Chine en Question

Blog dédié au Monde asiatique

Hommage à François JULLIEN


Qui s’intéresse à la Chine et plus particulièrement à la pensée chinoise rencontre sur son chemin l’œuvre en cours – se faisant – de François Jullien qui, philosophe et sinologue, occupe une « position incongrue » :

[…] la difficulté qui dès lors la mienne à m’insérer. Du côté de la sinologie : dont l’ambition est le connaître ; et de celui de la philosophie, en raison du compartimentage qui est le sien en rubriques institutionnalisées, plus ou moins complexes, et qui se tiennent sagement les unes et les autres […].
JULLIEN François et MARCHAISSE Thierry, Pensée d’un dehors (la Chine) – Entretiens d’Extrême-Occident, Seuil, 2000 p.13-14

En porte-à-faux avec le discours politiquement correct dominant, François Jullien fait le détour par la Chine pour questionner les fondements de la philosophie occidentale : l’Être, Dieu, la Liberté (op. cit. p.264-281). Que ces concepts, qui nous semblent « universels », soient absents de la pensée chinoise et que les mots pour les dire fassent défauts questionne le pli de la pensée grecque. Dit autrement, le détour par la Chine est nécessaire pour questionner le parti pris par la Grèce.

La Chine dérange car son étrangeté nous oblige à penser les présupposés de nos certitudes. Et, contrairement à ce que prétendent ses détracteurs [1], François Jullien ne fait pas l’apologie de la Chine, mais déconstruit pierre par pierre l’universalité de la civilisation européenne et par extension de la civilisation occidentale. Cette prétention à l’universalité fut le socle idéologique de la colonisation des Amériques, de l’Afrique et de l’Asie [2].

La lecture François Jullien n’est pas toujours facile car elle nécessite des connaissances philosophiques voire linguistiques en grec et en chinois. La sélection bibliographique qui suit propose donc les ouvrages les plus abordables parmi lesquels chacun pourra faire son propre chemin.

14/11/2010
Serge LEFORT
Citoyen du Monde

Sélection bibliographique :
• JULLIEN François, Procès ou Création – Une introduction à la pensée des lettrés chinois, Seuil, 1989 réédition Points Seuil 1996.

Que toute réalité soit conçue comme processus en cours, relevant d’un rapport d’interaction ; que tout réel ne soit donc jamais analysable comme entité individuelle mais comme relation ; qu’il y ait, par conséquent, à l’origine de tout phénomène non pas une mais toujours deux instances fonctionnant corrélativement, c’est là une rerésentation de base de la culture chinoise.

• JULLIEN François, Traité de l’efficacité, Grasset, 1996.

François Jullien enrichit notre conception de l’efficacité en confrontant la notion occidentale et la notion chinoise. A la difficulté européenne à penser l’efficacité s’oppose l’approche chinoise de la stratégie : quand l’efficacité est attendue du potentiel de la situation et non d’un plan projeté d’avance, qu’elle est envisagée en termes de conditionnement et non de moyens à fin, de transformation et non d’action, de manipulation et non de persuasion, « l’occasion » à saisir n’est plus alors que le résultat de la tendance amorcée et, comme le dit un sage chinois, le plus grand général ne remporte que des victoires « faciles », sans même qu’on songe à l’en louer.

• JULLIEN François et MARCHAISSE Thierry, Pensée d’un dehors (la Chine) – Entretiens d’Extrême-Occident, Seuil, 2000.

Entreprenant ici un premier bilan de son travail, et l’ouvrant ainsi aux non-spécialistes, François Jullien nous promène à travers le foisonnement des interrogations que fait lever la Chine face à l’Europe et nous confronte à l’expérience que, loin de nous, durant des millénaires, elle a accumulée.
En choisissant de dialoguer avec un philosophe, il entend proposer une introduction vivante, parce que questionnante, et sans facilités, à ce que nous entrevoyons trop vaguement comme la « Sagesse de l’Orient » et, chemin faisant, dégager de nouvelles intelligibilités.

• JULLIEN François, Conférence sur l’efficacité, PUF, 2005.

Il oppose la conception européenne de l’efficacité, liée à la modélisation comme à la finalité et une action se prolongeant en héroïsme, à la pensée chinoise de l’efficience, indirecte et discrète, qui prend appui sur le potentiel de situation et induit des transformations silencieuses sans éclat ni même événement.

• JULLIEN François, Chemin faisant – Connaître la Chine, relancer la philosophie [réplique à ***], Seuil, 2007.

Une réponse à « Contre François Jullien » de Jean-François Billeter, une réflexion critique sur l’image de la Chine que véhiculent les ouvrages de François Jullien. A l’occasion de cette « réplique », François Jullien récapitule le chemin parcouru, ou sa « méthode », et les résultats acquis. Il montre du même coup comment, à partir du dévisagement réciproque des cultures, ouvrir la voie d’un auto-réflechissement de l’humain qui nous délivre de l’humanisme mou et de sa pensée faible.

• JULLIEN François, De l’universel, de l’uniforme, du commun et du dialogue entre les cultures, Fayard, 2008.

Comment continuer à donner sens à l’idée d’universalité, et notamment à l’universalité des droits de l’homme, sans rien négocier de son exigence, alors qu’il faut bien reconnaître que cette quête de l’universel est la préoccupation singulière de la seule Europe, et que le contenu des droits de l’homme, inséparable de l’histoire européenne, semble en lui-même difficilement universalisable ? Et comment penser ce qu’il y a de commun entre les hommes tout en tenant compte de la pluralité des cultures, elle-même menacée aujourd’hui par l’uniformisation du monde ?
La pensée chinoise (entendons par là, la pensée qui s’est exprimée en chinois, sans la figer dans une quelconque identité), nous dit Jullien, offre ceci de passionnant, qu’elle s’est développée, au moins jusqu’au XVIe siècle, dans l’indifférence à la pensée européenne, à la différence de la pensée arabe ou même de la pensée indienne (à travers les langues indoeuropéennes). Alors que la philosophie européenne s’est déployée dans le pli de l’Être, les penseurs chinois ne se sont pas trouvés confrontés au problème si crucial de l’unité des sens de l’être ; on trouve de même une toute autre approche du temps, ou un autre rapport à l’exigence de vérité, etc. Une telle extériorité du point de vue nous permet en retour de prendre conscience de la singularité des choix effectués par la pensée européenne et des voies qu’elle a empruntées. Par là même, l’exploration de la pensée chinoise, dans toute ses richesses, vient ébranler l’autoconfort de la philosophie et l’ouvrir à d’autres possibles.

• JULLIEN François, Les transformations silencieuses, Grasset, 2009 réédition Livre de Poche, 2010.

La culture chinoise accorde une place centrale aux transitions. Pas l’Occident. On ne voit rien. Pourtant, heure par heure, jour par jour, tout change. L’enfant grandit, le corps vieillit, la montagne s’érode, le climat change, ou bien le couple, lentement, se délite. Ces modifications minimes et constantes, inaperçues mais essentielles, forment le cours du monde et la trame de l’existence. Elles progressent à bas bruit, partout présentes, invisibles toutefois, à force d’être minimes et graduelles. « Un beau jour », comme on dit, le résultat saute aux yeux, avec la soudaineté apparente et trompeuse d’un événement nouveau : cet amour est mort, la planète est en danger, je suis vieux, l’enfant est grand. Comment cela s’est-il fait ? Sur le coup, nous voilà pantois : nous voyons soudain ce qui était là, patent, en dehors pourtant de notre regard.
A partir de ce constat, aussi banal que philosophique, François Jullien a construit un livre en tous points remarquable. Il montre en effet combien « les transformations silencieuses » constituent ce que la métaphysique européenne a le plus de mal à saisir, alors que la culture chinoise leur accorde, au contraire, une attention soutenue. Depuis les Grecs, l’Occident a privilégié les délimitations : il pense par arêtes vives, par bords tranchés, par formes nettes, par idées « claires et distinctes », comme disait Descartes. Ce qui le rend inapte, en fin de compte, à concevoir les transitions, le passage graduel d’une forme à une autre.

• JULLIEN François, Penser entre la Chine et l’Europe, CNRS, 2010.

Impossible, aujourd’hui, de penser la Chine sans un détour par l’œuvre de François Jullien. C’est en esprit libre, et en érudit passionné, que l’auteur présente ici la synthèse de ses travaux, le bilan de trente ans de recherche.

Lire aussi :
Dossier documentaire & Bibliographie Chine, Monde en Question.
Dossier documentaire & Bibliographie François JULLIEN, Monde en Question.


[1] Lire :
• CHENG Anne (sous la direction de), Histoire de la pensée chinoise, Seuil, 1997 réédition Points Seuil 2002.
• BILLETER Jean François, Contre François Jullien, Allia, 2006.
• Information & désinformation sur la Chine de François Guizot à François Jullien, Monde chinois n°11, 2007.
Jean-François Billeter attaque François Jullien sans lui donner l’occasion de répondre. Procédé classique de la désinformation.
[2] Lire :
• JULLIEN François, De l’universel, de l’uniforme, du commun et du dialogue entre les cultures, Fayard, 2008.
• WALLERSTEIN Immanuel, L’universalisme européen : de la colonisation au droit d’ingérence, Démopolis, 2008.

 

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