Chine en Question

Blog dédié au Monde asiatique

Transformations silencieuses II


 

S’il y avait encore des doutes sur l’insondable bêtise des médias commerciaux occidentaux, sachez que le point culminant du sommet de la Coopération économique Asie-Pacifique (APEC) à Beijing a été présenté comme celui où le président russe Vladimir Poutine a prétendument « dragué » l’épouse du président chinois Xi Jinping – et la censure chinoise qui a suivi du geste de Poutine qui a posé un châle sur ses épaules dans l’air froid où les dirigeants étaient rassemblés. Et puis quoi encore ? Poutine et Xi présentés comme un couple gay ?

Oublions ces clowns et passons aux choses sérieuses. Dès le début, le président Xi a exhorté l’APEC à « ajouter du bois sur le feu de l’économie de l’Asie-Pacifique et mondiale ». Deux jours plus tard, la Chine a obtenu tout ce qu’elle voulait.

1) Beijing a vu l’ensemble des 21 états membres de l’APEC approuver la Zone de libre-échange de l’Asie-Pacifique (FTAAP) – la version chinoise d’un accord commercial « tout inclus et que des avantages » capable de faire progresser la coopération Asie-Pacifique – voir le quotidien South China Morning Post. Le perdant a été l’accord de Partenariat Trans-Pacifique (TPP) défendu par les Etats-Unis, rédigé par les multinationales, et farouchement combattue – en particulier par le Japon et la Malaisie. [Voir ici]

2) de Beijing a avancé son projet de « connectivité tous azimuts » (selon les termes de Xi) à travers l’Asie-Pacifique – qui implique une stratégie à plusieurs volets. Une de ses caractéristiques principales est la mise en place de la banque d’investissement Asian Infrastructure Investment Bank dotée de 50 milliards de dollars et basée à Beijing. C’est la réponse de la Chine à Washington qui refusait de lui accorder une voix plus représentative au Fonds Monétaire International que l’actuelle et maigre 3,8% des voix (une part plus faible que les 4,5% détenus par la France en stagnation).

3) Beijing et Moscou se sont engagés dans un second méga-accord sur le gaz – cette fois à travers le gazoduc Altaï en Sibérie occidentale – après un premier méga-accord « Puissance de la Sibérie » conclu en mai dernier.

4) Beijing a annoncé un investissement initial de pas moins de $40 milliards pour lancer la construction de la ceinture économique Route de la Soie et de la Route de la Soie maritime 21e siècle.

De manière prévisible, une fois de plus, cette vague vertigineuse d’accords et d’investissements devait déboucher sur la plus spectaculaire et ambitieuse infrastructure plurinationale jamais entreprise : les multiples Nouvelles Routes de la Soie – ce réseau complexe de trains à grande vitesse, de pipelines, de ports, de fibres optiques et du nec plus ultra en matière de télécommunications que la Chine est déjà en train de construire à travers l’Asie centrale, reliés à la Russie, l’Iran, la Turquie et l’océan Indien, et qui bifurque vers l’Europe jusqu’à Venise, Rotterdam, Duisburg et Berlin.
Maintenant, imaginez la terreur des élites de Washington et Wall Street qui observent Beijing interconnecter le « Rêve Asie-Pacifique » de Xi bien au-delà de l’Asie de l’Est et tous azimuts, vers le commerce pan-Eurasie – dont le centre sera, comme s’il pouvait en être autrement, l’Empire du Milieu ; dans un avenir proche, une Eurasie transformée en ceinture de Soie chinoise massive, dans certaines régions choisies, une sorte de plan urbain de développement avec la Russie.

Vlad ne fait pas des trucs stupides

En ce qui concerne ‘Don Juan’ Poutine, tout ce qu’il faut savoir sur la priorité économique / stratégique de l’Asie-Pacifique pour la Russie a été distillé dans son intervention au sommet de l’APEC.

C’était en fait une mise à jour économique de son désormais célèbre discours [version française ] lors de la réunion de Club Valdaï à Sotchi en octobre, suivi par de nombreuses questions/réponses, qui a également été dûment ignoré par les médias des sociétés occidentales (ou présenté comme une nouvelle « agression ») .

Le Kremlin est arrivé à la conclusion que les élites de Washington & Wall Street n’ont absolument aucune intention de permettre un minimum de multipolarité dans les relations internationales. Il ne reste que le chaos.

Il ne fait aucun doute que la réorientation de Moscou de l’Occident vers l’Asie de l’Est est un processus directement influencé par la soi-disant doctrine de politique étrangère « ne faites pas des trucs stupides » du président Barack Obama, une formule qu’il a trouvé à bord de l’avion présidentiel Air Force One en avril dernier lors de son retour d’un voyage en – devinez – Asie.

Mais la symbiose/partenariat stratégique entre la Russie et la Chine se développe à plusieurs niveaux.

En matière d’énergie, la Russie se tourne vers l’est parce que c’est là que la demande est la plus forte. Quant au financement, Moscou a mis fin à la parité du rouble avec le dollar américain et l’euro ; sans surprise, le dollar américain a immédiatement – même si brièvement – chuté contre le rouble. La banque russe VTB a annoncé qu’elle pourrait abandonner la bourse de Londres pour celle de Shanghai – qui est sur le point d’être directement connectée à Hong Kong. Et Hong Kong, quant à elle, attire déjà les géants énergétiques russes.

Mélangez à présent tous ces événements clés avec le double accord énergétique massif en yuans-roubles, et le tableau est clair ; La Russie se protège activement contre les attaques spéculatives & politiques des Occidentaux contre sa monnaie.

La symbiose/partenariat stratégique sino-russe se développe visiblement sur l’énergie, la finance et, inévitablement, dans le domaine de la technologie militaire. Ce qui inclut le point crucial de la vente par Moscou à Beijing du système de défense aérienne S-400 et, à l’avenir, du S-500 – contre lequel les Américains sont impuissants ; et cela alors que Pékin développe des missiles qui peuvent dégommer tout ce que l’US Navy est capable d’aligner.

Quoi qu’il en soit, à l’APEC, Xi et Obama ont au moins convenu d’établir un mécanisme de notification mutuelle sur les principales opérations militaires. Ce qui pourrait – et le mot clé est « pourrait » – éviter en Asie de l’Est une réplique des incessantes pleurnicheries de l’OTAN du genre « La Russie a envahi l’Ukraine ».

Tremblez, néo-conservateurs

Quand le petit Dubya Bush est arrivé au pouvoir au début de 2001, les néo-conservateurs étaient confrontés à une dure réalité : ce n’était qu’une question de temps avant que les Etats-Unis perdent de manière irréversible leur hégémonie géopolitique et économique mondiale. Il n’y avait donc que deux alternatives ; gérer le déclin, ou miser le tout pour le tout pour consolider l’hégémonie mondiale en recourant à – quoi d’autre – la guerre.

Nous connaissons tous le vœu pieux qui a accompagné la guerre « à moindre coût » contre l’Irak – de Paul Wolfowitz et son « Nous sommes la nouvelle OPEP » à l’illusion que Washington pouvait intimider de manière décisive tous les concurrents potentiels, l’UE, la Russie et la Chine.

Et nous savons tous de quelle manière spectaculaire tout a mal tourné. Et même si cette aventure de mille milliards de dollars, comme l’a analysé Minqi Li dans The Rise of China and the Demise of the Capitalist World (la montée de la Chine et la chute du monde capitaliste), « a dilapidé la marge de manœuvre stratégique de l’impérialisme US », les impérialistes humanitaires de l’administration Obama n’ont pas encore renoncé et refusent d’admettre que les États-Unis ont perdu toute capacité à fournir la moindre solution significative à l’actuel, comme dirait Immanuel Wallerstein, système-monde.

Il y a des signes sporadiques d’une vie géopolitique intelligente dans les milieux universitaires US, comme ici sur le site Web Wilson Center (même si la Russie et la Chine ne sont pas un « défi » à un prétendu « ordre » mondial : leur partenariat est en réalité orienté pour créer un peu d’ordre dans tout ce chaos.)

C’est pourtant un article comme celui-ci dans US News qui réussit à se faire passer pour une « analyse » académique dans les grand médias américains.

En plus de cela, les élites de Washington & Wall Street – par la myopie de leur Think Tanks – s’accrochent encore à des platitudes mythiques telles que le rôle « historique » des États-Unis en tant qu’arbitre de l’Asie moderne et garant incontournable de l’équilibre des pouvoirs.

Il n’est donc pas étonnant que l’opinion publique aux États-Unis – et en Europe occidentale – soit incapable ne serait-ce que d’imaginer l’impact fracassant qu’auront les Nouvelles Routes de la Soie sur la géopolitique en ce début du 21ème siècle.

Les élites de Washington & Wall Street – avec une arrogance digne de la guerre froide – ont toujours considéré comme acquis que Beijing et Moscou seraient irréconciliables. Désormais, c’est l’étonnement qui prévaut. Notez comment « le pivotement vers l’Asie » de l’administration Obama a été complètement effacé de la narration – après que Beijing l’ait reconnu pour ce qu’il était : une provocation belliqueuse. Le nouveau concept est « rééquilibrage ».

Quant aux entreprises allemandes, elles sont littéralement en train de péter les plombs de joie devant les Nouvelles Routes de la Soie reliant Beijing à Berlin – et, point crucial, via Moscou. Les politiciens allemands devront tôt ou tard comprendre le message.

Tout cela sera discuté à huis clos ce week-end lors des réunions clés en marge du G20 en Australie. L’alliance en cours entre la Russie, la Chine et l’Allemagne sera là. Les BRICS, avec ou sans crise, seront là. Tous les acteurs du G-20 qui travaillent activement à un monde multipolaire seront là.

L’APEC a une nouvelle fois démontré qu’en matière de géopolitique, plus ça change et moins c’est pareil ; tandis que les chiens de guerre, chantres de « l’exceptionnalisme », de l’inégalité et du diviser pour régner continuent d’aboyer, la caravane sino-russe pan-Eurasienne poursuit son chemin, toujours plus loin, et encore plus loin, sur la route (multipolaire).

18/11/2014
Pepe Escobar
Le Grand Soir

Lire aussi :
Dossier documentaire Chine, Monde en Question.
Veille informationnelle 中國 Chine, Monde en Question.

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