Chine en Question

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L’économie chinoise en question


Les articles sur l’économie chinoise, qui méritent un commentaire, sont suffisamment rares pour être signalés. En général, les auteurs écrivent selon la grille de lecture occidentale qui, à défaut d’analyser l’économie chinoise dans le cadre de sa propre histoire, la jugent à l’aune de l’histoire européenne. Le complexe colonial imprègne en effet la pensée occidentale depuis plus de cinq cents ans.

Avant d’analyser l’article, intitulé « Chine – L’économie d’une grande puissance ? » [1], pointons une erreur historique de taille :
L’auteur, évoquant la Chine d’avant 1949, la caractérise comme un État féodal :

Ce pillage s’appuyait sur les structures surannées de la Chine : le féodalisme, les traditions les plus archaïques, les « seigneurs de la guerre » qui régnaient en despotes sur leur province et avaient pris la place laissée vacante par l’effondrement de la dynastie [en 1911].
Avec l’aspiration de centaines de millions de Chinois à échapper à la sujétion féodale dans laquelle ils étaient tenus, c’est le sentiment national qui porta Mao et le Parti communiste chinois au pouvoir [en 1949].

L’auteur ignore que la Chine s’est débarrassé de la féodalité il y a plus de deux mille ans !

Marcel Granet [2] montre que « la féodalité chinoise appartient au passé », au passé très lointain de l’histoire chinoise car « antérieur à l’ère chrétienne » (p.4). Il précise que « l’organisation chinoise mérite l’épithète de féodale » pour la seule période du VIIIe au IIIe siècle avant notre ère (p.12).

Jacques Gernet [3] consacre un chapitre (p.61 à 80) à la « révolution étatique », qui transforma l’état féodal en un état centralisé moderne fondé sur la paysannerie et géré par « un corps de fonctionnaires choisis, rétribués et révocables ». Ce changement se réalisa durant la période d’un rapide essor économique et d’innovations technologiques (453-221).

Quant à la victoire de Mao Zedong, elle fut celle d’un Parti communiste chinois meilleur résistant contre l’envahisseur japonais que Chiang Kaï-chek, qui concentrait ses efforts contre les communistes et encourageait la corruption. John King Fairbank, qui travailla en Chine pour les services de renseignement du gouvernement américain (Office of Strategic Services et United States Office of War Information), déverse sa rancœur contre le protégé des États-Unis dans l’Histoire de la Chine.

D’abord l’auteur, résumant rapidement l’histoire économique de la Chine depuis les « traités inégaux » (Traité de Nankin en 1842 et Traité de Tianjin en 1858) jusqu’à « l’ouverture » réalisée par Deng Xiao Ping (entre 1978 et 1992), constate que l’économie chinoise s’est développée grâce à son isolement du marché mondial (1949-1976) puis grâce à une ouverture contrôlée par l’État (à partir de 1978).

Ce constat laisse le lecteur sur sa faim car il n’explique rien. Comment, après un siècle de domination coloniale et vingt-sept ans d’aberrations maoïstes, la Chine a retrouvé la place qu’elle avait perdue en seulement trente-trois ans ? L’auteur esquive la question, pourtant cruciale, du développement de la Chine par le biais du capitalisme d’État [4].

Ensuite l’auteur, prenant en compte le PIB par habitant en parité de pouvoir d’achat, démontre que la Chine n’a pas dépassé le Japon et qu’elle est loin de rattraper les États-Unis car la structure des échanges reste inégale :

L’exemple de l’iPod vidéo Apple « de cinquième génération » est éloquent : il contient un disque dur produit par l’entreprise japonaise Toshiba, des puces électroniques produites par les américains Broadcom et PortalPlayer, et une carte mémoire du coréen Samsung… Tous ces composants sophistiqués sont importés puis assemblés en Chine. En fin de compte, chaque article, exporté de la Chine, vendu 299 dollars aux États-Unis, creuse le déficit commercial américain de 150 dollars. Mais seuls 4 dollars restent effectivement en Chine, dont moins de 1,5 dollar de salaire. Le reste est partagé entre les différentes entreprises intervenant dans la production, la part du lion (80 dollars) revenant à Apple[5].

L’auteur remet ainsi les pendules à l’heure alors que le discours dominant dans les médias occidentaux agite la menace raciste du « péril jaune ». Les dirigeants et les médias chinois sont plus réalistes :

Cependant, les économistes ne manquent pas de souligner aussi que le PIB par tête de la Chine reste encore situé à 10% environ de celui du Japon.
En 2010, le PIB par tête de la Chine était d’environ 4 300 Dollars US, et les niveaux de revenu sont restés très en arrière de la croissance économique depuis des années.
Ma Jiantang, Directeur du Bureau National des Statistiques, a déclaré en janvier que la Chine avait une population énorme, des fondations économiques fragiles, peu de ressources et que de nombreuses personnes sont encore engluées dans la pauvreté.
« Aussi, en même temps que nous devons prendre note de notre taille et de notre force économiques en expansion, nous devons aussi reconnaître humblement que la Chine reste une nation en développement« .
Renmin Ribao

Enfin l’auteur s’attaque à deux autres lieux communs du discours de propagande des économistes occidentaux à savoir les réserves de change et la « guerre des monnaies ».

En ce qui concerne les 2 640 milliards de dollars de réserve, il oublie de dire qu’ils servent aussi à racheter la dette des pays européens en faillite (Grèce, Portugal, Espagne) soit, selon La Tribune du 05/01/2011, 7% de la dette publique totale de la zone euro. Ce qui offre des leviers économique et politique à la Chine.

Quant à la sous-évaluation du Yuan tant décriée, l’auteur rappelle justement que « les États-Unis eux-mêmes mènent la politique de dévaluation compétitive qu’ils reprochent à la Chine ».

En conclusion, s’il vrai que la Chine « dépend du dollar, des choix de production des multinationales, du marché américain pour ses exportations », elle acquière aussi petit à petit par ses investissements en Europe et aux États-Unis un poids économique et politique incontournable alors que les États-Unis perdent chaque jour du terrain. Mais, la presse chinoise elle-même (Renmin Ribao) a décrit « l’expansion de la Chine comme un bonheur vide, car le développement économique du pays s’est fait au prix d’une main d’oeuvre bon marché et d’une dégradation de l’environnement, tandis que la qualité de la vie, dont l’éducation, la sécurité sociale et les soins de santé restent encore loin derrière les pays développés. »

14/02/2011
Serge LEFORT
Citoyen du Monde

Lire aussi :
• Les risques qui menacent la Chine sont à prendre au sérieux, Renmin Ribao.
Serge LEFORT, La Chine vue par Marx et Engels, Chine en Question.
Revue de presse Chine 2011, Monde en Question.
Dossier documentaire & Bibliographie Chine, Monde en Question.


[1] Chine – L’économie d’une grande puissance ?, Lutte de Classe n°133, Février 2001.
[2] Marcel GRANET, La féodalité chinoise [1952], Imago, 1981 [Texte en ligne].
[3] Jacques GERNET, Le monde chinois, Armand Collin, 1972 [Monde en Question].
[4] Sélection bibliographique :
• La dynamique capitaliste des économies étatisées, La Bataille socialiste [Traduction du chapitre 4 de State Capitalism : The Wages System under New Management d’Adam BUICK et John CRUMP, Macmillan, 1986].
• Capitalisme d’État, WikiberalAnarchopedia.
[5] Curieusement, le Professeur Broedsgaard a pris le même exemple de l’iPod dans le Renmin Ribao pour prouver que la Chine est intégrée à l’économie mondiale (tautologie) :

Prenez un iPod, par exemple. Il a été conçu aux États-Unis et il est assemblé en Chine, avec un écran venant du Japon, des puces venant de Taiwan et d’autres composants venant d’autres parties du monde, a t-il dit. « Aussi est-il bien difficile de dire si cet appareil est une exportation chinoise ou non … ça, c’est le monde moderne intégré. »

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2 réponses à “L’économie chinoise en question

  1. Helun 25/07/2013 à 11:42

    La description de la Chine impériale comme « féodale » est le fait des communistes chinois qui cherchent à faire coller la périodisation de l’histoire de leur pays avec la vulgate marxiste ( société primitive – société esclavagiste – société féodale – société capitaliste – société socialiste – société communiste ). Rappelons que le marxisme est une grille de lecture occidentale. J’ai sous les yeux le tableau de l’histoire chinoise (Zhonghua lishi da xibiao) édité à Shanghai en 2005. Ce tableau qui donne les noms des dynasties, des empereurs (noms personnels et noms des périodes) est par ailleurs très clair et pédagogiquement très bien fait. La période qui s’étend de l’unification par Qinshi Huangdi jusqu’à 1840 y est définie comme « fengjian shehui » (société féodale). La période de 1840 à 1949 y est définie comme société semi-féodale et semi-coloniale. De 1949 à nos jours, la société chinoise y est définie comme « socialiste ». Aucune mention n’est faite de l’existence d’un régime différent dans la province de Taiwan depuis 1949 (alors que la période des trois royaumes indique bien l’existence de trois légitimités différentes). Ou bien les auteurs de ce tableau considèrent que Taiwan ne fait pas partie de la Chine, ou bien, si Taiwan fait partie de la Chine, il doivent le faire figurer clairement dans ce document.
    Pour revenir au féodalisme, Gernet a raison de souligner que l’empire chinois a été un état centralisé. Les cadres locaux arrivaient au mandarinat par voie d’examens en principe ouverts à tous (c’est ce qui a tellement impressionné les philosophes européens du dix-huitième siècle). Il n’y avait pas de noblesse chinoise au sens européen du mot. Les Mandchous qui ont conquis militairement la Chine ont réintroduit en 1644 une noblesse mandchoue qui pouvait accéder par la sang au mandarinat, ce qui créait des conflits avec les mandarins nommés par voie d’examen. C’est pour cela que les chroniques européennes du dix-neuvième siècle parlent du « Prince Kong » ou de la « Princesse Yahenala » beaucoup plus connue par son titre de « Mère aimante » (Tseu-hi dans les vieilles transcriptions, Cixi en pinyin).

    • Monde en Question 25/07/2013 à 22:18

      Merci pour votre commentaire qui rejoint ma critique de La Chine vue par MARX et ENGELS.

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