Chine en Question

Blog dédié au Monde asiatique

Shanghai Hôtel


Dans la première moitié de ce roman, Vicki Baum expose la vie de neuf personnages d’origine différente (culturelle et sociale) qui, dans la deuxième partie, se croiseront à Shanghai au moment de l’occupation japonaise après celle de la Grande-Bretagne et de la France.
Le destin individuel de chaque personnage – B.G. Chang ex-coolie chinois devenu riche, Emmanuel Hain médecin juif-allemand (ex-communiste), Kurt Plankz pianiste-gigolo (ex-nazi), Jelena Trubova froide arriviste d’origine russe, Lung Yen coolie chinois opiomane, Ruth Anderson infirmière américaine d’origine suédoise, Frank Taylor chimiste américain, Yoshio Murata journaliste japonais et Yutsing Chang médecin chinois (fils de B.G. Chang) – est alors emporté par le vent de l’histoire…

Vicki Baum donne elle-même la clef de son roman (p.424 à 426) :

L’existence des hommes de notre époque est singulière ; dans cette ère, les convulsions, les perplexités, l’instabilité bouleversent tout. Un réseau sanglant de guerres et de révolutions est tendu sur la terre et des milliers d’êtres s’y prennent et y trouvent une mort cruelle. Des millions dans la guerre mondiale. Des centaines de mille dans la révolution russe ; d’autres millions dans les luttes entre Chan Kai Chek et les communistes chinois. Des millions périssent par des inondations, des disettes et des épidémies dans les pays vaincus. Combien de vies d’hommes perdues en Abyssinie, en Espagne, en Mandchourie ? Combien sont morts dans les prisons allemandes, italiennes, russes, japonaises ? Combien en a-t-on tué, combien d’indésirables ont simplement disparu, combien pris de peur de vivre se sont suicidés, sans parler de ceux qui meurent de faim dans des pays civilisés et humains, qui meurent de faim dans la rue. C’est une époque de catastrophes et peut-être de régénération. Il n’y a guère de famille ou d’individus qui n’aient eu une atroce et grande aventure. Mais, voyez ces hommes, qui furent des héros ou des martyrs, qui ont traversé un enfer qu’il est impossible de décrire, ils vivent, mangent, dorment, téléphonent, payent la blanchisseuse, pris dans l’engrenage de cent obligations risibles de la vie quotidienne ; ils manquent l’autobus, offrent des cigarettes à leur patron ; ils ont des comptes en banque modestes et tremblants ; ils s’enrhument et s’en affligent ; ils dansent le fox-trot et fredonnent des airs à la mode, ils font des connaissances et disent des bêtises, ils s’abonnent à des journaux et oublient leur mouchoir, ils voient leur salaire augmenté et contractent des assurances sur la vie ; ils achètent des imperméables, ils couchent avec des femmes et élèvent des enfants – ce sont des hommes enfin, et rien n’est si grand ni si terrible qu’on ne puisse l’oublier au profit de petites joies et de petites douleurs, qui restent toujours plus importantes que les luttes meurtrières d’un monde en gestation. Car l’humanité a eu beau inventer des microscopes pour percevoir les plus minuscules atomes, elle manque de la faculté de comprendre ce qui est trop grand et d’en retenir la pensée dominante.
Souvent lorsque nous connaissons le passé d’un home et que nous le trouvons absorbé par sa petite existence quotidienne, nous nous demandons, plein d’étonnement : « Comment est-ce possible ? »
Comment est-t-il possible que les hommes que nous avons suivis, depuis leur naissance jusqu’à Shanghaï, vivent dans cette ville comme ils y vivent ? Ne vous étonnez pas. Des millions d’êtres vivent sur les millions de tombes de ceux qui sont morts. La faculté d’oublier est la bénédiction la plus profonde qui nous soit donnée et l’ordinaire nous est dévolu comme élément propre, comme demeure pour notre âme.

Ces réflexions de Vicki Baum furent reprises par d’autres écrivains comme Mikhaïl Boulgakov dans Le Maître et Marguerite ou Milan Kundera dans Le Livre du rire et de l’oubli.

01/03/2011
Serge LEFORT
Citoyen du Monde

Vicki BAUM, Bombes sur Shanghaï, Marabout, 1955 réédition Livre de Poche, 1968 – Shanghai Hôtel, Phébus, 1997.

Shanghai reste en 1938 un centre d’attraction pour les Occidentaux malgré la guerre que le Japon, avide de conquête, a déclarée à la Chine. Certains y viennent en touristes, comme l’honorable Bertrand Russel et sa femme Helen, née Jelena Trubova ; d’autres s’y sont réfugiés faute de pouvoir vivre dans leur pays natal, ce qui est le cas du Dr. Hain et de son jeune ami le musicien Kurt Planke, chassés par le nazisme, ou de Frank Taylor qui, plutôt que d’être chômeur en Amérique, dirige la succursale shanghainaise de la Eos Film & Photo Company. Tous se trouvent réunis dans le plus beau palace de la ville, le Shanghai Hôtel, le jour où tombent les premières bombes lancées sur la concession internationale. Chinoises ou japonaises, ces bombes? Le banquier Chang aurait peut-être su le dire, lui qui est au mieux ayec les puissants du jour, au grand dam de son fils, le médecin révolutionnaire Yutsing. Peu importe, d’ailleurs. Au vrai, ce sont les convulsions dont est secoué le monde depuis le début du siècle qui tuent les héros de Shanghai Hôtel et c’est finalement un passionnant panorama de l’Orient et de l’Occident que nous offre Vicki Baum en relatant leurs existences mouvementées.

Lire aussi :
• Vicki BAUM, Biblio pocheLivre en pocheWikipédia.
• Vicki BAUM, Le bois qui pleure, Marguerat, 1949 réédition Inter-presse, 1966 [Revue d’histoire de la pharmacie].

Un gros et magnifique roman autour de l’histoire du « bois qui pleure », c’est-à-dire du caoutchouc, depuis son exploitation dans les forêts amazoniennes jusqu’à l’invention du caoutchouc synthétique et à la deuxième guerre mondiale. Chaque chapitre plante un décor et une époque différente : les plantations hollandaises d’Indonésie, l’ascension de Charles Goodyear, les usines de pneumatiques aux États-unis et les grandes grèves des années trente.

Revue de presse Chine 2011, Monde en Question.
Dossier documentaire & Bibliographie Chine, Monde en Question.

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