Chine en Question

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L’Origine du Monde


Depuis plus de deux mille ans la pensée occidentale est engluée dans le mythe de l’origine. Toutes les civilisations sauf une – la civilisation chinoise – racontent une histoire sur l’origine du monde. Ces contes ont été repris par la cosmologie des trois religions monothéistes qui ont construit le démiurge – YHWH, Dieu ou Allah – responsable de la création de l’univers.

La physique, pourtant une science dure, n’a pas échappé au mythe de l’origine. Tout le monde connaît la théorie du Big Bang, mais peu de gens savent que ce modèle cosmologique fut proposé en 1927 par le chanoine catholique belge Georges Lemaître, qui décrivait dans les grandes lignes l’expansion de l’univers, avant que celle-ci ne soit mise en évidence par Edwin Hubble en 1929. Pour la petite histoire, il est significatif de savoir que l’expression Big Bang fut popularisée lors d’une émission de la BBC en 1950 alors que Fred Hoyle, qui l’utilisa d’une manière ironique, était le principal détracteur de la théorie du Big Bang.

Les physiciens les plus illustres entretiennent la confusion entre théorie ou modèle d’une part et connaissance issue d’expérimentations scientifiques d’autre part. Il est connu que Bernard d’Espagnat est le physicien chéri des catholiques [1], mais il est moins connu que Etienne Klein est conseiller de rédaction de la revue jésuite Etudes [2]. Étrange car le jésuite Matteo Ricci a précisément cherché à convertir les chinois non en les évangélisant, mais en leur parlant de sciences : mathématique, astronomie, etc.

Le discours soi-disant universaliste de l’origine bute sur le fait que la pensée chinoise – philosophie et scientifique – s’est construite sans recourir à l’idée de création, mais à celle de procès c’est-à-dire le mouvement d’alternance du yin et du yang.

Le principe de l’alternance évacue de lui-même toute possibilité de construction téléologique, sur la Terre comme au Ciel […]
De même qu’il ne saurait avoir de fin, le mouvement en cours ne saurait avoir de début : en amont comme en aval de lui-même, le cours du procès n’a pas d’extrémité possible.
François JULLIEN, op. cit. p.72

Dans le chapitre ni créateur ni création, François Jullien résume :

Qu’y a-t-il, au fond, qui sépare aussi radicalement la pensée du procès de celle de la création ? Il me semble que, si l’on tente de remonter plus avant dans la structure de la différence, le principe de l’opposition serait d’abord celui-ci : à l’origine du procès […] il n’y a jamais eu une mais toujours deux instances. Celles-ci, d’une part, s’opposent catégoriquement l’une à l’autre dans leurs déterminations réciproques et, en même temps, fonctionnent toujours à parité l’une vis-à-vis de l’autre, sans qu’il y ait jamais antériorité ou supériorité entre elles deux. De là naît une logique de l’interaction mutuelle et continue, par rapport à quoi la question de l’origine, elle-même, perd son sens.
François JULLIEN, op. cit. p.79

Plus loin, il ajoute :

La justification minimale de Dieu, au sein du rationalisme occidental, est de lui attribuer l’impulsion initiale dans l’enchaînement des causes et des effets qui constituent le cours du monde. Dieu est là pour donner sa première chiquenaude à l’univers [Big Bang], après quoi tout marche tout seul : l’interprétation mécaniste évacue toute mise en scène dramatique de la création, mais ne peut pour autant se dispenser de l’hypothèse du premier moteur. Or c’est précisément cette idée d’une intervention extérieure, même réduite à son minimum – au seul début -, que repousse catégoriquement [la pensée chinoise].
François JULLIEN, op. cit. p.84

L’athéisme profond de la pensée chinoise se comprend par cette absence des idées d’origine et de fin car, comme le dit Wang Fuzhi, « c’est chaque jour que le monde commence comme c’est chaque jour que le monde finit ». « Le début du monde et la fin du monde sont une seule et même chose ».

01/02/2011
Serge LEFORT
Citoyen du Monde

Lire aussi :
• Bernard d’ESPAGNAT, À la recherche du réel – Le regard d’un physicien, Gauthier-Villars, 1979 réédition Pocket, 1991 [Journal de physique].
Qu’est-ce que la réalité ? Cette question sans cesse posée dans la tradition philosophique est aujourd’hui reprise par des physiciens, dont l’objet d’étude, cet ensemble de phénomènes qu’il est convenu d’appeler réalité, se dérobe parfois à l’analyse scientifique autant qu’il était rebelle à toute définition métaphysique close. La physique contemporaine permet-elle de résoudre ce problème, d’affirmer l’existence d’une réalité indépendante de notre perception, et d’en construire le concept ? Bernard d’Espagnat s’attache à reprendre cette question, lui apporte l’éclairage de la philosophie classique, et celui de la science contemporaine. Reprenant les termes du débat à l’origine, il en propose une interprétation qui tient compte des plus récents acquis de la physique. Méditation sur une des questions essentielles de la philosophie, ce livre est donc également une brillante initiation aux problématiques de la physique, science qui entre toutes a connu récemment les plus grands bouleversements.
• Bernard d’ESPAGNAT, Une incertaine réalité – Le monde quantique, la connaissance et la durée, Gauthier-Villars, 1985 réédition Fayard, 1993.
• Bernard d’ESPAGNAT, Le réel voilé – Analyse des concepts quantiques, Fayard, 1994 [La Recherche].
Parce qu’elle relativise certaines notions que l’on pouvait croire absolues (espace, objet, causalité), la physique quantique bouleverse nos conceptions traditionnelles. Ce livre expose en détail les raisons de ces changements et les nouveaux problèmes conceptuels qui en découlent. Il fournit une description d’ensemble, aussi utile aux épistémologues qu’aux physiciens, des diverses manières dont les experts en la matière s’attaquent aux problèmes en question. Après un rappel simple et clair des principes de la mécanique quantique, l’ouvrage traite successivement de la causalité locale, du critère E.P.R. de réalité, des théories quantiques de l’opération de mesure (problèmes relativistes compris), des théories de la décohérence (environnement), de celles des logiques cohérentes, des théories à visées ontologiques telle celle de Bohm, et de plusieurs problèmes connexes. Certaines questions touchant au lien entre contractualité et réalisme, à l’accord intersubjectif, aux limites de sens des verbes « être » et « avoir », etc., émergent naturellement des analyses ainsi conduites et sont étudiées en détail. Enfin, il est montré que le fait de distinguer entre la réalité empirique et un réel indépendant « voilé », dont on ne peut espérer connaître que certaines structures générales, met sur la voie d’une interprétation satisfaisante de la physique d’aujourd’hui.
• Bernard d’ESPAGNAT et Etienne KLEIN, Regards sur la matière – Des quanta et des choses , Fayard, 1993 [Les Humains AssociésRevue d’histoire des sciences].
La physique quantique n’est pas seulement à la base de nombreuses inventions de pointe.
Elle constitue aussi une révolution conceptuelle de grande ampleur. Bien que ses implications pratiques comme ses conséquences philosophiques soient immenses, la physique quantique est encore mal connue des non-spécialistes, en partie à cause des difficultés qu’il y a à exposer ses fondements. Or c’est justement la gageure réussie de cet ouvrage. En un style clair, enjoué et dépourvu d’équations, Etienne Klein nous guide dans les profondeurs de la matière.
Nous découvrons avec lui des expériences aussi étranges que celle des « fentes de Young », qui montre que la matière est à la fois onde et corpuscule et que ses caractéristiques sont en partie liées… à notre propre existence en tant qu’observateur humain! Après avoir pris connaissance de paradoxes surprenants comme celui du chat de Schrödinger – un chat à la fois mort et vivant ! – nous abordons la mystérieuse question de la « non-séparabilité », sorte d’influence qui se joue de l’espace et du temps. Prenant le relais, Bernard d’Espagnat nous montre les impressionnantes conséquences de ces découvertes; comment il en résulte que la physique ne donne accès qu’à une allégorie de ce réel dont elle maîtrise si admirablement les apparences.
Notre vision du monde s’en trouve transformée et vivifiée. Loin d’apparaître comme la grande mécanique que paraissait décrire la physique classique, ce réel -voilé et non séparable – laisse entrevoir une profondeur et un mystère qui semblaient avoir disparu. La quête immémoriale d’un « être » qui soit plus que les matériaux qui le composent retrouve ainsi une pertinence que la science avait un moment paru nier. Ensemble, ils nous proposent un livre clair et vigoureux qui, non seulement nous initie à la physique moderne mais réhabilite aussi la dimension contemplative du métier de physicien.
• Etienne KLEIN, Discours sur l’origine de l’univers, Flammarion, 2010 [ExtraitsLibération].
D’où vient l’univers ? Et d’ou vient qu’il y a un univers ? Irrépressiblement, ces questions se posent à nous. Et dès qu’un discours prétend nous éclairer, nous tendons l’oreille, avides d’entendre l’écho du tout premier signal : les accélérateurs de particules vont bientôt nous révéler l’origine de l’univers en produisant des « big bang sous terre » ; les données recueillies par le satellite Planck nous dévoiler le « visage de Dieu » ; certains disent même qu’en vertu de la loi de la gravitation l’univers a pu se créer de lui-même, à partir de rien… Le grand dévoilement ne serait donc devenu qu’une affaire d’ultimes petits pas ? Rien n’est moins sûr… Car de quoi parle la physique quand elle parle d’« origine » ? Qu’est-ce que les théories actuelles sont réellement en mesure de nous révéler ? À bien les examiner, les perspectives que nous offre la cosmologie contemporaine sont plus vertigineuses encore que tout ce que nous avons imaginé : l’univers a-t-il jamais commencé ?
• Etienne KLEIN, Interview, Arte, 2006.
• Etienne KLEIN, cours 2007, Le mystère d’être, 2007.
• Ce que nous savons du commencement du monde est-il compatible avec l’idée de créateur ?, Du Grain à moudre, 20/10/2010.
• Les Origines 3/5 : L’origine de l’univers, Les Nouveaux chemins de la connaissance, 12/01/2011.
• Etienne KLEIN, L’origine de l’univers est-elle pensable ?, Cours méthodique et populaire de philosophie, 19/01/2011.
• Etienne KLEIN, Les lois du monde sont-elles dans le monde ?, Cours méthodique et populaire de philosophie, 25/05/2011.
• Big Bang, CNRS.
• François JULLIEN, Procès ou Création – Une introduction à la pensée des lettrés chinois, Seuil, 1989 réédition Points Seuil, 1996.
Que toute réalité soit conçue comme processus en cours, relevant d’un rapport d’interaction ; que tout réel ne soit donc jamais analysable comme entité individuelle mais comme relation ; qu’il y ait, par conséquent, à l’origine de tout phénomène non pas une mais toujours deux instances fonctionnant corrélativement, c’est là une rerésentation de base de la culture chinoise.
Dossier documentaire & Bibliographie François JULLIEN, Monde en Question.
Dossier documentaire & Bibliographie Chine, Monde en Question.


[1] Sélection bibliographique :
• À la recherche du réel – Entretien avec Bernard d’Espagnat, Jean Staune, non daté.
• Approches des positions de Bernard d’Espagnat dans une incertaine réalité, Laval théologique et philosophique, 1988.
• Physique et réalité, entretien avec Bernard d’Espagnat, Évangile & Liberté, Août-Septembre 2006.
• Bernard d’Espagnat : spiritualité et science, Racines chrétiennes, 13/12/2009.
[2] Sélection bibliographique :
• La Compagnie de Jésus dans la cité des hommes, Le Monde, 13/07/2010.
• Etienne KLEIN, Articles depuis janvier 2001, Etudes.

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2 réponses à “L’Origine du Monde

  1. Contensou 09/02/2011 à 09:30

    L’idée du monde comme mécanisme à lancer par une impulsion initiale est une idée dépassée parce que classique, en ce sens que la physique classique est dépassée par la physique quantique. Malheureusement une confusion intellectuelle conduit à conserver une question classique, le mythe de l’origine, dans un contexte qui ne l’est pas, celui du Big Bang. D’où l’incohérence de l’hypothèse d’un Dieu créateur du Big Bang, et même plus généralement du couple créateur-création. Mais si l’on doit répudier le terme création dans ce sens passif (qui fait dire d’une jolie femme que c’est une belle créature), on doit le conserver dans le sens d’une action, sans auteur indépendant du résultat de l’action, le sujet et l’objet s’engendrant l’un l’autre, à partir d’un tréfonds voilé dont on ne peut rien dire. Voir l’idée de « réel natif » sur mon site.

  2. Helun 16/07/2013 à 16:04

    Si certains catholiques ont donné un sens religieux à la théorie du big bang, Lemaître a toujours été très net sur la séparation entre foi chrétienne et vérité scientifique du big bang. En tant que vérité scientifique, elle peut être remise en cause par de nouvelles observations ou un nouveau modèle (actuellement les observations des fluctuations du rayonnement cosmologique sont tout à fait en phase avec les modèles du big bang, donc on garde le modèle du big bang). Cela n’a rien à voir avec une foi religieuse en un dieu créateur. Lemaître est intervenu au Vatican pour mettre les choses au point. Fred Hoyle avait proposé un autre modèle avec création continue de matière dans un univers stationnaire.
    L’utilisation de l’astronomie par Matteo Ricci fut une tactique pour approcher l’Empereur. L’astronomie mathématique était un domaine dans lequel les Jésuites pouvaient jouer un rôle efficace dans l’élaboration du calendrier. Cette tactique se révéla payante puisque les Jésuites parvinrent à se rendre indispensables (avec Schall von Bell et Ferdinand Verbiest…) et devinrent des familiers de l’Empereur. Ils ont joué un rôle essentiel (mais imprévu!…) dans l’introduction en Chine des idées scientifiques qui avaient cours en Europe. C’est ainsi que les « Eléments d’Euclide » furent traduits en chinois par Xu Guangqi seulement au 16ème siècle; ce qui est extrêmement curieux car les Chinois avaient eu depuis des siècles des relations suivies avec les puissances d’Asie occidentale et d’Asie centrale, puissances qui maîtrisaient parfaitement la géométrie euclidienne.

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