Chine en Question

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L’Egypte et la Chine


Selon les médias dominants, les événements d’Egypte inquiéteraient tant le pouvoir chinois qu’il contrôlerait et censurerait les informations. Or, la lecture des dépêches de l’agence de presse chinoise Xinhua prouve qu’il s’agit de la propagande récurrente des médias occidentaux contre la Chine.

Ainsi le Nouvel Obs du 02/02/2011 affirme que :

Les médias chinois mettent l’accent sur le chaos engendré par la révolte égyptienne, ignorant la dénonciation par les manifestants de l’autocratie et de la corruption, deux sujets sensibles en Chine.

Mensonges puisque l’agence Xinhua écrivait le 28/01/2001 :

Des milliers d’Egyptiens sont descendus ces derniers jours dans la rue dans des manifestations sans précédent pour dénoncer la corruption, la pauvreté et le chômage et réclamer le départ du président Hosni Moubarak, au pouvoir depuis 30 ans.

Un peu plus objectif, Courrier international reconnaît que « la presse chinoise a utilisé l’angle économique pour expliquer les troubles » :

Le site officiel Renmin Wang [Renmin Ribao] critique ouvertement les médias occidentaux, ainsi que certains journaux chinois, qui ont selon lui utilisé abusivement les concepts de « liberté » et de « démocratie » pour décrire les soulèvements. Le site considère que cette attitude est hypocrite, car « les Occidentaux qui incitent les Egyptiens à descendre dans la rue ne les aideront pas à trouver un travail et ne partageront pas avec eux leurs privilèges ». Dans ces pays où le taux de chômage est monté en flèche ces dernières années, il ne sera pas facile de créer de nouveaux emplois, et « ce n’est pas des élections libres qui vont résoudre ce problème », ajoute le site officiel.

Au-delà de la propagande occidentale récurrente contre la Chine [1], force est de constater que la grille de lecture des événements est bien différente en Occident et en Chine.

Alors que c’est au cri de Pain, liberté et dignité ! que les Égyptiens sont descendus dans la rue, les commentaires des médias occidentaux prétendent que les Égyptiens réclameraient avant tout la démocratie – catéchisme du néocolonialisme – comme si la démocratie pouvait résoudre les problèmes sociaux. Partout dans le monde, les gouvernements dits démocratiques s’inclinent devant les exigences du marché c’est-à-dire la soif de profits des actionnaires au prix d’un accroissement de la pauvreté, de la précarité et de l’exclusion. Depuis 2008, la crise a plongé dans la pauvreté des millions de salariés et a accentué les écarts entre riches et pauvres dans les pays occidentaux.

Non seulement les médias occidentaux mais aussi les organisations « révolutionnaires » nous débitent un discours cuit et recuit qui esquive le social au profit du politique en pronostiquant une révolution démocratique [2] alors que pas une seule des centaines d’émeutes de la faim survenues un peu partout dans le monde, depuis 2008, n’a débouché sur un mouvement de contestation politique durable. Ce seul chiffre explique plus LES événements d’Egypte que les discours partisans : 40% des Égyptiens, c’est-à-dire 32 millions de personnes, vivent sous le seuil de pauvreté avec moins de 2 dollars par jour.

08/02/2011
Serge LEFORT
Citoyen du Monde

[note du 11/02/2011] Lire aussi : Esther BENBASSA, Révoltes dans le monde arabe : notre arrogance colonialiste, Rue89.

Revue de presse :
• L’usure du régime de Moubarak, Lutte de Classe n°92, Novembre 2005.

Après plus de vingt ans de pouvoir ininterrompu de Moubarak, son régime donne des signes d’usure. La crise économique et sociale, mais aussi les conflits permanents de la région moyen-orientale et leurs conséquences, ainsi que la perspective de devoir assurer la succession d’un président désormais âgé, ne sont pas sans provoquer des fissures dans l’appareil du pouvoir et dans la société.

• Les ouvrières égyptiennes aux avant-postes du combat social, BabelMed, 16/04/2008.

Les usines d’Egypte sont maintenant la ligne de front du mouvement des travailleurs qui a débuté en décembre 2006, lorsque les ouvriers textiles ont été 10.000 à manifester à Mahallah Al Kobra, cité industrielle du delta du Nil. Cette mobilisation sans précédent a marqué le point de départ d’une vague de grèves, la plus grande dans le pays depuis les années 1940 selon les spécialistes.

• Maghreb : un profond malaise social, une absence de perspectives politiques, Le PointCourrier international, 06/01/2011.

Les violentes protestations sociales en Algérie et en Tunisie témoignent d’un malaise social profond, touchant en particulier les jeunes diplomés, aggravé par la crise économique et l’usure des élites politiques, estiment des experts interrogés par l’AFP.

• La crise économique enflamme un Maghreb déjà sous tension, L’Expansion, 07/01/2011.

Après la Tunisie, c’est l’Algérie qui connaît des émeutes violentes, dans plusieurs villes du pays. Le malaise social, particulièrement profond au sein de la jeunesse, est exacerbé par les conséquences de la crise économique.

• Égypte : malaise social, Arte, 27/01/2011.

Ce sont les jeunes – qui ont grandi sous le régime d’Hosni Moubarak et l’état d’urgence- qui se mobilisent le plus en faveur d’un changement en Égypte. Un pays gangréné par la corruption, le chômage et le manque de perspectives d’avenir.

• Le chômage au coeur de la crise, Radio-Canada, 27/01/2011.

Les troubles politiques qui secouent actuellement l’Égypte prennent racine dans un régime autocratique, mais aussi [et surtout] dans une économie qui fait du surplace et plombée par le chômage.
« Pain, liberté et dignité » est d’ailleurs un slogan des manifestants.

• Une économie au service d’une caste, Le Temps d’Algérie, 29/01/2011.

«Pain, liberté et dignité», ce sont les mots d’ordre des manifestants égyptiens qui continuaient hier à réclamer le départ du président Moubarak. Pour certains spécialistes, la révolte du peuple égyptien est d’essence socio-économique, car les richesses économiques ne profitent pas aux populations, réduites à la pauvreté et à la précarité extrême.

• Déclaration du Directeur général de l’OIT sur la situation en Egypte, OIT, 02/02/2011 – Le Point et RIA Novosti, 03/02/2011.

Depuis de nombreuses années, l’OIT dénonce l’ampleur du déficit de travail décent en Egypte et dans d’autres pays de la région, où le chômage, le sous-emploi et le travail informel demeurent parmi les plus élevés au monde. L’incapacité à gérer efficacement cette situation, avec toutes ses répercussions en termes de pauvreté et d’inégalités de développement, ainsi que les entraves à l’exercice des libertés fondamentales, ont déclenché ce déferlement historique de revendications populaires.

• Hosni Moubarak, le président égyptien assiégé, Xinhua, 03/02/2011.

Sa politique économique, relativement libérale, n’a bénéficié qu’à une poignée de personnes. Des millions d’Egyptiens sont au chômage et de nombreux habitants vivent dans un état de grande pauvreté.

• Moubarak hausse le salaire des fonctionnaires pour calmer le jeu, Le Point, 07/02/2011.

Le président égyptien Hosni Moubarak a tenté de gagner du temps lundi face aux manifestants qui réclament depuis deux semaines son départ immédiat, en promettant une hausse de 15% des salaires des fonctionnaires et des retraites.

• De 1789 à l’intifada égyptienne, le pain reste le symbole de la contestation sociale, Le Monde, 07/02/2011.

Comme en Tunisie, où, dans les manifestations de la révolution dite de jasmin, on brandissait des pains – toujours signe d’une sévère réprobation sociale -, en Egypte le pain est très présent dans le répertoire de l’action collective. Au pays des Pharaons, ce n’est pas un fait nouveau. En 1977, déjà, de façon spectaculaire, et encore en 2008, les émeutes du pain ont ébranlé le régime.

Lire aussi :
• Dossier d’actualité : Égypte, Yahoo! Actualités.
• Dossier : Troubles en Egypte, RIA Novosti.
• Revue, Égypte/Monde arabe.


[1] Deux exemples de questions qui ne font sens que pour ceux qui la posent :
• L’Egypte et la question chinoise, AGEFI, 04/02/2011.

Les différents régimes politiques en place depuis plusieurs décennies dans le Maghreb et au Moyen-Orient sont de plus en plus nombreux à se voir défiés par la rue arabe. L’inflation, la hausse du prix des matières premières et du chômage ont mené aux soulèvements tunisien et égyptien.
Les mêmes facteurs peuvent-ils à terme provoquer un bouleversement similaire en Chine ?

• Pourquoi l’Egypte devrait inquiéter la Chine, Les Echos, 09/02/2011.

Une interprétation purement économique des évènements en Tunisie et en Egypte serait trop simpliste – même si un tel exercice est très tentant pour un économiste. Ceci étant dit, il ne fait aucun doute que les soulèvements dans ces deux pays – et ailleurs dans le monde arabe – reflètent pleinement l’inaptitude de leurs gouvernements à partager la richesse.

[2] Références :
• Les États-Unis, l’Egypte et la lutte pour la révolution socialiste, WSWS, 29/01/2011.
• Derrière les révoltes en Egypte et dans les pays arabes, le spectre du développement des combats de classe, Courant Communiste International, 31/01/2011.
• Déclaration de la Quatrième Internationale sur la Tunisie et l’Égypte, NPA, 01/02/2011.
• Georges KALDY, Après Ben Ali, Moubarak menacé de tomber : Quelle politique pour les classes exploitées ?, Lutte Ouvrière, 02/02/2011.

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Guerre coloniale contre la Chine


« Un jour, deux bandits sont entrés dans le Palais d’été. L’un a pillé, l’autre a incendié. Devant l’histoire, l’un des deux bandits s’appellera la France, l’autre s’appellera l’Angleterre. » Ces propos constituaient une dénonciation énergique faite par l’homme de lettres français Victor Hugo il y a 150 ans contre le pillage des forces alliées anglo-françaises.
He Jifeng, directeur d’Asie-Europe de l’association chinoise a dit à ce propos : « Les atrocités perpétrées par les forces alliées anglo-françaises à l’époque ont détruit la civilisation humaine et éveillé la conscience de l’homme de lettres français. Des années se sont passées, les Chinois n’ont cessé de se souvenir de cette histoire ; actuellement ils développent leur pays. S’ils commémorent cet évènement, c’est pour prévenir et pour que la tragédie ne se reproduise perpétuellement. L’installation de la statue de Hugo coïncide avec le 150ème anniversaire du pillage du parc, je crois que c’est la meilleure preuve de la justice et de la conscience de l’humanité. »
Radio Chine Internationale [audio]

BRIZAY Bernard, Le sac du Palais d’Eté – Seconde Guerre de l’Opium, Editions du Rocher, 2003 [Canal AcadémieChangement de sociétéRadio86].

Les 7 et 8 octobre 1860, le fabuleux Palais d’Eté de Pékin, le Versailles chinois, est pillé par les Français et les Anglais, au terme d’une expédition militaire destinée à ouvrir la Chine au commerce occidental… et surtout à l’opium que les Anglais produisent aux Indes ! Dix jours plus tard, sur ordre de Lord Elgin, il est incendié en représailles aux tortures et à la mort de prisonniers, otages des Chinois. Pour la Chine – et pour le patrimoine de l’Humanité -, la perte est immense, incalculable, irréparable. Le Palais d’Eté, le Yuanming yuan (qu’il ne faut pas confondre avec l’actuel Palais d’Eté de Pékin) était une des merveilles du monde. Il abritait en outre une extraordinaire collection d’œuvres d’art, amassée sur cent cinquante ans, et une inestimable bibliothèque. Tout fut pillé ou brûlé. A titre de comparaison, c’est comme si Versailles, Le Louvre et la Bibliothèque nationale avaient disparu. Bernard Brizay nous fait donc le récit d’une des plus grandes catastrophes culturelles de l’humanité, que les Chinois ont encore cruellement en mémoire.


Lire aussi :
• Le sac du Palais d’Été a 150 ans, CCTV, 18/10/2010.
• Sac du Palais d’été, des commémorations sans la présence des politiques, RFI, 18/10/2010.
• Un historien français appelle au devoir de mémoire à l’occasion du 150e anniversaire du sac de l’ancien Palais d’Eté, Agence de presse Xinhua, 19/10/2010.
• Pillage du Palais d’été de Pékin : l’impossible restitution, AFP, 22/10/2010.
• Pillage du Palais d’été de Pékin : l’impossible restitution, France 24, 22/10/2010.
• Les Chinois peinent à récupérer les trésors pillés du Palais d’été de Pékin en octobre 1860, Le Monde, 30/10/2010.
• Anthologie autour du Palais d’Été, BNF.
• Trois auteurs de l’Académie française évoquent le sac du Palais d’Eté, Canal Académie.
• Expédition de Chine de 1860, Bibliographie.
• BOURGERIE Raymond et LESOUEF Pierre, Palikao (1860) – Le sac du Palais d’Eté et la prise de Pékin, Economica, 1999.

• TIBON-CORNILLOT Michel, Les guerres de l’opium ou l’écrasement de la Chine, Dedefensa.
• TIBON-CORNILLOT Michel, La Chine en enfer : pillages et génocides blancs, Dedefensa.
L’étendue des désastres liés aux guerres de l’opium, et plus généralement, à la destruction des institutions impériales chinoises est massivement ignorée par la plupart des chercheurs et des hommes politiques français. Ces pillages, famines, répressions, durèrent un siècle, de 1840, la défaite chinoise devant les troupes anglaises, à 1949, l’arrivée des communistes au pouvoir. Les chercheurs anglo-saxons, bien meilleurs connaisseurs de cette période, évaluent le nombre des victimes dans une fourchette oscillant entre 120 et 150 millions en un siècle.

Dossier documentaire & Bibliographie Chine, Monde en Question.
Dossier documentaire & Bibliographie Colonialisme, Monde en Question.

Chine-Europe, une grande divergence


La supériorité de l’économie européenne sur celle de la Chine a longtemps fait figure d’évidence, en particulier chez les historiens occidentaux. Au moment où l’actualité proclame ce qu’il y avait de transitoire dans cette suprématie, le livre de Kenneth Pomeranz pose la question de son caractère inéluctable. Récusant l’idée qu’une telle hiérarchie soit à chercher dans les civilisations elles-mêmes, il s’interroge sur la manière dont chacune a su résoudre les problèmes économiques, écologiques et géopolitiques posés par les processus de développement et par l’essor de l’industrie. C’est toute l’histoire de la mondialisation de l’économie depuis 1750 qui fait ici l’objet d’un nouvel examen, remettant en cause bien des idées reçues, tant sur l’Europe que sur la Chine, l’Inde ou les deux Amériques. On comprend ainsi que c’est l’inégale allocation géographique des ressources en charbon et la conquête du Nouveau Monde qui ont donné l’impulsion finale à l’économie européenne.

POMERANZ Kenneth, Une grande divergence – La Chine, l’Europe et la construction de l’économie mondiale, Albin Michel/Maison des sciences de l’homme, 2010 [CNL].

Lire aussi :
MADDISON Angus, économie chinoise – Une perspective historique, OCDE, 1998 et 2007 [BooksGooglePerspectives chinoisesTélécharger].

L’étude réévalue la portée et le sens du renouveau de la Chine depuis une cinquantaine d’années, en se servant de techniques quantitatives couramment utilisées dans les pays de l’OCDE. À partir d’une approche comparative, l’auteur explique pour quelles raisons le rôle de la Chine dans l’économie mondiale a fluctué aussi fortement au cours du dernier millénaire. Il conclut que la Chine devrait retrouver en 2015 la place de première économie mondiale qui lui revient naturellement et qu’elle a occupé jusqu’en 1890.

• L’actualité des livres
Centre National du Livre
Veille littéraire CNL
Dossier Guide des ressources documentaires, Monde en Question.
Dossier documentaire & Bibliographie Chine, Monde en Question.

L’im-Monde racisme anti-chinois


INSEE
La lutte des classes révélée à l’Insee

Selon les médias dominants la lutte des classes aurait disparu… dans les pays civilisés. Le Monde redécouvre les bienfaits de ce concept marxiste… en Asie pour le détourner en racisme anti-chinois. Pour l’éditorialiste anonyme, les chinois sont ces salopards qui minent l’économie occidentale et sont en train de reprendre la place qu’ils occupaient dans le monde avant que les puissances coloniales aient tenté de les ramener à l’âge de pierre grâce au trafic de la drogue [1].

En matière sociale aussi, c’est en Asie que le monde se transforme à toute allure. Les pays asiatiques connaissent aujourd’hui des conflits sociaux de grande ampleur, alors qu’en Occident les salariés restent – pour l’instant – tétanisés par la crise, le chômage, la pression sur les salaires et les plans de rigueur budgétaire.

Au Bangladesh, la colère des ouvriers du textile ne retombe pas, malgré une hausse de 80% du salaire mensuel minimum, passé de… 19 à 32 euros. Usines saccagées, manifestations violemment réprimées par un gouvernement qui, depuis vingt ans, a voulu faire de son pays un « eldorado » de l’habillement pour les fabricants étrangers.

Au printemps, en Chine, les salariés de Foxconn et de Honda avaient obtenu, à la suite de grèves très dures, des hausses de salaires de 30% à 60%.

Ces mouvements sociaux marquent la fin d’une grande illusion, largement répandue chez les économistes et les chefs d’entreprise occidentaux. A leurs yeux, l’Asie constituait un réservoir de main-d’oeuvre docile, quasi inépuisable et exploitable à l’infini. Il n’y avait donc guère à redouter de pressions salariales : le coût du travail était censé y rester dérisoire pendant des décennies.

C’était oublier un peu trop vite Marx, et la capacité de la classe ouvrière à se révolter contre « le capitaliste qui essaie continuellement d’abaisser les salaires à leur minimum physiologique ».

C’était surtout oublier qu’avec la forte croissance et la diffusion rapide de la richesse dans ces pays, leurs populations veulent goûter à cette prospérité matérielle qui les entoure au quotidien et les nargue. A cet égard, les conflits sociaux en Chine ou au Bangladesh sur les salaires expriment moins une révolte contre le système qu’une volonté d’en profiter enfin. Ils témoignent du désir des populations de bénéficier d’un bien-être dont elles ont été longtemps privées et qui est désormais à leur portée ; le désir, par exemple, pour les salariés de Foxconn, de posséder l’iPhone qu’ils fabriquent.

Ces conflits sociaux et les fortes augmentations des rémunérations qui en résultent en Asie sont une excellente nouvelle. Pas seulement d’un point de vue moral, avec la possibilité de sortir de l’extrême pauvreté et de la misère, ce qui a été le cas de plusieurs centaines de millions de Chinois depuis vingt ans. La mondialisation ne peut être durable que si elle est équitable, c’est-à-dire si elle favorise la convergence des niveaux de vie entre les différentes régions de la planète.

De façon beaucoup plus égoïste, la hausse des salaires en Asie est une aubaine pour les économies occidentales. Certes, les consommateurs devront payer un peu plus cher leurs vêtements. Mais les délocalisations dans les pays asiatiques vont devenir de moins en moins attractives au fur et à mesure que le coût du travail y progressera. En outre, tous ces salariés mieux payés constitueront peu à peu de nouveaux clients à qui vendre des sacs à main et des automobiles, ou de nouveaux touristes à accueillir. En se battant pour leurs salaires, les ouvriers chinois ou bangladais défendent aussi nos emplois.

Editorial du 10/08/2010

11/08/2010
Serge LEFORT
Citoyen du Monde


[1] Sélection bibliographique :
• MADDISON Angus, L’économie chinoise – Une perspective historique, OCDE, 1998 et 2007 [BooksGooglePerspectives chinoisesTélécharger].
L’étude réévalue la portée et le sens du renouveau de la Chine depuis une cinquantaine d’années, en se servant de techniques quantitatives couramment utilisées dans les pays de l’OCDE. À partir d’une approche comparative, l’auteur explique pour quelles raisons le rôle de la Chine dans l’économie mondiale a fluctué aussi fortement au cours du dernier millénaire. Il conclut que la Chine devrait retrouver en 2015 la place de première économie mondiale qui lui revient naturellement et qu’elle a occupé jusqu’en 1890.
• TIBON-CORNILLOT Michel, Les guerres de l’opium ou l’écrasement de la Chine, Dedefensa.
• TIBON-CORNILLOT Michel, La Chine en enfer : pillages et génocides blancs, Dedefensa.
L’étendue des désastres liés aux guerres de l’opium, et plus généralement, à la destruction des institutions impériales chinoises est massivement ignorée par la plupart des chercheurs et des hommes politiques français. Ces pillages, famines, répressions, durèrent un siècle, de 1840, la défaite chinoise devant les troupes anglaises, à 1949, l’arrivée des communistes au pouvoir. Les chercheurs anglo-saxons, bien meilleurs connaisseurs de cette période, évaluent le nombre des victimes dans une fourchette oscillant entre 120 et 150 millions en un siècle.

La première puissance mondiale ébranlée


Le 3 février, Lianhe Zaobao a publié un article intitulé « Pourquoi Obama se soucie que les États-Unis perdent son titre de premier mondial ? ». Selon cet article, il s’agit de la première fois depuis le début du XXe siècle qu’un président américain s’avoue publiquement soucieux de la position mondiale de son pays. En effet, depuis qu’ils sont devenus la première économie mondiale, les États-Unis se maintiennent en tête de peloton, place qu’ils garderont pour encore longtemps. Alors, comment pourraient-ils passer du sommet à l’abîme ? Qu’est-ce qui a poussé Obama à jurer que son pays n’accepterait pas la deuxième place mondiale ? La situation mondiale et son évolution, qui leur devient défavorable.

Le 27 janvier, le président Obama a prononcé son discours sur l’État de l’Union dans lequel on a remarqué trois « premiers » :

1. C’est la première fois que le président américain place un discours sous le signe de la sauvegarde de l’économie, tout en éludant les questions diplomatiques internationales. Cela n’est pas sans rappeler le discours sur la crise économique de Roosevelt en 1933. Plus de 70 ans après, Obama emprunte le vocabulaire de son prédécesseur, en parlant des « fournisseurs de monnaies cupides » et des « banquiers de Wall Street, acteurs principaux de la crise financière »… Du début à la fin, Obama prie les Américains noyés dans les difficultés de garder confiance, et de soutenir leur président, afin de surmonter ensemble la crise.

2. C’est la première fois depuis l’établissement des relations diplomatiques avec la Chine en 1978 que le président américain parle de la Chine en termes admiratifs. Dans son discours, Obama a cité le développement du chemin de fer à haute vitesse et l’exploitation pionnière des énergies nouvelles en Chine, afin de motiver le peuple américain.

3. C’est la première fois depuis le début du XXe siècle que le président américain s’avoue publiquement soucieux de la chute des États-Unis.

Ces trois « premiers » sont interdépendants. Le déclin économique retarde le développement militaire et affaiblit l’hégémonie américaine. Et le seul pays capable de défier les États-Unis, c’est la Chine, pays au fort potentiel et à la croissance vertigineuse.

La première puissance mondiale ébranlée

En 1894, un pays composé de treize États indépendants, rafle au Royaume Uni la place de première économie mondiale. Ce pays ? Les États-Unis. En 1914, le revenu national américain atteint 37 milliards de dollars, soit 337 dollars par habitant, 50 % de plus qu’au Royaume Uni, et deux fois plus qu’en Allemagne et en France. Au début du XXe siècle, les États-Unis gagnent en puissance grâce au développement des chemins de fers, de l’électricité, des sciences et des technologies.

Certes, ils ne se sont pas hâtés dans leur hégémonie. Quand les puissances européennes se plongeaient dans la guerre, ils se contentaient d’observer, de l’autre côté de l’Atlantique. Mais alors l’Europe entière risquait d’être anéantie par les deux guerres mondiales, ils ont choisi d’intervenir. Le débarquement de Normandie a finalement conduit à la victoire des armées alliées sur l’Allemagne et l’Italie, et permis aux États-Unis de s’ériger en leader de l’Occident, par le biais de la fondation de l’Organisation du Traité de l’Atlantique nord (OTAN), bloc militaire contre l’Union soviétique.

Après la seconde guerre mondiale, les États-Unis sont devenus la première puissance militaire du monde, et contrôlaient la moitié du volume économique et de la réserve d’or du globe. Reliant l’Atlantique et le Pacifique, le territoire américain profite bien de ses avantages géographiques dans le commerce libre. De là, une grande variété de produits, gros comme les véhicules, les avions et les navires, petits comme les copies de films, les disques de Jazz et le chewing-gum, inondent les marchés mondiaux. Un hamburger et une canette de coca-cola peuvent apporter des centaines de milliards de profits.

Entrés dans l’ère de la mondialisation, les États-Unis ont inventé une nouvelle méthode pour faire de gros bénéfices avec un petit capital. En délocalisant les usines, les produits haut de gamme de marque américaine se vendent dans le monde entier pour un coût de revient très bas, et créent ainsi une fortune inépuisable. L’Oncle Sam demeure le plus riche du monde et distance de loin ses rivaux.

Selon le grand historien anglais Arnold Toynbee, l’Orient se cachait dans l’ombre de l’Occident. De l’Égypte à la Chine, le monde de l’Est avait été plus brillant que l’Ouest. Hélas, cette situation fut renversée plus tard. Face aux avantages absolus des États-Unis dans les domaines économique, militaire, culturel et social, Henry Luce, patron du Times et de Life, s’est exclamé que le XXe siècle était le siècle américain !

Aucun empire n’est éternel

Il n’y a jamais eu d’empire éternel dans l’Histoire. D’une petite ville à un empire qui s’étend en Europe, en Asie et en Afrique, Rome a fini par décliner après quatre siècles. Quand Napoléon a battu toute l’Europe pour devenir le roi des rois, il ne savait pas que sa gloire ne durerait qu’une génération. L’Empire britannique que l’on appelait au XIXe siècle l’« empire sur lequel le soleil ne se couche jamais » n’arrivait même plus à payer ses factures après la seconde guerre mondiale. Pour l’écrivain soviétique Ehrenbourg, la révolution d’Octobre 1917 en Russie a ouvert l’ère du socialisme mondial. Cependant, l’«empire rouge » s’est effondré avant même la fin du XXe siècle.

Un pays, une époque ou un système, s’il ne peut faire valoir les avantages ni remédier à ses faiblesses, finit par décliner. Quand la crise économique structurelle balayait le monde capitaliste dans les années 70 et 80, les États-Unis ont réajusté les politiques afin de se rétablir. Une révolution informatique a été lancée, allant de pair avec l’essor du marché boursier et de l’immobilier. Avec l’excès du nombre de cartes bancaires, la consommation gonflait dangereusement. Les produits bon marché provenant de la Chine satisfaisaient l’appétence de milliers de familles américaines. Il semblait que l’argent était inépuisable.

Pourtant, une crise financière surprenante a mis l’empire du dollar au tapis. Il était trop tard quand on a réalisé que le système était en panne et que la voracité des financiers de Wall Street était la source du mal. L’économie s’était déjà noyée. Endossant de lourds déficits budgétaires, les États-Unis d’aujourd’hui ne peuvent qu’émettre des emprunts nationaux auprès des pays étrangers et faire fonctionner la planche à billets. Le pouvoir d’achat en berne, la qualité des marchandises dans les centres commerciaux de Washington se dégrade.

Le 1er février, le président Obama a proposé un plan budgétaire de 3 830 milliards de dollars pour l’année 2011, qui prévoit que le déficit représentera 8,3 % du PNB. Selon l’Institution Brookings, « dans un avenir prévisible, l’administration Obama ne nous apportera que des déficits insupportables ». Bien que les États-Unis soient encore la première puissance économique mondiale, ils seront parallèlement le champion mondial du chômage, du déficit et de l’endettement.

Depuis la fin de la seconde guerre mondiale, l’économie, les forces militaires et les concepts constituent les trois piliers de la légende américaine. Aujourd’hui, le Trésor public américain souffre d’anémie et n’arrive pas à joindre les deux bouts. La NASA a déjà abandonné ses missions lunaires. Les deux guerres anti-terroristes coûteuses en Irak et en Afghanistan les maintiennent en grande difficulté. Quant au modèle américain caractérisé par la liberté et la démocratie, il ne s’est implanté avec succès qu’au Japon et en Allemagne, deux vaincus de la seconde guerre mondiale. Au regard de l’effritement de ses fondations, sur quoi s’appuiera l’Oncle Sam pour maintenir son hégémonie et propager ses valeurs et son modèle ?

Quand le président Obama jure qu’il n’acceptera pas une seconde place, on le comprend bien. Seulement, la tâche sera ardue. Les mesures économiques, comme la réduction du déficit, l’augmentation des revenus, le renforcement de la compétitivité ainsi que l’assistance aux pauvres, ne sont pas suffisantes. D’une part, il lui faut mettre fin à la situation affreuse causée par le néoprotectionnisme de l’administration Bush, d’autre part, il doit recourir à une nouvelle diplomatie emprunte de respect mutuel, d’égalité réelle et de coopération harmonieuse.

Quoiqu’il en soit, se plaindre et scruter le voisin ne permet pas de garder la première place mondiale. C’est en suivant le pas de l’époque que l’on remédie aux faiblesses et que l’on se perfectionne.

01/03/2010
CHEN Youwei
Beijing Information

L’économie chinoise – Une perspective historique


MADDISON Angus, L’économie chinoise – Une perspective historique, OCDE, 1998 et 2007 [BooksGooglePerspectives chinoisesTélécharger].

Angus Maddison est un économiste et historien anglais souvent pillé, mais rarement cité. En France, les articles de ou à propos de l’auteur sont quasi inexistants… Cela traduit le peu d’intérêt pour l’histoire sur la longue durée – le temps long du Monde décrit de Braudel à Grataloup – parce qu’elle va à contre-courant des prescriptions journalistiques auxquelles se soumettent les politiques et les intellectuels.

Le journalisme tue la pensée. La chasse aux nouvelles, l’une remplaçant l’autre qui tombe aussitôt dans l’oubli, fait de nous des bêtes consentantes pour l’abattoir.

Contemple le troupeau qui passe devant toi en broutant. Il ne sait pas ce qu’était hier ni ce qu’est aujourd’hui : il court de-ci de-là, mange, se repose et se remet à courir, et ainsi du matin au soir, jour pour jour, quel que soit son plaisir ou son déplaisir. Attaché au piquet du moment il n’en témoigne ni mélancolie ni ennui.
NIETZSCHE Friedrich, De l’utilité et de l’inconvénient des études historiques pour la vie in Considérations intempestive, 1874.

Dans la préface à cette seconde considération à contre-temps, Friedrich Nietzsche faisait de l’histoire une nécessité «pour vivre et pour agir» :

Nous avons besoin de l’histoire, mais autrement que n’en a besoin l’oisif promeneur dans le jardin de la science, quel que soit le dédain que celui-ci jette, du haut de sa grandeur, sur nos nécessités et nos besoins rudes et sans grâce. Cela signifie que nous avons besoin de l’histoire pour vivre et pour agir, et non point pour nous détourner nonchalamment de la vie et de l’action, ou encore pour enjoliver la vie égoïste et l’action lâche et mauvaise. Nous voulons servir l’histoire seulement en tant qu’elle sert la vie. Mais il y a une façon d’envisager l’histoire et de faire de l’histoire grâce à laquelle la vie s’étiole et dégénère. C’est là un phénomène qu’il est maintenant nécessaire autant que douloureux de faire connaître, d’après les singuliers symptômes de notre temps.
NIETZSCHE Friedrich, De l’utilité et de l’inconvénient des études historiques pour la vie in Considérations intempestive, 1874.

15/02/2010
Serge LEFORT
Citoyen du Monde

Autres ouvrages :
• MADDISON Angus, L’économie mondiale – Une perspective millénaire, OCDE, 2001 [Alternatives EconomiquesBooksGoogleNumilog].
Angus Maddison présente un panorama complet de la croissance et des niveaux de la population mondiale depuis l’an Mil. Au cours de cette période, la population de la planète a été multipliée par 22, le PIB par habitant par 13 et le PIB mondial par près de 300. Les progressions les plus fortes ont eu lieu dans les pays riches d’aujourd’hui (Europe occidentale, Amérique du Nord, Australasie et Japon). L’écart entre le leader mondial – les États-Unis – et la région la plus pauvre – l’Afrique – est à présent de 20 pour 1. En l’an Mil, les pays riches d’aujourd’hui étaient plus pauvres que l’Asie et l’Afrique.
L’auteur s’est fixé plusieurs objectifs. Il fait oeuvre de pionnier en s’efforçant de chiffrer la performance économique des nations sur le très long terme. Il entreprend aussi d’identifier les facteurs qui expliquent la réussite des pays riches et d’explorer les obstacles qui ont freiné le parcours des pays qui n’ont pas connu la même progression. Enfin, il analyse l’interaction entre les nations riches et les autres pour évaluer la part de l’exploitation dans cette relation.

• MADDISON Angus, L’économie mondiale – Statistiques historiques, OCDE, 2003 [BooksGoogleBooksGoogle EnglishNumilog].

Articles :
• MADDISON Angus, L’Occident et le reste du monde dans l’ordre économique international, OCDE, 2002.
• MADDISON Angus, La Chine dans l’économie mondiale de 1300 à 2030, Outre-Terre n°15, 2006.
• McRAE Hamish, 1000 ans de mondialisation, OCDE, Septembre 2001.
Les empires naissent et meurent, l’économie demeure. Le dernier millénaire a été marqué par l’ascendance de l’Occident, mais son déclin est inévitable.

Lire aussi :
Dossier documentaire & Bibliographie Chine, Monde en Question.
Dossier documentaire & Bibliographie Géo-Histoire globale, Monde en Question.

Révolte sociale au Xinjiang


Les médias dominants se répètent inlassablement dès qu’il s’agit de la Chine. Ils plaquent la même analyse idéologique sur les révoltes des provinces chinoises du Tibet ou du Xinjiang. Cet amalgame ne permet pas de comprendre la nature réelle des événements et encore moins leurs enjeux.

Contrairement aux anciens maoïstes (Libération, Rue89) qui brûlent l’idole qu’ils ont adorée ou aux anciens trotskystes (Mediapart) qui sont devenus des maccarthystes, Martine Bulard rappellent opportunément que :

1) «Avec une célérité inhabituelle, le gouvernement chinois a rendu publiques les images de manifestations violentes qui se sont déroulées dimanche 5 juillet à Urumqi, la capitale de la province du Xinjiang.»
2) «Visiblement […], les manifestants ouïgours ont attaqué et parfois même lynché les Han, ethnie majoritaire en Chine et minoritaire au Xinjiang, qui se trouvaient sur leur passage.»
3) «Il est impossible de savoir» qui a allumé l’incendie à Urumqi.
4) «La fracture s’avère plus sociale et ethnique que religieuse.» [1]
Les blogs du Diplo

Les questions sociales sont aujourd’hui totalement escamotées du discours médiatique au profit des questions ethniques ou religieuses. Présenter les événements sous cet angle relève d’une propagande idéologique – la même que celle du gouvernement chinois – pour ne pas parler des discriminations sociales au Tibet, au Xinjiang ou ailleurs dans le monde [2].

Les médias dominants parlent «violentes émeutes ethniques qui ont opposé Ouïghours, musulmans turcophones, et Hans, l’ethnie majoritaire en Chine» alors que «les émeutes ont éclaté dimanche, en marge d’une manifestation de 1.000 à 3.000 musulmans ouïghours qui demandaient justice pour deux membres de leur communauté» [AP-Yahoo! Actualités].

Les médias dominants soutiennent sans réserves les moines tibétains et, plus curieusement, les musulmans ouïghours. Mais peu de médias rappellent que «tout au long des années 90, l’Arabie saoudite a investi dans des écoles coraniques et payé des équipements publics au Xinjiang» [3].

11/07/2009
Serge LEFORT

Lire aussi :
• Turkestan Oriental ou le Xinjiang entre Ouïgour, sunnisme et pétrole, Seriatim article bien documenté.
• Xinjiang : l’énergie attise le conflit, Usine nouvelle article utile pour les données chiffrés.
• Dossier sur la situation au Xinjiang, Aujourd’hui la Chine.
• Nouveau dossier sur la situation au Xinjiang, Aujourd’hui la Chine.
• Au Xinjiang, la Chine s’essaye à une nouvelle communication de crise, Aujourd’hui la Chine.
• Dossier documentaire & Bibliographie Xinjiang, Monde en Question.


[1] La fracture s’avère plus sociale que ethnique ou religieuse.
[2] Les Ouïghours, oubliés du développement économique du Xinjiang, Aujourd’hui la Chine
[3] Le Xinjiang n’est pas le Tibet, Slate.

Le naufrage du dollar


Quand le Premier ministre chinois Wen Jiabao déclarait en mars 2009 qu’il était «un peu inquiet» de l’état du dollar américain, il ne faisait que répercuter le sentiment des Etats, des entreprises et des individus dans le monde. Il invitait les Etats-Unis à «tenir leurs promesses, honorer leurs engagements et garantir la sécurité des avoirs chinois».

Il y a encore cinq ans, de tels propos seraient passés pour une demande très présomptueuse. A présent, cette invite apparaît «compréhensible» aux yeux même de Janet Yellen, la présidente de la Réserve fédérale de San Francisco, qui considère cependant que les propositions chinoises d’une monnaie de réserve internationale sont «loin d’être une alternative réalisable».

Il n’existe que deux façons de stocker de la richesse : soit dans des structures physiques réelles soit sous différentes formes d’argent (devises, obligations, or). Chacune de ces deux voies comporte des risques pour le détenteur de richesses. Les structures physiques se détériorent à moins d’être utilisées et les utiliser comporte des coûts. Obtenir des revenus et par conséquent tirer des profits de leur utilisation dépend du «marché», c’est-à-dire de l’existence d’acheteurs disposés à acheter ce que les structures physiques peuvent produire.

Au moins, les structures physiques sont tangibles. L’argent (qui s’exprime en chiffres nominaux) n’est rien de plus qu’un droit potentiel à faire valoir sur des structures physiques. La valeur de ce droit dépend de sa relation d’échange avec les structures physiques. Et cette relation peut varier, ce qui lui arrive constamment. Si elle varie faiblement, personne ou presque ne le remarque. En revanche, si elle varie considérablement et fréquemment, ses détenteurs gagnent ou perdent beaucoup d’argent, souvent assez rapidement.

En termes économiques, une monnaie de réserve n’est vraiment rien d’autre que la forme d’argent la plus fiable, celle qui varie le moins. C’est par conséquent le lieu le plus sûr pour conserver toutes les richesses qui ne se présentent pas sous la forme de structures physiques. Depuis au moins 1945, la monnaie de réserve mondiale a été le dollar américain. C’est toujours le cas.

Le pays qui émet la monnaie de réserve possède un avantage singulier sur tous les autres pays. Il est le seul à pouvoir légalement créer de cette monnaie chaque fois qu’il le juge dans son intérêt.

Les monnaies ont toutes des taux de change les unes par rapport aux autres. Comme les Etats-Unis ont mis fin à leur taux de change fixe avec l’or en 1973, le dollar a depuis fluctué par rapport aux autres devises, à la hausse ou à la baisse. Quand le dollar s’est déprécié vis-à-vis d’une autre devise, les exportations américaines ont trouvé plus facilement preneur parce que l’acheteur avait moins à dépenser dans sa propre monnaie. Par contre, les importations s’en trouvaient du même coup renchéries puisque plus de dollars étaient nécessaires pour payer les biens importés.

A court-terme, une devise affaiblie peut augmenter le nombre d’emplois dans le pays. Mais c’est au mieux un avantage de court-terme. Dans le moyen-terme, les avantages à disposer d’une «monnaie forte» sont plus importants. Cela signifie que le détenteur de cette devise dispose d’une plus grande maîtrise de la richesse mondiale telle que mesurée par les structures et les produits physiques.

Sur le moyen-terme, les monnaies de réserve sont des monnaies fortes et comptent le demeurer. La force d’une monnaie de réserve découle non seulement de sa maîtrise de la richesse mondiale mais aussi du pouvoir politique qu’elle procure dans le système-monde. C’est pourquoi la monnaie de réserve internationale a tendance à être la devise de la puissance hégémonique mondiale, même sur le déclin. C’est pourquoi le dollar américain est la monnaie de réserve internationale.

Pourquoi le Premier ministre Wen se dit-il alors «un peu inquiet» ? Parce que, clairement, au cours des dernières décennies, le taux de change du dollar américain a beaucoup fluctué mais en suivant, globalement, une pente lentement déclinante. Un des principaux facteurs responsables est celui de l’explosion de la dette globale du gouvernement américain. Les Etats-Unis ont été capables d’équilibrer leurs bilans de deux grandes manières : en faisant marcher la planche à billets et en vendant des bons du Trésor, en premier lieu à d’autres gouvernements (les «fonds souverains»).

Ce n’est un secret pour personne que dans les années récentes, la Chine a été le plus gros acquéreur de bons du Trésor américain. Elle n’est pas la seule. Le Japon et la Corée du Sud, l’Arabie saoudite et Abou Dhabi, l’Inde et la Norvège ont tous acheté de ces obligations américaines. Mais la Chine en est aujourd’hui le plus gros client et, vue l’actuelle contraction du crédit, elle fait partie des rares acheteurs probables dans un avenir immédiat.

Le dilemme pour la Chine, comme pour d’autres qui ont investi dans ces bons du Trésor, c’est que si le dollar continue sa baisse ou si une inflation importante résulte de la création de monnaie par les Etats-Unis, leurs investissements en obligations du Trésor américain pourraient leur faire perdre de l’argent. D’un autre côté, ont-ils d’autres solutions ?

La conclusion que la Chine (et les autres acheteurs) en tire en termes de politique à suivre est celle d’un désengagement discret. Ils ne veulent pas aller trop vite pour ne pas provoquer de «panique bancaire» mais pas trop lentement non plus pour ne pas être le dernier à fermer la porte «avant le sauve-qui-peut», pour rependre le titre que W. Joseph Stroupe a donné à son article dans l’Asia Times.

La Chine réduit les quantités de bons du Trésor américain qu’elle achète et préfère maintenant acquérir des obligations à court-terme plutôt qu’à long-terme. La Chine s’engage dans des «swaps de devises» avec d’autres pays, comme l’Argentine, de sorte que personne n’ait à utiliser le dollar dans les transactions. De plus, la Chine appelle à la création d’une autre monnaie de réserve qui serait basée sur les Droits de tirage spéciaux (DTS) créés par le Fonds monétaire international et reposant sur un panier de devises. La Russie a soutenu cet appel.

Les Etats-Unis ne sont pas sûrs de savoir comment répondre. Lorsque le secrétaire au Trésor Timothy Geithner a déclaré que le gouvernement américain était «assez ouvert» à la proposition chinoise d’augmenter le recours aux DTS, le dollar a immédiatement chuté sur le marchés des devises. Geithner a alors dû «clarifier» ses propos : le dollar reste la «monnaie de réserve dominante» dans le monde et ceci a «des chances de continuer pendant encore un long moment». Et de poursuivre en affirmant que «nous allons faire le nécessaire pour être sûr de maintenir la confiance dans nos marchés financiers, dans la capacité productive de ce pays et dans les fondamentaux à long-terme de notre économie».

Geithner essaie-t-il juste de se donner du courage ? Plus important, qui peut tenir de telles affirmations pour vraisemblables ? L’élément clé qui fait la force d’une monnaie, ce ne sont pas ses «fondamentaux» mais la «foi» dans la réalité de ces fondamentaux.

Tous les principaux acteurs espèrent qu’un atterrissage en douceur est possible, c’est-à-dire une transition ordonnée de sortie du dollar américain. Personne ne veut précipiter une chute libre car personne n’est sûr d’en sortir gagnant si cela se produit. En revanche, si le stimulus américain se révèle être la dernière des bulles en date, le dollar pourrait très soudainement se dégonfler sur un mode des plus chaotiques. Au sens premier, «sauve-qui-peut» signifie «que se sauve celui qui le peut».

15/05/2009
Immanuel Wallerstein
Fernand Braudel Center

Lire aussi :
Dossier documentaire & Bibliographie Chine, Monde en Question.
Dossier documentaire & Bibliographie Immanuel WALLERSTEIN, Monde en Question.

Guerre contre le dollar


Certains croyaient qu’il existait un accord implicite entre les États-Unis et la Chine : les premiers acceptaient la sous-évaluation massive du yuan, mais obtenaient en échange de la seconde un financement indéfectible de la dette publique américaine, et la reconnaissance du dollar comme seule vraie monnaie de réserve. On l’a même appelé « l’accord Bretton Woods 2 ». Or depuis juillet 2008, et jusqu’à la visite du président brésilien Lula à Pékin, hier, tout indique que cet accord, s’il a jamais existé, n’existe plus.

Dès juillet dernier, on vit ses premières fissures. Les dirigeants chinois interrompent, unilatéralement et sans avertissement préalable, le processus de réévaluation très graduel du yuan contre dollar qu’ils avaient accepté sous la pression du Congrès américain (de 8,28 yuans pour 1 dollar en juillet 2005 à 6,85). Quand le cours équilibrant se situe sans doute à 2 yuans pour 1 dollar, on mesure la provocation que cette interruption soudaine signifiait pour les dirigeants américains.

Au même moment, l’organisme qui gère les réserves de change de l’Etat chinois décide de sortir des obligations Agencies (Freddie Mac et Fannie Mae) pour se concentrer sur les seules obligations du Trésor américain. Ils accentuent ainsi la crise des Agencies, et contraignent monsieur Paulson à les nationaliser le 7 septembre pour un coût de 200 milliards de dollars. Un stress qui conduira les dirigeants américains à lâcher Lehman Brothers huit jours plus tard. La Chine ne jouant plus le jeu, la panique s’était emparée de l’administration américaine.

L’arrivée d’Obama à la présidence des États-Unis ne ramènera pas la Chine à plus de coopération. En janvier 2009, sans doute pour décourager la nouvelle administration d’exiger une réévaluation du yuan, la Chine interrompt ses achats d’obligations du Trésor à plus de deux ans ; elle ne les reprendra qu’en mars, et pour un montant limité, après que Tim Geithner, nouveau secrétaire au Trésor, a dissuadé publiquement ses partenaires du G7 de réclamer l’inscription du yuan à l’agenda du G20 suivant.

En clair, la Chine entend bien continuer à capitaliser sur son commerce extérieur l’avantage que lui donne la sous-évaluation massive du yuan. Pour autant, elle n’entend plus financer le déficit public américain, ni soutenir le dollar comme monnaie de réserve. En mars, le numéro deux chinois, Wen Jiabao, et le gouverneur de la banque centrale, M. Zhou, dénigraient la capacité du dollar à se maintenir comme monnaie de réserve et pointaient la nécessité de son remplacement à terme par une monnaie non nationale : un nouveau DTS.

Au même moment, la Russie annonçait vouloir remplacer le dollar par une monnaie non nationale avec l’aval des autres pays du BRIC (Brésil, Inde et Chine) ainsi que de la Corée du Sud et de l’Afrique du Sud. D’ailleurs, la Chine et le Brésil, qui ont des réserves de change considérables, ont refusé de s’inscrire comme les pays du G7 dans les accords d’emprunt en dollar du FMI, accords qui visent à protéger de la crise mondiale les pays émergents en difficulté (Mexique, Turquie, Pologne, etc.). S’ils ont consenti le 23 mars à financer le FMI, c’est à la condition expresse que, pour la première fois de son histoire, il se finance par émission d’obligations, et ce libellées en DTS et non en dollar.

Dans le même esprit, la Chine révélait, le 27 avril, que ses réserves d’or s’élevaient, non pas à 400 tonnes d’or comme affirmé depuis 2003, mais en réalité à 1.000 tonnes. Tout est bon pour déconsidérer le dollar et convaincre les pays tiers (les pays du Golfe en particulier) de le répudier comme monnaie de réserve et comme monnaie de règlement. Enfin, dernier coup porté au billet vert, le 18 mai, le Brésil et la Chine, à l’occasion d’un voyage du président Lula à Pékin, annoncaient qu’ils n’utiliseraient plus le dollar comme moyen de règlement dans leurs échanges bilatéraux.

Dans ces grandes manœuvres visant à mettre en cause le privilège du dollar tout en conservant pour elle une monnaie sous-évaluée, la Chine joue donc un rôle central. Une évolution hautement géopolitique. Comme l’a rappelé Adam Poser, du Peterson Institute, « le gouvernement américain a toutes les raisons de croire que le dollar doit rester la devise de référence du commerce international.

C’est une question géopolitique autant que monétaire. Il offre la meilleure sécurité possible aux États-Unis dans l’économie mondiale ». Les Chinois comme les Russes semblent ne pas avoir oublié que c’est en finançant la guerre des étoiles par le dollar, monnaie de réserve, que les États-Unis de Reagan avaient défait l’URSS de Brejnev.

19/05/2009
Antoine Brunet
La Tribune

La Chine retire son soutien aux USA


Un parlementaire US, le Représentant Mark Kirk qui fait partie d’un comité de soutien au développement des relations entre les USA et la Chine, jette un cri d’alarme auprès de ses collègues. Il leur signale que la Chine a entamé un processus de retrait de son soutien financier indirect aux USA, au travers de ses achats de bons du trésor US qui sont stoppés depuis janvier-février. Kirk, qui promeut effectivement de meilleures relations entre la Chine et les USA est très inquiet de ces prolongements, qu’il juge par ailleurs justifiés du point de vue de la Chine qui n’a pas trouvé, selon lui, l’ouverture et la compréhension qu’elle pourrait attendre des USA en raison du soutien qu’elle apporte à ce pays.

Kirk exprime une inquiétude existant dans certains milieux, assez restreints à Washington, favorables à de bonnes relations avec la Chine. Pour ces milieux, les pressions bureaucratiques alarmistes anti-chinoises du Pentagone, soutenues et complétées par des groupes de pression idéologiques de même orientation existent toujours et retrouvent de la vigueur; ils sont renforcées par l’attitude générale des milieux financiers gagnés par l’optimisme printanier annonçant la “reprise” comme de plus en plus imminente, qui tend à tenir désormais pour plus négligeable le rôle de la Chine, selon justement l’affirmation de cette “reprise” miraculeuse déjà en route du côté US.

[…]

Les déclarations de Mark Kirk sont rapportées par AFP, relayé le 30 avril 2009 par RAW Story. On observe effectivement dans les déclarations de Kirk, ce qui est encore plus remarquable du fait qu’il est républicain, une justification constante du comportement des Chinois. Il s’agit, de sa part, d’un avertissement à peine voilé à ceux qui, à Washington, estiment qu’il n’y a aucune raison de ménager les Chinois. Plus qu’une critique d’une position politique anti-chinoise, il s’agit de la dénonciation d’une attitude de complaisance, d’égocentrisme et de futilité qui fait oublier littéralement du jour au lendemain, en fonction d’un courant virtualiste, les nécessités de la véritable situation américaniste.

01/05/2009
Dedefensa