Chine en Question

Blog dédié au Monde asiatique

La pensée asiatique construite en France


Voici un livre qui paraît séduisant, mais qui se révèle plus que décevant sur la forme comme sur le fond [1].

La forme est purement journaliste, c’est-à-dire des articles très courts qui ne rendent pas compte de la complexité du sujet abordé. Que Le nouvel Observateur parraine ce type de publications est normal, mais que le CNRS se prête à cette pratique réductionniste est désolant.

Le fond comporte de graves erreurs qui révèlent une méconnaissance de la pensée asiatique, trop souvent interprétée selon les préjugés de la pensée occidentale.
Ainsi, de nombreux auteurs projettent le concept occidental de transcendance qui est totalement absent de la pensée asiatique [2] :

Tian (Ciel), qui possède quatre ou cinq significations à l’époque classique, correspond à la nature, mais recouvre aussi tout le domaine de la transcendance religieuse. p.15

Mille ans avant l’ère chrétienne le « Shujing » (Classique des documents), que tous les lettrés connaissaient par cœur jusqu’au début du XXe siècle, évoquait la Voie du Ciel et la Voie royale, préludes aux dimensions métaphysique et morale du terme. p.26

L’homme conçoit alors, cela est connu [selon la philosophie occidentale], un monde intermédiaire entre le monde sensible et le monde transcendant. p.53

À travers tant ses idéaux de culture de soi ou de transformation de l’autre qu’une partie de ses méthodes, l’éducation confucéenne est empreinte, et de façon très concrète, de religiosité. p.146

Quelques auteurs savent lire les textes :

[…] la morale confucianiste n’est pas de nature transcendante. p.31
Philosophiquement, Confucius fut un des premiers penseurs de l’histoire humaine à proposer une morale « immanente », une morale qui ne se fonde pas sur le surnaturel, mais sur la nature humaine telle qu’elle est, sur l’homme avec ses sentiments et ses faiblesses. p.32

[…] parallèlement au raisonnement de type mécaniste qui envisage les liens de cause à effet [philosophie occidentale], les Chinois ont développé, au service d’une explication globale du monde, la pensée corrélative : elle permet d’expliquer le macrocosme, le microcosme et leurs interactions. p.35

Le bouddhisme du Grand Véhicule (Mahayana), qui pénètre au Japon par la Corée, est fortement marqué par l’immanentisme de la pensée chinoise. p.102

Claude Weill introduit les textes en prétendant que «les grands sages qui ont marqué l’orient dit « extrême » sont tous nés à la même époque : autour du Ve siècle avant notre ère.» L’ignorance de tous les penseurs antérieurs à cet âge d’or lui permet de faire croire que la pensée asiatique serait née après la philosophie grecque (socle de la pensée occidentale).

15/03/2012
Serge LEFORT
Citoyen du Monde

Lire aussi : Dossier documentaire & Bibliographie Chine, Monde en Question.


[1] Claude WEILL (sous la direction de), La pensée asiatique, CNRS Editions, 2010 [Cafés Géographiques].
[2] Voir les travaux de François JULLIEN, Monde en Question.
Sélection bibliographique :
• François JULLIEN, Procès ou Création – Une introduction à la pensée des lettrés chinois, Seuil, 1989 réédition Points Seuil, 1996 [Chine en Question]
Que toute réalité soit conçue comme processus en cours, relevant d’un rapport d’interaction ; que tout réel ne soit donc jamais analysable comme entité individuelle mais comme relation ; qu’il y ait, par conséquent, à l’origine de tout phénomène non pas une mais toujours deux instances fonctionnant corrélativement, c’est là une rerésentation de base de la culture chinoise.
• François JULLIEN, Figures de l’immanence – Pour une lecture philosophique du Yi King, Grasset, 1993
De tous les livres qu’ont pu produire, ou rêver, les diverses civilisations, le Yi king est certainement le plus étrange. Au départ, celui-ci se réduit à deux sortes de traits, ou plein, ou brisé, servant à exprimer la polarité à l’oeuvre au sein du réel, et dont le jeu des superpositions permet de produire une série de figures – 64 au total – qui donnent à voir la variation du cours des choses. Sur cette combinatoire, ensuite, est venu se greffer un ensemble du jugements et de commentaires, qui ont fini par former le texte que nous connaissons désormais sous le nom de Classique du changement : depuis plus de deux millénaires, la principale référence de la pensée chinoise.

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