Chine en Question

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La sociologie chinoise… construite en France


L’ignorance et la propagande anti-chinoise ne sévissent pas que dans les médias dominants, mais aussi dans les milieux universitaires. Ainsi, l’entretien d’une professeur de l’UQAM, intitulé « La longue marche du droit chinois », véhicule les clichés les plus éculés sur le pays improprement nommé « Empire du Milieu« .

La propagande anti-chinoise n’est pas toujours aussi grossière que celle de Jacques Gravereau dans l’émission Les enjeux internationaux d’hier [1]. Elle est souvent plus invisible car implicite puisqu’elle fait partie du discours politiquement correct dominant. Nous analyserons la question de la construction de la sociologie chinoise… réalisée par Jean-Louis Rocca, chargé de recherche au CERI (Sciences Po), professeur de sociologie à l’université Tsinghua et directeur des Ateliers franco-chinois de Pékin qui sont une « mission » de l’Ambassade de France.


ROCCA Jean-Louis, La société chinoise vue par ses sociologues, Presses de Sciences Po, 2008 [Cairn]

La préface, signée par Christian Baudelot, révèle le biais méthodologique :

La sociologie chinoise existe, vous allez la rencontrer ! Elle étudie la Chine mais nous parle directement, parce que les immigrés, les conditions de travail des ouvriers du bâtiment, le sort des classes moyennes, le sida et la toxicomanie sont des phénomènes sociaux qui concernent aussi nos sociétés. Parce que ces objets, nos collègues chinois les traitent avec des concepts et des méthodes qui sont les nôtres: questionnaires, statistiques, entretiens, observation, histoire, etc. Ce recueil – et c’est une surprise – nous met d’emblée de plain-pied avec eux.
Préface p.15

Passons sur le fait que pour cet auteur la sociologie chinoise ne serait née qu’au XXe siècle. Son raisonnement est tautologique : « la sociologie chinoise » « étudie la Chine » (première tautologie) d’une manière qui « nous parle directement » parce qu’elle utilisent « les concepts et les méthodes qui sont les nôtres » (deuxième tautologie).
Sans même s’en rendre compte il avoue que la sociologie chinoise est en fait la sociologie de la Chine construite selon les normes occidentales et reproduite par des chinois formés à l’école française. Le constat, fait par Georges Marie Schmutz en 1989, reste d’actualité : « Jusqu’à maintenant, la sociologie a été et demeure une discipline occidentale ». Cet ouvrage, conforme à la tradition coloniale des sciences humaines, construit une Chine imaginaire [2].

Ainsi la deuxième partie de l’ouvrage est entièrement consacrée à la problématique de « la classe moyenne » [3]. Ce concept, forgé à la fois sous la pression de la sociologie américaine et en rupture avec les analyses marxisantes des années soixante-dix, est un ensemble hétérogène de populations. C’est un concept fourre-tout qui dissout la notion même de classe sociale.

La victoire électorale de la gauche en France en 1981, suivi dès 1982 du tournant de la rigueur, le recul des luttes sociales et l’implosion de l’URSS ont facilité l’abandon des concepts de classe sociale et surtout de lutte des classes que Karl Marx avait empruntés à des historiens français de la Restauration (François Guizot, Augustin Thierry, Adolphe Thiers et François-Auguste Mignet). Le développement des méthodes quantitatives, fondées sur la pratique des sondages, ont accéléré le processus dominant.

L’entreprise de Jean-Louis Rocca, orchestrée par l’Ambassade de France à Pékin, poursuit la longue tradition de colonisation de la pensée chinoise depuis le XVIe siècle. Réussira-t-elle à faire mieux que Matteo Ricci ? L’avenir le dira. Mais elle a déjà réussi à faire croire à la majorité des lecteurs français qui s’intéressent à la Chine que la sociologie de la Chine construite en France serait la sociologie chinoise.

15/12/2010
Serge LEFORT
Citoyen du Monde

Lire aussi :
• La Chine en transition : regards sociologiques, Cahiers internationaux de sociologie n°122, Janvier 2007.
• Être sociologue en Chine, La Vie des idées, 31/08/2010.
• SCHMUTZ Georges Marie, Sociologie de la Chine ou sociologie chinoise ?, Revue Européenne des Sciences Sociales Tome XXVII n°84, 1989.
• SCHMUTZ Georges Marie, La sociologie de la Chine – Matériaux pour une histoire 1748-1989, Peter Lang, 1993 [Texte en ligne.

Dossier documentaire & Bibliographie Chine, Monde en Question.
Dossier documentaire & Bibliographie Économie sociale, Monde en Question.
Dossier documentaire & Bibliographie Épistémologie, Monde en Question.
Dossier documentaire & Bibliographie Sociologie, Monde en Question.


[1] Serge LEFORT, Le droit en Chine, Chine en Question.
Curieusement, Jacques Gravereau a tenu des propos différents et plus nuancés dans une émission publiée par Les Echos de l’Eco le 12 novembre 2010. Dont acte.
[2] Sélection bibliographique :
• ALLETON Viviane, La construction d’une Chine imaginaire, Culture Académie.

Quand les Européens se sont intéressés à la civilisation chinoise à partir du XVe siècle, ils n’ont dans un premier. Les jésuites, installés au Japon avant de venir en Chine, avaient constaté que les Japonais pouvaient déchiffrer des textes chinois sans connaître cette langue. Ils en conclurent que l’écriture chinoise était translinguistique. Sur cette base erronée, on élabora en Europe deux théories – d’ailleurs incompatibles entre elles.
[…] la Chine a répondu aux désirs d’Occidentaux en quête d’un ailleurs apte à cristalliser les mythes d’un monde différent et plus encore à les ancrer dans l’illusion de leur propre supériorité.

• SPENCE Jonathan D., La Chine imaginaire – Les Chinois vus par les Occidentaux de Marco Polo à nos jours, Presses de l’Université de Montréal, 2000.

Depuis sept siècles, la Chine exerce une étonnante fascination sur l’Occident. Dès les premiers contacts, elle est apparue comme un objet de désir plutôt que de connaissance et, très vite, elle est devenue une construction imaginaire et un enjeu des débats internes de l’Occident. C’est l’histoire de la Chine comme l’ont comprise et imaginée les Occidentaux que retrace ici le grand sinologue américain Jonathan D. Spence. Pour rendre compte de cette fascination, il fait appel aux récits des voyageurs, aux systèmes des philosophes, aux rapports des diplomates, aux témoignages des missionnaires et, surtout, aux œuvres des grands écrivains qui, de Mendes Pinto à Italo Calvino, en passant par Voltaire, Segalen et Brecht, ont voulu communiquer leur vision de la Chine. Grossiers ou subtils, généreux ou empreints de préjugés, sobres ou avides d’exotisme, ces documents nous en apprennent finalement autant sur l’Occident que sur la Chine.

[3] Sélection bibliographique :
• Les classes moyennes, Vingtième Siècle. Revue d’histoire n°37, Janvier-Mars 1993.
• MOLÉNAT Xavier, Les classes moyennes, Sciences Humaines n°188 Décembre 2007.

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