Chine en Question

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L’Empire du Milieu I


La plupart des journalistes des médias dominants (spécialement les adorateurs de Mao reconvertis dans la propagande anti-chinoise qui sévissent dans les colonnes de Libération, Rue89 et ailleurs) nomment toujours la Chine « Empire du Milieu », ce qui traduit une ignorance crasse et une volonté de propagande anti-chinoise car zhōng guó se traduit par « pays du milieu » et la Chine est une République depuis 1912. Lire : Serge LEFORT, zhōng guó, Chine en Question.

Cette expression fut utilisée par les partisans de la colonisation de la Chine. Ainsi, Marie-René Roussel marquis de Courcy, un diplomate français, écrit dans L’Empire du Milieu, Didier et Cie, 1867, p.VIII [Télécharger BNF] :

La formidable muraille qui abritait les soupçons et l’ignorance de l’Empire du Milieu n’existe plus. Nous contemplons maintenant face à face cette civilisation antique dont l’éclat émerveillait les regards de nos voyageurs, alors que l’Europe sortait à peine des ténèbres du moyen âge. Elle est restée immobile dans son égoïste isolement, et son immobilité l’a fatalement conduite à la décrépitude. La civilisation occidentale, que ses origines chrétiennes et les instincts naturels de notre race ont faite, au contraire, essentiellement expansive, est maintenant aux prises avec elle ; elle doit la vaincre en la régénérant.

Cet auteur ne figure pas dans l’ouvrage de Ninette Boothroyd et Muriel Détrie, Le Voyage en Chine – Anthologie des voyageurs occidentaux du Moyen-Age à la chute de l’Empire chinois.
Peut-être figure-t-il dans l’ouvrage de Nicole Bensacq-Tixier, Histoire des diplomates et consuls français en Chine (1840-1912) ou certainement dans le Dictionnaire diplomatique de la France en Chine 1840-1912, qui comprend les notices biographiques sur la carrière de tous les diplomates français en poste en Chine durant cette période.

Les petits maîtres-à-penser partagent toujours la pensée du très démocrates Jules Ferry qui prônait la colonisation de l’Algérie et du Tonkin. Lire : Jules FERRY, Le Tonkin et la Mère-Patrie, Victor Havard, 1890 [Télécharger BNF].
Pour Jules Ferry, « Les vrais négociateurs avec les Chinois ce sont les beaux et bons canons. » C’est pourtant suite à l’affaire du Tonkin qu’il démissionna et perdit tout crédit politique avant d’être réhabilité par les idiots utiles du racisme.

Le plus troublant dans l’histoire de ce concept colonial est son utilisation par Elisée Reclus, géographe et militant anarchiste, dans son livre intitulé L’Empire du Milieu. Or, à y regarder de près, tout invite à penser que ce titre lui fut imposé par son éditeur (Hachette) ou qu’il l’utilise en faisant confiance à une traduction erronée et, plus étonnant, en ignorant ses implications coloniales. En effet, il ne l’utilise qu’une seule fois dans un texte qui fait 667 pages [Télécharger BNFClassiques des sciences sociales]. Discutant du nom du pays, il note que :

Les Chinois n’emploient pas et n’ont jamais employés le nom que les Occidentaux donnent à la Chine […] p.26

Pas plus que le nom de Chine, les Chinois ne connaissent l’épithète de « Céleste » que nous attribuons bénévolement à leur empire […] p.26 et 27
Dans la langue courante, les Chinois appellent leur patrie Tchoung kouo’ [ancienne transcription de zhōng guó], c’est-à-dire le « Royaume du Milieu » ou « l’Empire Central » […] Mais peut-être aussi ce nom vient-il de cette idée, commune à tous les peuples du monde, que leur pays est vraiment le milieu des terres habitables. Les Chinois ne se bornent pas, comme les nations de l’Occident, à compter les quatre points cardinaux de l’horizon : ils y ajoutent un cinquième, le milieu, et ce milieu, c’est la Chine. […]
De « milieu de l’Empire » on a fort naturellement passé à « L’Empire du Milieu ». p.27

Elisée Reclus, ignorant la traduction exacte de zhōng guó qui est « pays du milieu », croit naïvement que de « milieu de l’Empire » on puisse passer « fort naturellement » à « L’Empire du Milieu ».

Elisée Reclus n’a jamais été en Chine et a écrit son ouvrage en compilant des informations de secondes mains :

Sur la Chine, la gamme des informations est également très large : voyageurs et explorateurs (Sven Hedin, Deniker, Escayrac de Lauture, Grenard, Forsyth, Monnier, De Rosny, Matignon, Oliphant, D’Avezac, Vigne, Bird…), ethnologues ou historiens, anciens orientalistes (Du Halde, Gaubil…) et nouveaux (Brine, Rémusat, Pelliot, Guimet, Terrien de la Couperie, Schlegel, Hervey de Saint-Denys, Ular, S. Julien, Moorcroft). Il reçoit également des données directes (Richthofen, Bretschneider, Serrurier, Schiffer, Polak, Kreitner). Il puise abondamment dans les livres et revues de géographie (Richthofen, Ujfalvy, Chonolky, Zakharov, Bishop).
Site Elisée Reclus

Ceci explique ses erreurs au demeurant moins graves que celles de Marx et Engels. Lire : Serge LEFORT, La Chine vue par MARX et ENGELS, Chine en Question.

En 1900, soit deux ans avant la publication de L’Empire du Milieu, Elisée Reclus a écrit un article très politique sur le dépeçage de la Chine par les grandes puissances : « La Chine et la diplomatie européenne » dans L’Humanité nouvelle n°39 14 pages [Télécharger BNF]. Voici trois extraits :

Ce dernier extrait est d’une étonnante modernité puisque c’est au nom des « Droits de l’Homme » – nouvel évangile du néo-colonialisme – que les petits maîtres-à-penser prétendent imposer à la Chine la démocratie capitaliste : vote et tais-toi !

16/11/2012
Serge LEFORT
Citoyen du Monde

Lire aussi :
• Marie-René ROUSSEL marquis de COURCY, L’insurrection chinoise son origine et ses progrès, Revue des Deux Mondes, Tome 34, juillet-août 1861, pages 5-35 et 312-360 [Télécharger Chine ancienneWikisource].
• Bibliographie Marie-René ROUSSEL marquis de COURCY (1827-1908), IdRef.
• Gilbert GADOFFRE, La Chine du XIXe siècle vue par deux consuls de France à Fou-Tchéou, Cahiers de l’Association internationale des études francaises n°13, 1961 [évoque Marie-René ROUSSEL marquis de COURCY p.56].
• Pierre-Étienne WILL, Histoire de la Chine moderne, Collège de France, 1992 [évoque Marie-René ROUSSEL marquis de COURCY p.832 à 838 et 841 à 844].
• Philippe MARCHAT, Lettres d’un diplomate en Chine au Début de XXe siécle – Hong Kong, Hai Nan, Yunnan (1901 1909), L’Harmattan, 2011 [Amazon].
• Vincent CAPDEPUY, La Chine et l’Europe, quelle histoire globale ?, Histoire Globale, 2012.
Dossier documentaire Colonialisme, Monde en Question.
Revue de presse Chine 2012, Monde en Question.
Dossier documentaire Chine/Occident, Monde en Question.

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2 réponses à “L’Empire du Milieu I

  1. STOUFF Jean 03/12/2012 à 14:46

    Réponse au message que vous avez posté sur mon blog : http://biblioweb.hypotheses.org/2750

    Monsieur,

    Je ne pense pas être particulièrement anti-chinois. D’autre part, s’il est vrai que la Chine est une République depuis 1912, si vous aviez pris la peine de lire ma chronique, qui n’est pourtant pas bien longue, vous auriez constaté qu’elle se rapportait à la Chine de la fin de l’Empire : il suffisait de voir la date des ouvrages indiqués.

    Quant à mon ignorance crasse, elle n’était pas telle que j’ignorais qu’un des sens de guó (国) était pays, mais aussi nation, état-nation, et, par extension, pour peut que cet état soir dirigé par un roi (王) ou un empereur (帝), royaume (王国) ou empire (帝国).

    Donc, je vous remercie d’éviter à l’avenir vos propos peu amènes, et s’il y a des corrections et des nuances à apporter à mes chroniques de me le faire aimablement savoir. La qualité d’un citoyen du monde dont vous vous affublez sur votre site et que je n’ai quant à moi pas besoin d’afficher tant elle me semble une évidence me concernant, la dite qualité n’est-elle pas au premier chef la tolérance et l’ouverture d’esprit, plus propice à la discussion que l’invective ?

    Je vous remercie par contre des deux références que vous avait jointe à votre billet.

    Cordialement.

    Jean Stouff

  2. Helun 17/07/2013 à 17:53

    Bonjour,
    Quelques précisions qui seront peut-être utiles.D’après le « Ci yuan », le mot Zhongguo a désigné un des pays centraux qui devaient s’incorporer par la suite à l’Empire que nous appelons Chine. Les explications par « Empire qui se considère au centre du monde » sont donc bien sûr à rejeter.
    Le terme guo désigne un pays (qu’il soit royaume, empire, confédération etc…).
    je trouve moi aussi énervant cet usage de « Empire du milieu » pour désigner la Chine qui est maintenant une république (république se traduisant par « minguo » à Taiwan et « gongheguo » en République Populaire de Chine. Je n’ai pas l’étymologie du mot « minguo ». Par contre le dictionnaire des mots venant de l’étranger « wailai cidian ») nous apprend que le mot « gongheguo » a été créé au Japon de l’ère Meiji comme équivalent du terme étranger occidental « république ». Les Chinois de la fin de la dynastie des Qing désireux de se moderniser importèrent en Chine de nombreux termes créés par les Japonais à partir des racines chinoises.
    Je ne voit rien de dépréciatif dans l’usage du mot empire pour désigner une organisation territoriale. La Chine a été dans ses plus grandes heures de gloire un empire regroupant autour du noyau majoritaire Han de nombreuses populations de cultures, langues et religions variées…tout comme maintenant. D’ailleurs, dans sa constitution, la République Populaire de Chine ne se définit pas comme une nation mais comme un « état multinational ». C’est une lucidité qui est tout à son honneur.

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