Chine en Question

Blog dédié au Monde asiatique

À quoi rêvent les Chinois ?


 

Tout au long de 2014, et en particulier au cours des derniers mois, l’actualité politique fut riche en Asie orientale. L’absence remarquée et relayée dans le monde entier – un seul être vous manque – du dirigeant Kim Jong-un pendant plusieurs semaines en Corée du Nord a attiré l’attention sur la fragilité du pouvoir dans ce pays singulier. Au Japon, le cabinet de Shinzo Abe, arrivé au pouvoir sur des promesses économiques difficiles à tenir et dont les derniers chiffres semblent confirmer le caractère inefficace, est confronté à un début de crise politique avec le départ de plusieurs ministres et une dissolution en décembre. À Taïwan, les élections locales du 29 novembre, le premier scrutin consécutif au mouvement des tournesols qui a mobilisé les étudiants au printemps dernier, a confirmé l’usure du pouvoir du Kuomintang, à 18 mois de la prochaine élection présidentielle. C’est cependant sur Hong Kong que les projecteurs furent braqués, avec le mouvement des parapluies et une mobilisation de grande ampleur pendant plusieurs semaines paralysant l’ancienne concession britannique et posant clairement la question du rapport à la Chine. Avec en toile de fond une question qui s’inscrit elle-aussi dans l’actualité asiatique : la Chine fait-elle peur, ou au contraire fait-elle rêver ?

« Faire rêver », c’est justement la mission difficile que s’est assigné Xi Jinping depuis son arrivée au pouvoir, avec plusieurs interventions sur la nécessité de promouvoir un « rêve chinois » sans doute en écho, ou en réponse, au « rêve américain ». Un rêve qui présente cependant des contours et des caractéristiques très différents de ce qu’il représente aux États-Unis, pour des raisons évidemment liées à la nature du régime, à l’état de droit, mais aussi à l’attractivité du modèle qu’il sous-entend. En faisant mention d’un rêve chinois, Xi Jinping chercherait ainsi à proposer une image bonifiée et plus positive de la Chine. Mais à qui ? Depuis plusieurs années, Pékin s’est engagé dans une stratégie très ambitieuse de soft power – là encore en suivant l’exemple américain – en vue de séduire le monde.

Monde chinois, nouvelle Asie a déjà consacré des dossiers à cette question. Le rêve chinois sous-entend un dépassement de cette stratégie, qui s’adresserait ainsi aux Chinois en priorité, l’objectif affiché étant de renforcer le sentiment de fierté d’appartenir à la civilisation chinoise. Si la dimension politique de ce rêve chinois est évidemment l’objet de larges développements dans ce dossier de Monde chinois, nouvelle Asie, la véritable question que ce slogan soulève est : à quoi rêvent les Chinois ? C’est pourquoi cette question est ici déclinée sous plusieurs angles.

Le premier, se présente sous la forme d’une allégorie qui illustre la première de couverture de ce numéro exceptionnel. Nous la devons à l’artiste contemporain Qiu Minye et sa galerie Magda Danysz. Qu’ils en soient remerciés ici chaleureusement. Que nous montre-t-elle ? Un assoupi qui n’est autre qu’un poète, Tao Yuanming (365-427). La Chine n’a jamais cessé d’honorer, l’auteur du Récit de la source aux fleurs des pêchers. Lettré en rupture de ban, il vécut en retrait du monde dans une pauvreté volontaire qu’il ne jugeait ni inférieure, ni frivole. Par cette existence éloignée du tracas et des souillures de la vie mondaine, Tao Yuanming créa sans doute la première utopie de l’histoire chinoise. Une vie sans mystique. Un seul art : la vie pour elle-même. Loin de nous éloigner du sujet, cette image nous y ramène au contraire avec force. Car la Chine redevient, peut-être, ce qu’elle n’a jamais cessé d’être, et ce avant même les terribles dérives de la période maoïste : un formidable laboratoire d’utopies

Le « Consensus de Pékin » y participe sans doute même s’il semble faire de moins en moins l’unanimité, à Hong Kong plus particulièrement et dans la périphérie de la Chine comme le montre notre article « Après le Mouvement des parapluies ». Cette réflexion qui se donne à être lue sous la forme d’une prospective, fait écho aux préoccupations que nous livre l’Ambassadeur de Taïwan à Paris, Michel Lu quant à l’avenir même des relations inter-détroits. Et pourtant, des forces immenses sont à l’œuvre dans la tentative de réconciliation et de résilience qui, loin de se faire en opposition avec le Parti, se produit dans une interaction permanente avec la société civile. C’est ce que nous montre l’anthropologue Monique Selim qui rejoint, dans un tout autre domaine, la réflexion de Joël Thoraval et de Sébastien Billioud dans la réinvention d’un modèle social caractérisant la Chine à travers une forme de confucianisme populaire. Leurs vues complètent celle d’Alex Payette sur les rapports entre posture morale et souci du « Care ». Ces transformations de la société chinoise se retrouvent par ailleurs dans les industries culturelles comme l’analyse Emmanuel Lincot.

Intervention de l’État et innovation technologique en vue de s’affirmer nationalement et internationalement nous introduit par là-même dans tout ce qui a trait à la société de l’information et à la maîtrise du numérique. Les enjeux à la fois identitaires et sécuritaires sont particulièrement importants comme l’affirment Emmanuel Meneut, Ping Huang et Michèle Rioux. Mais plus que tout, la Chine tient à travers le « Rêve » qui est le sien à sanctuariser ses intérêts stratégiques comme le révèle Jean-Vincent Brisset. Ses propos rejoignent les analyses tout aussi pertinentes de Sébastien Pelletier et Frédéric Lasserre dans les objectifs que développe la Chine dans les régions du grand Nord. Ces objectifs se heurtent aux intérêts de Tokyo comme le montrent Édouard Pflimlin et Yann Rozec dont l’armée se renforce. Un Japon étudié, par ailleurs sous un angle inédit, grâce à la contribution de Jean-François Heimburger. Ce numéro s’achève enfin sur des débats divers qui nous renseigneront sur le Zeitgeist en Asie orientale tant dans le domaine culturel que politique. Que soient salués nos divers intervenants : Christophe Falin, François Bafoil et Marc Julienne mais encore Alisée Pornet, Christian Henriot, Ivan Macaux, Françoise Objois, Eric Mottet et Gaël Raballand. Bonne lecture !

À quoi rêvent les Chinois ?, Monde chinois nº41, 2015.

Lire aussi :
Dossier documentaire Chine, Monde en Question.
Veille informationnelle 中國 Chine, Monde en Question.

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