Chine en Question

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La Chine vue par John FAIRBANK


 

L’Histoire de la Chine, publiée aujourd’hui en français, est le dernier ouvrage de John King Fairbank décédé en 1991 et célébré comme l’un des plus éminents sinologues américains. Il créa en effet la chaire d’histoire de la Chine moderne à Harvard et fut Directeur de la Cambridge History of China. Mais on sait moins qu’il travailla en Chine pour les services de renseignement du gouvernement américain (Office of Strategic Services et United States Office of War Information).

John King FAIRBANK et Merle GOLDMAN, Histoire de la Chine – Des origines à nos jours Tallandier, 2010. L’éditeur présente ainsi cet ouvrage publié il y a presque vingt ans aux États-Unis :

La Chine, dont le bilan historique est partagé entre d’admirables accomplissements et de funestes échecs, a un passé singulier. Son avenir ne peut être qu’unique. Ainsi John K. Fairbank, qui consacra son existence à penser et écrire l’histoire de la civilisation chinoise, présente-t-il « l’empire du milieu ». Scrutant les origines d’une civilisation vieille de 4 000 ans, l’auteur donne alors les clés de lecture d’une culture toujours fantasmée, pour le meilleur et pour le pire, par les Occidentaux. Mais comment déchiffrer la coutume si énigmatique des pieds bandés sans connaître les structures sociales et familiales chinoises ? De quelle manière interpréter les relations des différentes ethnies qui font la richesse de ce pays-continent sans comprendre le rôle des nomades des steppes à l’époque Yuan ? Comment expliquer les rapports à l’autorité et à l’État qu’entretiennent plus d’un milliard d’individus sans s’interroger sur les structures des empires qui ont forgé la société chinoise ? Il faut alors remonter aux temps troublés des Royaumes combattants, se pencher sur le destin des dynasties Song, Ming et Qing, découvrir la foi bouddhiste et la pensée confucéenne, s’intéresser à la révolution nationaliste et à la Longue Marche, expliquer les enjeux de la prise de pouvoir de Mao Zedong ou de la Révolution culturelle.

La référence à « l’Empire du Milieu » alerte d’emblée le lecteur averti du fait que cette nomination de la Chine relève d’une ignorance crasse ou d’une propagande anti-chinoise car zhōng guó se traduit par « pays du milieu » et la Chine est une République depuis 1912.

La lecture de la préface et de l’introduction achève d’éclairer le lecteur. Tout le discours de John King Fairbank est sous-tendu par la question : « comment se peut-il que la Chine ait si spectaculairement échoué à emboîter le pas à l’Europe en matière d’industrialisation ? » (p.25). On appréciera les deux termes « spectaculairement échoué » et « emboîter le pas », qui résument les préjugés de l’auteur. Loin d’analyser « l’avancée » de l’Europe comme une conséquence de ses conquêtes coloniales en Amérique, en Afrique et en Asie, il explique que « la Chine s’est retrouvée à la traîne de l’Occident » pour trois raisons : l’État autocratique, l’assujettissement des femmes et le confucianisme.

Or, il fonde son argumentation partisane sur une interprétation fallacieuse du yin et du yang :

La Chine ancienne voyait le monde comme le produit de l’interaction de deux éléments complémentaires le yin et le yang : le yin étant le propre de tout ce qui est féminin, sombre, faible et passif, et le yang de tout ce qui est masculin, brillant, fort et actif. […] C’est en bâtissant sur de tels fondements idéologiques qu’une suite interminable de moralistes chinois de sexe mâle ont élaborés des schémas comportementaux où l’obéissance et la passivité constituent tout ce qu’on peut attendre des femmes. (p.47)

Les notations destinées à nous convaincre que l’Occident en général et les États-Unis en particulier seraient la lumière du monde relèvent davantage du fonctionnaire des services de renseignement que de l’historien :

Avec la Chine, l’économie de marché de la démocratie américaine fait face à la dernière dictature communiste. (p.27)

Aujourd’hui, la Chine s’efforce de parvenir à la modernisation de son économie sans le secours de cette démocratie représentative que les Américains voient comme le don unique et salvateur qu’ils font au monde. (p.27-28)

Une chambre pour soi tout seul, plus aisément acquise dans le Nouveau Monde qu’en Asie, voilà ce qui pourrait symboliser un niveau de vie supérieur. (p.44)

Pour des Européens et des Américains bénéficiant de conditions matérielles de vie supérieures, le plus étonnant est la capacité de la paysannerie chinoise à maintenir un mode de vie hautement civilisé dans des conditions matérielles aussi pauvres. (p.45)

En conclusion, Histoire de la Chine est un roman idéologique qui nous apprend plus sur les préjugés occidentaux que sur la Chine elle-même.

Le lecteur, intéressé par l’histoire de la Chine, se reportera à Jacques GERNET, Le monde chinois, Armand Collin, 1972, 1980, 1990 et 1999 [Monde en Question].

L’ambition de Gernet est bien différente de celle de Fairbank :

L’objet de ce livre est de servir d’introduction à l’histoire du monde chinois. Il est de montrer quelles ont été les étapes de sa formation, ses expériences successives, les apports qui, de toutes las parties du monde, sont venus l’enrichir au cours des siècles, les influences qu’il a exercées, sa contribution à l’histoire universelle. (p.9)

Bien qu’un tiers de l’humanité vive dans cette partie du monde et que, dans l’univers rapetissé d’aujourd’hui, il s’agisse maintenant de nos voisins, notre culture demeure résolument « occidentaliste ». (p.9)

La méthode de Gernet s’oppose à celle de Fairbank :

C’est une grave erreur de méthode que de vouloir caractériser dans son ensemble et dans toute la durée de son existence le système impérial chinois, parce que les systèmes politiques sont des organismes vivants qui s’adaptent sans cesse aux transformations sociales et économiques. (p.29)

Empêtré par sa vision an-historique de la Chine, Fairbank traite en une page la période des Royaumes combattants (453-222) alors que Gernet consacre vingt pages à l’analyse de la transformation de l’état féodal en un état centralisé moderne fondé sur la paysannerie, géré par « un corps de fonctionnaires choisis, rétribués et révocables », avec un territoire découpé en circonscriptions administratives et, en toile de fond, un essor économique et des innovations technologiques.

01/02/2011
Serge LEFORT
Citoyen du Monde

Lire aussi :
• John King FAIRBANK, American Historical AssociationThe Fairbank Center for Chinese StudiesUS-China Institute.
• Merle GOLDMAN, Boston University History Department.
Dossier documentaire & Bibliographie Chine, Monde en Question.

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3 réponses à “La Chine vue par John FAIRBANK

  1. Pingback: L’économie chinoise en question « Chine en Question

  2. magali 02/02/2016 à 07:40

    merci pour votre article. nouvellement arrivée en chine, je voulais me renseigner sur son histoire. j’ai donc acheté le livre de Fairbank mais j ai très vite ( dès la première page) compris que son livre était teinté d une subjectivité accrue! il est tout sauf scientifique, il est partial et est une vision occidentale sur la chine. on est très loin d une idée d ‘études comparatives… c est fort dommage que ce type d universitaire soit reconnu comme expert alors qu ils ne sont que romancier colonial (cf Victor Segalen qui lui avait l honnêteté de dire qu il n était que romancier).

    • Monde en Question 04/02/2016 à 02:48

      L’ouvrage de Gernet peut être complété par Marie-ClaireBERGÈRE, La République populaire de Chine de 1949 à nos jours, Armand Colin, 1989 et 2001.
      Voir : Histoire de la Chine.

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