Chine en Question

Blog dédié au Monde asiatique

Chine/Europe : Démocratie


Les médias dominants évoquent la politique chinoise toujours sous l’angle unique et polémique de l’absence de démocratie. Ils répètent le discours universitaire qui réserve les recherches économiques, politiques et sociologiques à l’étude des sociétés européennes et abandonne l’étude des civilisations non européennes aux orientalistes, qui plaquent les concepts occidentaux : Le portrait que nous prétendons faire de l’Autre est, en réalité, tantôt une caricature, tantôt un complément de notre propre image. [1].

Les sinologues, orientalistes dédiés au monde chinois, produisent des discours marqués par le point de vue colonial. Ils ont construit une Chine aussi imaginaire [2] que le Moyen-Orient construit par les orientalistes dont les travaux ont précédé et accompagné les conquêtes militaires (SAÏD Edward, op. cit.).

La démocratie est un terme polysémique dont le sens varie d’une époque à l’autre, d’un lieu à l’autre et selon les contextes de son usage. La démocratie, définie idéalement comme « »le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple » (formule introduite dans la constitution de 1958 de la Cinquième République française), n’existe et n’a jamais existé nul part. La démocratie athénienne, vantée comme LE modèle, ne concernait que moins de dix pour cent de la population : les aristocrates masculins. Longtemps proportionnée au cens (la fortune des « citoyens »), la démocratie exclut les esclaves et les femmes, c’est-à-dire la majorité de la population.

La République coloniale exclut les Algériens de la citoyenneté et les soumit à la loi islamique [3]. Au XXe siècle, les puissances occidentales veulent imposer la démocratie aux peuples non européens avec les mêmes armes qu’hier elle imposa la religion chrétienne aux peuples d’Amérique, c’est-à-dire par la guerre comme en Irak, en Afghanistan ou ailleurs.

En Chine, il n’existe pas cette « démocratie de l’opinion » qui conduit à la démagogie d’un gouvernement par les sondages.

En Chine, il n’existe pas de communication politique au sens où nous l’entendons habituellement. Pour être plus précis, les hommes politiques chinois connaissent et pratiquent une communication de la politique, désignant par là les actions entreprises en vue de conquérir le pouvoir (ou de le conserver), parce que les factions en lice savent user (et avec quelle subtilité !) des ressources de la communication pour servir leurs desseins. Mais il ne semble pas exister un mode d’expression libre et public, destiné à dépasser la pluralité des opinions pour alimenter un processus décisionnel résorbant cette pluralité et instaurant des choix applicables à l’ensemble de la communauté. Autrement dit, il n’y a pas de communication du politique [4].

Ainsi, comme dans la Grèce antique vantée comme LE modèle de la démocratie, les hommes politiques chinois la pratique pour eux-mêmes non sur le mode de l’argumentation et de front, mais sur celui de l’allusion et de biais.

Côté grec, c’est-à-dire celui de la Cité, l’orateur s’adresse d’ordinaire à une collectivité qui délibère […] : s’il a à tenir compte de l’état d’esprit de son public, il ne peut néanmoins entrer dans la logique personnelle de chacun de ceux qui l’écoutent ; de plus, sa parole s’inscrit en général dans le cadre d’un débat contradictoire, logos contre logos, elle réfute ou est destinée à être réfutée : il est donc conduit à étayer son discours par les raisons jugées les plus objectives, ne seraient-elles que probables, et fait appel à la rigueur de l’argumentation comme dénominateur commun de la pensée. Mais, en Chine, de même que dans tout régime monarchique (or la Chine n’en a pas conçu d’autre – même aujourd’hui : le Parti), la parole, en s’adressant au prince, ne se départ jamais complètement de son caractère privé ; portée comme elle est à privilégier la perspective propre à l’interlocuteur, elle cherche moins à prouver qu’à s’insinuer ; et, donnant plus rarement lieu à des débats contradictoires, elle procède le plus souvent, comme en stratégie, d’une manière oblique [5].

Des sujets auparavant tabous (comme la transformation du Parti) sont directement abordés et font même l’objet de discussions sur le site Internet de l’institution [l’école du Parti] [6].

Le modèle de la démocratie occidentale est mis en question par les opposants.

Selon Jiang Qing, la question du politique concerne au premier chef le problème de la légitimité. La volonté du peuple ne saurait en être l’unique fondement : il faut que soient pris en compte une certaine transcendance (le Ciel), ainsi que l’histoire et la culture (la Terre). L’originalité de Jiang Qing, une fois ces principes arrêtés, est de proposer des mesures institutionnelles concrètes afin de les mettre en œuvre : il avance ainsi l’idée d’un parlement tricaméral au sein duquel chaque chambre représenterait un des types de légitimité et suggère des modes de sélection nouveaux du personnel politique [idem p.12].

La prétention universaliste des conceptions politiques occidentales imposées au cours du siècle dernier rencontre une résistance en Chine et pas seulement de la part du pouvoir en place.

Cette difficulté pourrait être illustrée par une tentative récente, non représentée dans ce recueil mais qui a provoqué un large débat, celle du philosophe Zhao Tingyang, désireux de promouvoir dans les relations internationales l’antique concept du tianxia, c’est-à-dire de l’univers ou, plus précisément, du «tout-sous-le-Ciel».
Le point de départ de Zhao est en effet le constat que notre monde reste un non-monde. C’est un monde failli (failed world) en l’absence d’une pensée et d’une institution permettant d’appréhender le monde comme monde et non comme un assemblage de communautés politiques particulières : «Nous manquons d’une pensée du monde (worldism) en tant que monde ; celle-ci ne peut être ni l’universalisme (qui n’est que l’expression du nationalisme des États les plus avancés) ni le pluralisme (comme nationalisme de résistance des nations les plus faibles)» [idem p.22].

Wang Hui, mêlé de manière active, en 1989, aux manifestations de la place Tian’anmen,

se donne notamment pour objectif de remettre en cause les catégories d’origine occidentale, devenues dogmatiques dans les discours officiels relatifs à la «modernisation» de la Chine, et se situe dans la continuité d’un projet intellectuel visant à «dépasser les divisions binaires auxquelles les intellectuels chinois se sont habitués depuis longtemps déjà (Chine/Occident ; tradition/modernité), […], procéder à un nouvel examen critique des conditions historiques de la quête chinoise de la modernité et de ses modalités et penser la question chinoise en la replaçant dans une perspective historique de mondialisation» [idem p.25].

23/11/2010
Serge LEFORT
Citoyen du Monde

Lire aussi :
• Regards sur le politique en Chine aujourd’hui, Extrême-Orient Extrême-Occident n°31, Octobre 2009 [Carnets du Centre ChineIntroduction CECMCConférence-débat EHESS].

Ce numéro traite à travers les contributions d’auteurs chinois renommés et représentatifs de courants intellectuels très différents de la question du politique en Chine aujourd’hui.
En mettant l’accent sur LE politique et non LA politique, l’objectif, consiste, au-delà des problèmes idéologiques ou institutionnels, de mieux comprendre comment la culture et l’histoire sont prises en compte dans la réflexion politique. La question posée en filigrane porte également sur la démocratie dans le contexte chinois.

• CANFORA Luciano, La démocratie – Histoire d’une idéologie, Seuil, 2006 [Le Monde diplomatiqueMonde en QuestionPolitique et Sociétés].

Voici un livre qui ne manquera pas de soulever des controverses. La Grèce, dit-on, a inventé la démocratie. Lieu commun, répond Luciano Canfora, et qui ignore totalement le fait qu’aucun auteur athénien ne célèbre la démocratie… Dès lors, le lecteur est guidé dans un parcours de l’histoire européenne qui, de l’Antiquité à l’ère des révolutions, de la Troisième République à la révolution russe, à l’ère du fascisme à la chute du mur de Berlin, ne cesse d’interroger la démocratie, ses masques et ses dérives : le suffrage universel est-il aussi démocratique qu’on le croit ? Qui détient vraiment le pouvoir dans les démocraties ? Enfin, à l’ère des médias, n’est-il pas temps d’inventer une nouvelle forme de démocratie ?

• DELMAS-MARTY Mireille et WILL Pierre-Étienne (sous la direction de), La Chine et la démocratie, Fayard, 2007.

Enraciné dans l’histoire de l’Empire et du premier XXe siècle, appuyé sur des recherches pour la plupart inédites, l’inventaire porte sur les institutions publiques et «civiles», les mentalités et les pratiques, les débats d’idées et les expériences. Il montre que la vision des réformateurs de la Chine républicaine, bien qu’influencée par l’Occident, était nourrie d’une tradition juridique chinoise forte, et même «moderne» à certains égards.
Mais le retour actuel au droit, tel que l’analysent les dernières parties, ne suffit pas à garantir l’ouverture politique. Faut-il y voir une sorte de compensation illusoire, ou bien le détour par lequel pourrait émerger une nouvelle forme de citoyenneté ?
L’ambition des auteurs n’est ni de poser un diagnostic ni de faire des prévisions, mais d’éclairer un processus dont les racines remontent très loin et qui est encore inachevé.

• ZINN Howard, Une histoire populaire des États-Unis de 1492 à nos jours, Agone, 2002 [BiblioMonde].

Cette histoire des États-Unis présente le point de vue de ceux dont les manuels d’histoire parlent habituellement peu. L’auteur confronte avec minutie la version officielle et héroïque (de Christophe Colomb à George Walker Bush) aux témoignages des acteurs les plus modestes. Les Indiens, les esclaves en fuite, les soldats déserteurs, les jeunes ouvrières du textile, les syndicalistes, les GI du Vietnam, les activistes des années 1980-1990, tous, jusqu’aux victimes contemporaines de la politique intérieure et étrangère américaine, viennent ainsi battre en brèche la conception unanimiste de l’histoire officielle.

Dossier documentaire & Bibliographie Chine, Monde en Question.
Dossier documentaire & Bibliographie François JULLIEN, Monde en Question.


[1] SAÏD Edward, L’orientalisme – L’Orient créé par l’Occident, Seuil, 1980 [IreneesMots].
D’Eschyle à Kissinger, de Marx à Barrès, l’Occident a tenu un discours sur l’Orient. Mais, puisque «l’Orient» n’existe pas, d’où vient ce discours et comment expliquer son étonnante stabilité à travers les âges et les idéologies? «L’Orient» est une création de l’Occident, son double, son contraire, l’incarnation de ses craintes et de son sentiment de supériorité tout à la fois, la chair d’un corps dont il ne voudrait être que l’esprit.
À étudier l’orientalisme, présent en politique et en littérature, dans les récits de voyage et dans la science, on apprend donc peu de choses sur l’Orient, et beaucoup sur l’Occident. Le portrait que nous prétendons faire de l’Autre est, en réalité, tantôt une caricature, tantôt un complément de notre propre image.
[2] SPENCE Jonathan D., La Chine imaginaire – Les Chinois vus par les Occidentaux de Marco Polo à nos jours, Presses de l’Université de Montréal, 2000 [BooksGoogle].
Depuis sept siècles, la Chine exerce une étonnante fascination sur l’Occident. Dès les premiers contacts, elle est apparue comme un objet de désir plutôt que de connaissance et, très vite, elle est devenue une construction imaginaire et un enjeu des débats internes de l’Occident. C’est l’histoire de la Chine comme l’ont comprise et imaginée les Occidentaux que retrace ici le grand sinologue américain Jonathan D. Spence. Pour rendre compte de cette fascination, il fait appel aux récits des voyageurs, aux systèmes des philosophes, aux rapports des diplomates, aux témoignages des missionnaires et, surtout, aux œuvres des grands écrivains qui, de Mendes Pinto à Italo Calvino, en passant par Voltaire, Segalen et Brecht, ont voulu communiquer leur vision de la Chine. Grossiers ou subtils, généreux ou empreints de préjugés, sobres ou avides d’exotisme, ces documents nous en apprennent finalement autant sur l’Occident que sur la Chine.
[3] LE COUR GRANDMAISON Olivier, De l’indigénat – Anatomie d’un «monstre» juridique : Le droit colonial en Algérie et dans l’Empire français, Zones, 2010 [Texte en ligneMonde en Question].
Internement administratif pour une durée indéterminée, responsabilité collective appliquée à des tribus et des villages entiers, séquestre des propriétés « indigènes » et transfert de celles-ci aux colons, Code de l’indigènat enfin, adopté en 1875 puis régulièrement reconduit par la IIIe République : telles sont les principales dispositions répressives appliquées dans l’Algérie coloniale, jusqu’en 1945. Citant largement les textes, dont le fameux « code de l’Indigénat » – enfin publié dans son intégralité – et les commentaires dont ils firent l’objet, Olivier Le Cour Grandmaison les analyse et met en évidence l’existence d’un racisme d’État longtemps théorisé et pratiqué par la République.
Qualifiées de « monstres » juridiques par plusieurs juristes de l’époque, ces différentes mesures furent exportées dans les autres territoires de l’Empire au fur et à mesure de l’extraordinaire expansion coloniale de la France entre 1871 et 1913. L’exception politique et juridique est ainsi devenue la règle pour les « indigènes ». À cela s’ajoutent le travail forcé et l’esclavage domestique, lequel a continué de prospérer au vu et au su des autorités françaises. Hier essentielle à la pérennité de la République impériale, cette législation coloniale est aujourd’hui trop souvent ignorée. Exhumer ses principes, étudier ses mécanismes et leurs conséquences pour les autochtones privés des droits et libertés démocratiques élémentaires, tels sont les objets de ce livre. Sommes-nous complètement affranchis de ce passé ? Hélas non. L’internement des étrangers sans-papiers et le « délit de solidarité » le prouvent. L’un et l’autre ont des origines coloniales.
[4] CHARTIER Pierre et MARCHAISSE Thierry (sous la direction de), Chine/Europe – Percussions dans la pensée chinoise à partir du travail de François Jullien, PUF, 2005 p.114.
[5] JULLIEN François, Traité de l’efficacité, Grasset, 1996 p.201-202.
[6] Regards sur le politique en Chine aujourd’hui, Extrême-Orient Extrême-Occident n°31, Octobre 2009 p.11.

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