de la Chine, mais elle compte sur des sous-marins nucléaires et sur une force appréciable de missiles balistiques intercontinentaux, bien qu’en nombre beaucoup plus réduit que les arsenaux russes et nord-américains. Pékin dispose d’environ quatre cents ogives nucléaires, alors que les États-Unis possèdent environ cinq mille quatre cents, qui se réduiront à quatre mille cinq cents à la fin de 2012 (bien que celles qui sont retirées ne seront pas détruites mais seront stockées !). Au contraire du passé, quand elle considérait la collision inévitable, aujourd’hui la pensée stratégique chinoise ne table pas sur la possibilité d’affrontements militaires avec d’autres pays, sans que par autant Pékin perde de vue que le harcèlement en Iran, et la guerre secrète qui y a déjà commencé, peut altérer la situation mondiale.

La Chine représente un double défi pour les États-unis : par sa condition de pays émergent appelé à devenir, si Washington ne peut pas l’empêcher, l’économie la plus puissante de la planète, et par son pari, qui se maintient en vigueur, pour un « socialisme avec des caractéristiques chinoises ». Si la réforme initiée par Deng Xiaoping présente des risques évidents et des contradictions selon la théorie traditionnelle du socialisme que nous ne pouvons pas traiter ici on ne peut nier que son succès a porté le développement et la consolidation du pays et l’émergence de la Chine comme nouvelle grande puissance, dans un monde dangereux qui observe en retenant son souffre sa propre métamorphose.

20/10/2008
Higinio Polo, Rebelión
Traduit par Danielle BLEITRACH pour Changement de société
Traduction modifiée par Serge LEFORT pour Monde en Question.